Trois feux-follets du cinéma

L’histoire des deux vieilles dames est connue : « Tu te souviens, Ginette, quand on était jeunes, comme on voulait ressembler à Brigitte Bardot ? Eh bien maintenant, ça y est ». Cette observation que Jules Renard n’aurait pas désavouée souligne à quel point la morsure du temps peut marquer une idole au point d’en écorner définitivement le mythe. Ainsi, les clichés tardifs d’une Anita Ekberg devenue le sosie parfait de la murène bleue de La petite Sirène jettent-il un voile opaque sur la sylphide blonde et mamelue qui s’ébrouait gaiement dans la Fontaine de Trévise sous le regard embué de Marcello Mastroiani.
Anna Moffo, chanteuse capiteuse qui s’essaya avec succès à l’exercice périlleux du film de charme à petit budget quitta ce triste monde liftée et refaite comme l’asphalte d’un pont de Paris. Ses courbes parfaites qu’une étole nonchalante révélait sans pudeur, désormais figées sous les coutures et l’étirement dermique d’un chirurgien zélé ; la peau de cou tendue, lisse, plastifiée rappelant la partie supérieure et percussive du djembé ivoirien qu’on joue sur ces mêmes ponts de Paris.
Une mort prématurée permet d’éviter l’écueil du crépuscule. James Dean, enclavé dans la carcasse fumante de sa Porsche, probablement rendu à l’état de purée Blédina aux myrtilles et aux noix, tout broyé et difforme, s’amalgamant sur le bitume avec les lacets d’huile et d’essence, James Dean pourtant conservera son visage d’ange pour l’éternité des siècles. Même Monty Clift, défiguré dans un accident terrible, le visage gonflé par l’alcool et les corticoïdes gardera pour la postérité les traits purpurins du jeune pasteur d’I Confess de Hitchcock.
Le hasard m’a fait voir en l’espace de quelques jours trois films dont les héros ont été ravis à cette terre peu après la fin des tournages. L’extraordinaire Pierre Blaise, 20 ans, héros de Lacombe Lucien de Louis Malle, adolescent grossier et puissant, qui sort de nulle part dans ce film admirable, touche son cachet, achète une voiture et se tue à son volant – avec quelques amis – au retour d’un bal musette, les cheveux parsemés de confettis et de matière grise. Autre profil, celui de Mark Frechette, loubard improbable, choisi de manière totalement fortuite par Antonioni pour être le héros du psychédélique Zabriskie Point. Il manque de rendre fou l’illustre metteur en scène italien, se livre à des frasques invraisemblables sur le plateau, décide en définitive de braquer une banque alors que son visage est sur les écrans du monde entier, se fait pincer, est expédié en taule pour quelques décennies et y trouve la mort dans un étonnant accident d’haltérophilie ; la trachée brisée par une barre de poids mal réceptionnée. Enfin, Francesco Golisano, le simplet prophétique du Miracle à Milan de Vittorio de Sicca : visage de communiant dont chacun des traits porte une vertu comme la Vierge dans La fuite en Égypte de Nicolas Poussin et trouvant lui aussi la mort, le visage fracassé contre un platane, à seulement vingt-neuf ans.
Trois promesses faites au cinéma qui valent, entre autres, par leur qualité de feux-follets. Tout juste en avait-on aperçu l’ombre, à peine en avait-on mesuré les contours, à peine en jaugeait-on l’étendue, que déjà la nuit les saisissait de ses ailes moroses en une étreinte éternelle.

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Mon amour de l’opéra naît d’un incendie

ob_dcc72acf86a364f4cd06ea1294487966_getblobLes gens bâtissent leur carrière sur des éléments généralement plus empiriques qu’une passion tardive. Des études – parfois rigoureuses – l’appel de la succession familiale, un don développé à l’âge le plus tendre (je pense à ces enfants de six ans qui croient encore à la petite souris mais qui déchiffrent du Scriabine en faisant fumer les touches de leur piano) : voilà ce que l’on trouve à la base d’une belle carrière. La mienne, en l’occurrence, est née d’un incendie. Un incendie bien réel, parfaitement contondant, avec des flammes et du crépitement.

Flash back : je me promène sagement avec une amie chère, du côté du Parc Royal, avec l’intention d’aller voir Le Revizor de Gogol. Seulement, en guise de théâtre Royal du Parc, sous nos yeux, se tient une torche de plâtre et de stuc qui s’alimente gaiement des velours de notre chère institution. Mon amie, l’accorte Jennifer – qui avait sous le nez un imposant poireau – prend ses jarrets à son cou et regagne ses pénates ventre à terre. Du coup, dévalant le Mont des Arts, traversant l’Albertine puis les Galeries Royales, je me retrouve devant La Monnaie où se pressent des notables censément cravatés. L’idée d’aller à l’opéra ne m’étant jamais passée par la tête, j’hésite un peu puis j’achète à Laurent de Graeve une place « étudiant » à seulement 250 francs belges. (Digression : Laurent de Graeve était un auteur belge de grand talent, Prix Rossel, qui officiait à La Monnaie en sa qualité de responsable des publics et qui – par le hasard des rotations – se trouva au guichet ce soir là. Le Sida a malheureusement eu raison de lui en 2001.) Je donne ma veste à la madame, grimpe un étage et m’installe en baignoire, de côté. Philippe Jordan (25 ans à l’époque) entre dans le fosse et dirige Il Turco in Italia mis en scène par les Herrmann. J’ai 18 ans, c’est mon premier contact avec l’opéra et ma vie, déjà, a changé. Preuve que même les incendies ont leurs bons côtés.

La générosité a de l’avenir

La générosité n’est pas chose courante. Dans le métier de producteur c’est même une rareté absolue, l’équivalent de la poule huppée tricolore dans la basse cour. Je voulais donc partager deux anecdotes qui me font chaud au cœur.

J’avais lu l’admirable Maison de Thé de Jacques Tournier, un petit livre de 80 pages paru au Seuil. Tournier n’est pas très connu du grand public bien qu’il ait signé une foultitude de petits livres délicieux et censément nostalgiques. Si certains lettrés le connaissent, c’est surtout parce qu’il est le traducteur historique de Scott Fitzgerald et, subséquemment, le biographe autorisé de Zelda.

Dans la Maison de thé, le narrateur se promène longuement dans la Basilica di Santa Maria Gloriosa dei Frari à la recherche du tombeau de Monteverdi ; il s’indigne que des prélats obscurs et oubliés de tous, y compris du bedeau le plus informé, sommeillent sous des gisants ostentatoires alors que le pauvre Claudio repose sous une dalle fendue, qu’on ne trouve qu’à grande-peine. J’en avais conclu que Tournier était mélomane et m’étais mis en tête de lui proposer de signer la notice d’un disque consacré au ténor Anthony Rolfe Johnson, emporté prématurément par la maladie d’Alzheimer. J’adressai ma requête à l’éditeur dans un pli qui contenait l’enregistrement. Trois semaines plus tard je recevais un élégant vélin, accompagné d’une fine liasse de papier dactylographié et l’information suivante : « Monsieur, j’ai ai été très touché de l’enregistrement que vous m’avez envoyé, voici la notice. Je vous l’offre ». Le disque paraîtra dans quelques mois, peu avant le 91ieme anniversaire de Jacques Tournier.

Alors que je travaillais à l’édition d’un disque d’hommage à la soprano Susan Chilcott, décédée dans sa quarante-et-unième année d’un cancer du sein, je fus amené à exhumer les bandes radio de ses prestations à La Monnaie. Le matériel nécessaire à la conception d’un disque était suffisant mais il manquait le duo d’Otello qu’elle chantait comme personne. Je finis par trouver une captation d’Otello mais le ténor qui lui donnait la réplique avait été malade le soir de l’enregistrement et ne rendait pas vraiment justice à sa propre légende. Elle, par conte, y était lumineuse, incomparable. Je finis par tenter le coup et adressai l’enregistrement au ténor, certain d’être éconduit. La réponse tomba dans l’heure : un petit mail en anglo-russe, très chaleureux, qui se contenait de dire : « she’s amazing, I am terrible. Please publish! » La générosité a de l’avenir.

Souvenirs de vendeur de disques

J’étais vendeur dans un magasin de disques quand j’étais jeune. Un jour, une cliente uccloise, avec une patate chaude dans la bouche, me demande la meilleure version des Impromptus de Schubert. Vaste programme. Je cherche dans les raysons et – fier de moi – je lui sors un disque Decca. « Madame, c’est une version superbe et en plus elle est bon marché ». Elle s’avance un peu, fronce ses sourcils persillés de fards, se méfie, constate que les Impromtus sont bien au programme et ajoute, ravie « oh, mais en plus il y a le Radu Lupu sur ce disque ; qu’est ce que j’aime cette pièce ! »

Un homosexuel ravi, extrêmement pressé, agité comme un taon fond vers moi, interrompt mon comptage de caisse et exige que je lui présente, toutes affaires cessantes, la meilleure version de Don Giovanni. Je lui dis, blasé, qu’elle n’existe pas. Qu’il y a bien la version Giulini, mais que ça se discute et qu’on ne refera pas le monde devant mon comptoir. L’homme se ravise, veut faire brèf procès et me demande simplement de lui présenter le meilleur Don Giovanni et qu’au fond, seul le rôle titre l’intéresse. Je fais un pas en arrière, le dévisage et me lance : Peter Mattei, sans appel, il a battu tous ses confrères par KO avant le troisième round. L’homme ne comprend pas. « Si, attendez, je vais vous en mettre un bout ». Deh vieni, donc. Moi, derrière mon comptoir, je me liquéfie, il ne m’en faut pas plus. Lui, donne un violent coup de poing sur la table, devient écarlate et crie « je le savais ». Puis répète, mais en diéraisant : « je le sa-vais, vous n’y connaissez rien – le meilleur Don Giovanni, c’est Fischer-Dieskau avec Fricsay ». Puis il se met à hurler, que nous n’y connaissons rien et que c’est à chaque fois la même chose, dans tous les magasins du monde et il s’en va non sans avoir pris un sugus gratuit dans le cookiejar.

J’ai parfois une infinie nostalgie pour ce métier modeste, qui me complexait tant. La proximité du client, les échanges incessants, les personnes seules qui viennent pour s’occuper un peu et qui finissent par vous innonder de leur savoir, les fous qui cherchent le conflit. Je crois que l’essentiel de mon bagage musical, je le tiens de ces quelques mois passés derrière le comptoir de La Boîte à Musique.

Notes sur Fès

Penché sur les mosaïques romaines de Volubilis, je me demande si, dans sept mille ans, des japonais ébahis pousseront des cris extatiques face aux ruines branlantes du siège social de la KBC, temple de l’architecture neo-flamande bizantine.

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Je voyage dans l’Afrique sauvage avec quelqu’un qui, ayant avalé son chewing-gum, se précipite au campement, met la tente sans dessus dessous, se branche sur son MacBook, cherche Wikipédia à coups de doigts tremblants et, ayant lu l’article ad-hoc et ayant vérifié l’innocuité de l’ingestion fortuite, s’en ressent tout soulagé…

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L’avantage d’une ville comme Fès, sans mer ni piscines, c’est que sous le cagnard, l’allemand en birkenstock à lanières tressées se fait rare comme le nudiste sur une banquise infestée de varans anthropophages.

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Dans la medina de Fès, aux abords de la grande mosquée dont les portes claquent aux nez des occidentaux, quelques marches mènent aux terrasses qui surplombent la ville. Là, un merveilleux jeune rif explique le découpage des quartiers. À droite, son indexe pointe le quartier Andalous, au centre vivent les Idrissides, puis -marquant une pause un peu théâtrale-, pointe la gauche et pouffe : « là le quartier des jiouïfs », comme s’il nous apprenait qu’une famille de lémuriens venait d’élire domicile dans la barbe du Prophète.

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À un macaque nous tendons une cacahuète sortie d’un sachet de cacahuètes. Le singe refuse gracieusement l’offrande mais se saisit du sachet.

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Pendant le Ramadan, les terrasses des cafés sont bondées ; les hommes sont assis, discutent, mais ne consomment rien. À situation égale, à Bruxelles, ils se feraient dégager par le cafetier qui aboierait en invoquant des divinités de caniveau.

Une ville par ses zoos

Le grand reporter et correspondant de guerre, Marc Kravetz — qui tenait jadis une chronique quotidienne sur France Culture — assurait que pour bien sentir une ville, il fallait visiter son zoo. Et je reconnais qu’on capte un peu mieux une culture quand on a vu un suédois faire gazou-gazou à un opossum dans le parc de Skansen où, entre un élan lippu et une autruche courroucée sur l’Île de Djugården, Artur Hazelius a fait installer des monuments typiques démontés des quatre coins de la Suède ancestrale pour les reconstruire dans son parc.

Impayable le zoo du Caire où des familles cairotes font la sieste à l’ombre de la cage aux ours, où n’importe quel gardien accepte de vous laisser caresser n’importe quel animal (oui, n’importe quel) contre une légère contribution à sa revalorisation salariale et où il est très sérieusement écrit, devant la cage aux crocodiles (Crocodylidae Archosauromorpha) « for your own safety, please don’t catch any reptile ».

Edifiant, le spectacle d’une autrichienne admonestant son petit Wilhelm Kaspar alors que celui-ci jette du pain au panda, lequel — les autrichiennes le savent — ne se nourrit que de bambou en se prélassant par terre et incarne, dans sa paresse ostentatoire et assumée, un bien mauvais exemple pour la jeunesse viennoise soucieuse de son PIB et de son assiette d’assujettissement.

Les meilleurs zoos sont évidemment ceux intégrés aux villes, comme à Istanbul où les chiens errants sont attrapés par la municipalité puis bagués, pour être remis en liberté, aux mains d’une communauté bienveillante. Devant la très belle Mosquée Koca Mustafa Pacha, un terrain de jeu est installé, à la place des habituelles balancelles et tourniquets rotatifs, on trouve des appareils de musculation publiques où, après l’office, des femmes en Hijab viennent perdre quelques calories en papotant avec le touriste. Là vivent deux chiens de race indéterminée (le mâle est un Saint-Bernard aux origines plurielles) qui se font des mamours et sont protégés du regard par un vieux sage attentif à leur bien être, alors qu’il travaille son fessier sur un appareil prévu à cet effet.

Enfin, un zoo enchanté, celui de Port El Kantaoui (!) qui assume crânement son statut sous-préfectoral et qui dans son prospectus, annonce avec fierté, soutenu par une ribambelle d’épithètes enthousiastes, la présence en ses enceintes d’un animal redoutable, velu et baveux : le terrifiant Chihuahua. Lequel, on le constate, est effectivement là, derrière un mur haut de trente centimètres, fier d’être l’attraction locale et tançant le visiteur d’un regard superbe qui rappelle le général Tapioca. À toutes fins utiles, il est rappelé au visiteur — et ce dans trois idiomes — qu’il est interdit de jeter au précieux quadrupède de la nourriture de chameau. Lequel chameau est d’ailleurs ravi de cet avertissement à un juger par l’ampleur de son abdomen qui taquine le sol.

Là-bas où la mort est plus douce

En face de la maison de Charline, se trouvait un vaste parc qui jadis fut un cimetière. Désacralisé, on avait recyclé ses occupants de diverses manières et l’architecte paysagiste qui le redessina eut la bonne idée d’épargner quelques stèles particulièrement jolies pour agrément la promenade des badauds. Ensuite, c’est une question de point de vue. Petit garçon, l’idée de le traverser me terrifiait et je me souviens avoir demandé à ma mère ce qu’on avait fait « des gens ». Je n’en sais toujours rien.

J’avais aussi visité une exposition parfaitement abominable (« la mort et l’agonie au moyen-âge ») où le corps sans vie (forcément) d’un Duc d’Egmont décapité à la hache était offert à l’attention des visiteurs. La vertèbre fendue qui avait vu l’objet tranchant s’abattre sur elle était exposée dans une vitrine séparée sous un néon prosaïque. Plus loin, le squelette d’une mère morte en couches avec, entre ses côtes, un petit tas d’os — vestiges de son enfant — provoquait les gloussements d’adolescentes émues. Le prix d’une dépouille et le drame qui l’entoure n’excèdent pas le trépas d’une ou deux générations subséquentes. Après, on s’en retourne à la condition de minéral d’exposition.

On parque nos morts aux points cardinaux de la ville, derrière des murs de brique, garnis d’une imposante grille, sous des stèles de granit. Et là bas, ils peuvent attendre patiemment que ceux qui portent leur souvenir disparaissent à leur tour et qu’un jour, le croque mort, muni d’une pelle et d’une autorisation d’excavation vienne soulever, à la ramassette, la poussière de leurs existences bientôt promise au siphon des égouts.

Récemment, à Tanger, en me promenant sur la place du Grand Socco, et un peu plus haut vers les collines, j’ai vu un cimetière qui débordait de partout. Le long de la Villa de France où vivait Matisse, près du Café des Paresseux, de petites tombes blanches semblent se fondre à la communauté. On s’y vautre et ronfle un coup au soleil. La municipalité a même posé, entre deux sépultures, un toboggan. J’aime l’idée d’être enterré à même la terre, dans un simple drap. Et qu’une tombe puisse trouver sa place dans l’existence des vivants comble un peu ce fossé effrayant qui sépare la vie de la mort.

Face à la mer, à flanc de crête et toujours à Tanger, des tombeaux de pêcheurs phéniciens surplombent le détroit. Ils sont morts il y a 2500 ans et aujourd’hui les amoureux viennent se baigner les pieds dans leurs sépultures. En prennent-ils ombrage ? Peut-être se vexent-ils que la ménagère y lave les chaussettes de son mari ? Toujours est-il que personne ne les oublie, nos pêcheurs phéniciens, même si le dernier de leurs fémurs a servi de repas à un molosse entre 1478 et 1479. À défaut du calcium de leurs carcasse, demeurent les fosses qui les virent décomposer et avec elles, leur souvenir.

Retour vers l’arrière du Grand Socco où une chapelle biscornue, entourée d’un muret branlant, lui-même houspillé par une végétation affirmative, offre en ses pelouses un lieu de repos aux chrétiens qui vinrent chercher à Tanger ce qu’ils ne trouvèrent pas chez eux. Et si les grandes figures qui font la légende de cette ville — Bowles, Bacon, Capote, Burroughs — sont allées se faire enterrer chez eux, les tombes coloniales, sous un soleil clément, caressées par le petit vent du large, sous un saule pleureur qui les arrose de feuilles grises, donnent presque envie de s’allonger pour goûter un peu de leur lumineux repos.

L’intégration bilatérale

Il est un postulat sociétal, somme toute assez banal, qui dicte à l’immigrant de s’imprégner le plus complètement possible de la culture, de l’idiome et des coutumes du pays qu’il a choisi. La culture constituant un élément protéiforme qui puise tantôt dans le savoir populaire, les éléments historiques, les résultantes de brassages culturels ancestraux, elle apparaît à l’immigrant comme une entité insaisissable et absconse.

Ce que je regrette, dans une certaine mesure, c’est que l’intégration soit un processus unilatéral, qui reposerait sur l’idée qu’on leur tend les bras (et encore) et qu’ils n’ont qu’à s’y lover, dire qu’ils s’y sentent bien et veiller à ne jamais se faire remarquer. Or, l’apprentissage des cultures migrantes constitue aussi un indéniable facteur d’intégration. « On est encore chez nous, ici ». Oui, bien sûr. D’ailleurs, pour le prouver, les Suisses ont décidé que des minarets ne gâcheraient plus leurs chers paysages lacustres et des français s’indignent que deux ou trois barbus rendent un juste hommage à Allah dans les rues de Navarre.

La simplification est extrême mais je ne puis m’empêcher d’y voir une affirmation territoriale simplement animale. Et, réflexion faite, ce qu’on sait des saintes écritures Coraniques se limite souvent aux plus sanglantes sourates, celles qui promettent les pires tourments aux infidèles, sans jamais tenir compte des sourates qui les désamorcent, les tempèrent et placent l’Islam au juste rang des religions humanistes. Un peu comme si on réduisait les écritures chrétiennes à l’intransigeant Lévitique sans tenir compte du Cantique des Cantiques. Notre méconnaissance de l’Islam et du monde arabe est telle que mis à part quelques doctes, l’idée commune de cette culture cousine se borne à la vision d’une palmeraie balayée par le sirocco sablé au milieu de laquelle un Imam hirsute en babouches s’ébroue sur son tapis.

J’étais donc bien heureux de tomber sur le précieux Dîwân de la poésie arabe classique, qu’on doit à la NRF et qui compile quelques-uns des plus beaux textes parus sous les latitudes hospitalières de l’Arabie préislamique. Contrairement à la poésie japonaise qui vomit le principe de métaphore, celle-ci s’y complait avec une candeur toute adolescente. On aurait tort de s’en formaliser car si les élans de lyrisme débridé, à la lumière de notre contemporaneïté, paraissent un peu éculées, il est bon de se souvenir de la phrase de Nerval « Le premier qui compara la femme à une rose était un poète, le second un imbécile » — ces arabes-là figurant plutôt parmi les premiers que parmi les seconds.

Ce sont ici des dizaines d’auteurs dont je ne soupçonnais même pas l’existence et qui tissent des vers parfaitement fascinants. Pragmatique : « Avec des mets raffinés la terre nous a nourris / Puis elle s’est de nous nourrie, elle est impartiale / Elle s’alimente de tous ceux qu’elle porte / Et elle demeure insatiable », semble regretter Ahmad al’Ma’arri, poète aveugle décédé en 449. Primesautier est Yussuf ibn Umran : « Dans leur chute, les fleurs du jardin / Comme des lèvres embrassent les pieds des amants ». Ibn Lankak, flirte avec la misanthropie : « À la chair de son congénère le loup ne goûte guère / Tandis qu’en public l’homme dévore son compère ». Lyrisme extravagant d’Al-Wa’wâ ad-Dimashquî : « Si les larmes pouvaient faire germer l’herbe / Paysage de printemps serait ma joue ». Al-Muttanabî auteur abasside, dans un poème de plusieurs centaines de vers, est plus sombre et rappelle que « La mort n’est qu’un malandrin hâve qui / Sans mains, attrape avidement et circule sans pieds ». Enfin, car il y en a des milliers, ce vers d’une beauté sidérante d’Abu Dahbal al-Jumahi et qui résume à lui seul toute la subtilité de la poésie arabe « Hormis son souvenir, je devins / Semblable à celui qui tient l’eau par la main. »

Forumopera.com : Prolégomènes à une édification ankylosée

Le début du 21e siècle fut un Eldorado de l’internet. Nos célèbres (et défuntes) start-ups– dont l’intitulé exotique hantait toutes les lèvres – avaient le vent en poupe et les marchés se frottaient les mains face à un épiphénomène dont on ignorait alors le caractère strictement spéculatif. L’intransigeante « explosion de la bulle internet », tirant dans son sillage d’abattement les espoirs de ceux qui s’étaient vus CEO de mégastructures nées de leur talent à manier le HTML, vint sonner le glas de cette éphémère ruée vers l’or. On mesura le caractère censément limitatif du modèle économique, lequel se cantonna vite – et sans alimenter de clichés – au sexe, au jeu et aux plaisirs frivoles. La culture, elle, put se rhabiller à la sauvette et les rares structures sorties des limbes, y retournèrent par le dernier RER sans demander leur reste. Ainsi se souvient-on d’un très célèbre quotidien-musical-en-ligne, adossé à une agence de voyages axée sur les escapades musicales, devoir revendre à la sauvette l’immeuble efflorescent qu’un enthousiasme hâtif l’avait fait acquérir au milieu d’un quartier cossu de Paris. C’est dans ce terreau-là qu’est né Forum Opéra, désormaisForumopera.com.

Bâtir sur un sol sablonneux

Franchement, personne n’y croyait. À commencer par les principaux intéressés. Alors que Répertoire se faisait manger en salade par Classica et que Le Monde de la Musique s’apprêtait à connaître le même sort, Opéra International sombrait chaque jour un peu plus dans la tourbe visqueuse et malgré de nombreux changements d’équipe finit par être racheté et rebaptisé. Diapason, seul face à tous, tint bon. Mais aucun n’eut vraiment, à l’époque, l’idée d’occuper le terrain de l’Internet, celui-là même qui avait causé la ruine et le discrédit de ses investisseurs. Prudente, la presse magazine, elle même impactée par une crise indéniable, préférait se livrer un combat de pairs plutôt que de songer occuper des territoires inhospitaliers. L’Internet fut alors un royaume franchement barbare, où seuls les laissés pour compte d’une presse qui n’avait pas souhaité accueillir leur verve s’exprimaient en redoublant de véhémence. Un temps, dans le milieu de la musique classique, toute initiative venue du web était taxée de farfelue. Et pour cause, les rares forums (le blog n’était pas encore né) dévolus aux rencontres musicales étaient des foires d’empoigne insensées d’où la courtoisie et l’échange d’idées étaient strictement bannis. Là est né Forum Opéra dont l’humeur générale n’échappait pas aux observation sus-citées. On y devisa d’abord à quatre, puis à cinq, puis chaque jour déversait son lot d’intervenants. Internet s’installait dans les foyers de France et les mélomanes, souvent isolés y trouvaient des semblables, un écho à leur passion monomaniaque. Et c’est justement un encart dans Télérama qui mit le feu aux poudres. Sous l’intitulé peu avenant des « Allumés de web », le chroniquer dessinait la vie du forum comme celle du village d’Astérix, avec ses poissonniers qui se chamaillent à coup d’espadon et ses bardes harnassés à des arbres. L’esquisse avait beau pointer un phénomène sociologique navrant plutôt qu’une entreprise culturelle, la foule fut tout de même heureuse de visiter les lieux et on vit s’y installer d’illustres chroniqueurs officiant dans d’illustres publication, ravis de deviser live avec leurs moins illustres lecteurs. Un ersatz de démocratie participative à l’échelle musicale, en somme.

Timides ambitions

Chaque jour, plusieurs dizaines de mélomanes versaient sur le forum des tombereaux de feuillets voués à être oubliés ; l’échange était convivial, pas patrimonial et n’avait aucune vocation doctorale. Pourtant, au milieu de la fange, se dessinait un agglomérat d’intervenants dont le point de vue était édifiant et semblait mériter d’être mis en avant. Quitte à passer des heures à tartiner un forum de points de vues, autant réfléchir à la meilleure manière de les mettre en avant, pour le seul intérêt de la communauté et de l’instruction des masses. Au printemps de l’année 2000, il fut décidé de construire une « revue en ligne » dont l’austérité des travaux contrasterait avec la tonalité scabreuse du forum. La périodicité mensuelle est arrêtée et il est proposé de publier par numéro deux dossiers, l’un consacré à un compositeur (n°1 : Philippe Boesmans, avec une interview de l’intéressé et de Bernard Foccroulle), l’autre à une œuvre (n° 1 : Cosi fan tutte). 29 éditions parurent, s’axant principalement autour de créations mondiales et d’œuvres négligées. En avril 2001 une rubrique « critiques de disques » est adjointe à la revue et en septembre 2001 une rubrique « critique de spectacles » voit timidement le jour. Vers la fin de l’année, la périodicité est remise en question, de mensuel Forumopera.com devient un quotidien, en HTML, avec un logo qui rappelle celui de Force Ouvrière (totalement fortuit).

Jouer des coudes

L’entrée dans les théâtres ne fut pas simple. D’un naturel méfiant, les attachées de presse sont habituées aux courbettes de celles et ceux qui sollicitent leur bienveillance et les regardent avec méfiance. L’apparition de nouveaux médias n’étant pas chose courante, la bulle internet fut d’abord traitée avec peu d’égards. C’est en rampant que l’on entra, d’abord dans quelques théâtres de province, sur des strapontins, au septième étage de côté.

La conquête de notre crédibilité fut laborieuse : alors que quelques responsables de théâtres s’inscrivaient dans une démarche militante en faveur de ce nouveau phénomène (l’Opéra Comique et l’Opéra National du Rhin furent d’indéniables précurseurs), d’autres considéraient les journalistes du web comme d’inutiles farfelus. L’inexpérience des entrepreneurs, la totale liberté de format qu’offrait internet et la maladroite arrogance de quelques cowboys de l’ère numérique ne facilitèrent rien. Bon an mal an, Forumopera.com gagna ses entrées, jusqu’à devenir accrédité dans tous les théâtres importants de l’hexagone en 2006. La participation de chroniqueurs venus d’autres horizons médiatiques ne fut pas étrangère à cette évolution positive, à commencer par Sylvain Fort (Diapason, Classica) qui prit les commandes du site dès décembre 2004 et qui reste aujourd’hui son directeur de la publication.

Rencontres avec les stars

Les artistes ont toujours témoigné de leur grande ouverture face au développement de la presse internet, se prêtant volontiers à l’exercice de l’interview dès les premières années. En plus ou moins dix ans, Forumopera.com peut se vanter d’avoir rencontré certaines des principales silhouettes de l’opérasphère, considérant que si des personnalités aussi éminentes que celles énumérées plus bas avaient une demi heure, une heure ou plus à consacrer à nos journalistes, c’est que ceux-ci croyaient à la pertinence de ce nouveau media. Ainsi, entre 2001 et 2011 rencontra-t-on, entre autres, les chefsRinaldo Alessandrini, Ivor Bolton, Sylvain Cambreling, Vincent Dumestre, Emmanuelle Haïm, René Jacobs, Philippe Jordan, Vladimir Jurowski, Kent Nagano, Antonio Pappano, Christina Pluhar, Jérémie Rhorer, Christophe Rousset, Jean-Christophe Spinosi, Alberto Zedda, les metteurs en scène Gilbert Deflo, Olivier Py, Peter Stein, Dmitri Tcherniakov, les compositeurs Philippe Boesmans, Bruno Mantovani, Benoît Mernier, Peter Eötvös, Krzysztof Penderecki, les sopranos June Anderson, Patrizia Ciofi, Mireille Delunsch, Danielle De Niese, Angela Denoke, Karina Gauvin, Véronique Gens, Felicity Lott, Rosemary Joshua, Simone Kermes, Annick Massis, Patricia Petibon, Sandrine Piau, Kate Royal, Cheryl Studer, les mezzo-sopranos Cecilia Bartoli, Karine Deshayes, Joyce diDonato, Elina Garanca, Vivica Genaux, Sophie Koch, Jennifer Larmore, Marie-Nicole Lemieux, Nathalie Stutzmann,Anne-Sofie von Otter, Dolora Zajick, les contre-ténors Max Emmanuel Cencic, David Daniels,Philippe Jaroussky, Bejun Mehta, Lawrence Zazzo, les ténors Roberto Alagna, Joseph Calleja, Jose Cura, Laurence Brownlee, Vittorio Grigolo, Ben Heppner, Gregory Kunde, Chris Merritt, Antonino Siragusa, Rolando Villazon, les barytons Alessandro Corbelli, Stéphane Degout, Christian Gerhaher, Simon Keenlyside, Leo Nucci, Bryn Terfel, Ludovic Tézier, José van Dam, les basses Rene Pape, Michele Pertusi, Luca Pisaroni, Erwin Schrott et des directeurs de théâtre comme Jean-Marie Blanchard, Dominique Meyer, Gérard Mortier ou Laurent Spielmann.

Les nouvelles technologies

Quel est l’intérêt d’une revue en ligne si elle se borne à proposer à ses lecteurs un contenu formaté à l’image de la presse magazine ? Une première erreur aura été de croire que la plus grande qualité d’internet était d’offrir aux rédacteurs qui s’y exprimaient une tribune non limitative. Là où certains contorsionnaient leurs plumes pour faire tenir en un demi feuillet la somme de leur sapience, internet permettait de la dérouler et l’invitait à se prélasser sans retenue. Erreur, parce que l’ampleur ne sourit pas toujours aux recensions ; lesquelles – par souci d’exhaustivité – en deviennent indigestes. Erreur parce que tous les outils statistiques montrent qu’en matière d’expression écrite, les formats courts sont les plus consultés. À ce titre, nous avons réalisé l’étude suivante : le temps moyen de lecture d’un article est estimé et il est mis en regard du temps moyen que le lecteur passe sur la page. Résultat : le temps moyen de consultation équivaut généralement au tiers du temps moyen de lecture théorique. Plus l’article est court, plus les écarts s’amenuisent.

Ce qui réellement fait l’intérêt d’un site internet, outre son absolue gratuité, c’est l’utilisation des « nouvelles technologies » ou comment faire d’un site internet le point de rencontre de trois médias jusqu’alors dissociés : la presse écrite, la radio et la télévision. Un exemple : grâce au partenariat qu’aForumopera.com avec Qobuz, il est désormais possible d’écouter des extraits de chacune des plages d’une disque tout en lisant sa critique. Une manière originale de confronter l’avis du chroniqueur et celui du lecteur. C’est –en gros- donner à l’objet sonore une chance de contredire son bourreau… ou de contribuer à la chute du couperet. L’adjonction de vidéos « trailer » à la fin des critiques, l’illustration de celles-ci par diverses vidéos constituent indéniablement une valeur ajoutée. Le catalogue des podcasts (émissions radio diffusées sur internet) représente une source d’information pérenne car éternelle, une base de donnée consultable à toute heure du jour et de la nuit, gratuitement et sans limitation temporelle. Sur une période de dix ans, ce sont des centaines de milliers d’émissions, d’interviews et de débats qui sont offerts aux mélomanes. Un simple moteur de recherche permet d’y retrouver l’artiste de ses rêves.

Par ses partenariats avec Qobuz et bientôt avec Medici.tv, Forumopera.com est devenu une source d’information incontournable, résolument tournée vers l’avenir et soucieux de poursuivre ses recherches pour tendre vers une forme de « média total » où toutes les disciplines journalistiques cohabiteront sous une même enseigne.

Terrorisme au Centre Dansaert

Nous avons en nos bureaux un terroriste fécal. C’est un immeuble qui abrite une centaine d’entreprises. Chaque jour, les planches de nos vécés voient défiler sur leurs pistes blafardes un nombre fameux de paires de fesses moites et indignes. J’y fais parfois pipi, plus rarement caca, en raison des salmonelles qui s’y promènent et n’attendent que mon derrière pour se livrer aux coups pendables dont la nature les a missionnées. Il y a trois mois est apparu un terroriste fécal. Sous cette appellation arbitraire se cache un homme malade. Malade, car il n’est pas sain de projeter ses déjections au-delà de la cible conventionnalisée qu’est le trou des vécés. Malade, car ladite projection dépasse de loin la ligne imaginaire du bassin et se retrouve -au gré de vents favorables- parfois à la droite du plafonnier, parfois sur le chambranle de la porte. Un peu partout. Malade, car il n’éparpille pas ses déjections à la main, artisanalement comme un homme des cavernes, offrant à sa matière le profil d’un bison ou d’une gazelle de Speke. Celle-ci, au contraire, s’imprime sous forme de gouttelettes hystériques, comme si mon terroriste fécal, à défaut de vouloir causer du tort à la communauté, était doté d’un appareil digestif aux velléités artistiques. De là la question : les sphincters peuvent-ils se désolidariser du système nerveux central, dans une sorte de mouvement de révolte menant à leur indépendance artistique ? Un anus peut-il se prendre pour Mondrian et vivre une vie d’artiste aux dépens et au préjudice de son propriétaire ? Oh, bien sûr, une approche plus rigoureusement empirique m’obligerait à partir des traces de merde, à en étudier l’étendue et à en mesurer l’acheminement. Peut-être même, sur base de l’impactage, pourrais-je déterminer la vitesse moyenne de croisière et le lieu exact, au millimètre près, de la déflagration originelle ? Partant de là, rectocolite hémorragique, maladie de Crohn, les scenarii défileraient innombrables sous mes yeux et à la manière d’Hercule Poirot, je convoquerais une assemblée de suspects. Sur base de leur bilan de santé, je pointerais mon doigt sénatorial, superbe et inflexible, vers le coupable. Celui-ci serait emmené, penaud et contrit, vers un service de gastro-entérologie-comportementale voué à l’étude de son seul cas et serait disséqué vivant pour le bien de tous et plus particulièrement de la communauté. Les vécés, les salmonelles, les planches albumineuses retrouveraient alors leur tranquille office, celui d’offrir aux terriens un cadre sécurisant pour leurs impérieux versements.