Daniel Harding à propos de Claudio Abbado

La semaine dernière, j’ai eu la chance de m’entretenir un bref instant avec Daniel Harding dans le cadre de l’hommage que rendait Musiq’3 à Claudio Abbado. Ce n’est un secret pour personne mais Harding a été un des poulains d’Abbado. Je m’attendais à parler à un artiste pressé et expéditif, il a – bien au contraire – pris le temps de parler de son illustre aîné, d’une voix émue et sincère. Je retranscris ici une partie de ce témoignage, rapidement traduit. L’entretien complet est disponible – en audio et en anglais – en pied-de-page.

« Si vous faites le tour des grands orchestres européens, vous n’en trouverez pas un seul dans lequel il n’y a pas un petit groupe d’hommes et de femmes qui se sont révélés artistiquement dans l’un des orchestres créés par Claudio Abbado. Il existe une génération de jeunes musiciens édifiée grâce à ces institutions qu’il a fondées : l’Orchestre des jeunes de la Communauté Européenne, le Mahler Chamber Orchestra et tous les autres. Donc, Claudio Abbado fut non seulement cet immense chef d’orchestre que tout le monde connaît mais aussi l’artisan de conditions d’apprentissage qui ont permis à tant de jeunes de devenir ce qu’ils sont, grâce à l’écoute et grâce à cette conception de l’orchestre qui en fait un ensemble de musique de chambre à grande échelle. Cela aussi fait partie de son incroyable héritage.

Que s’est-il passé pour vous à Aix-en-Provence à la fin des années 90 ?

C’était en 1998. Il y avait une production de Don Giovanni au Festival d’Aix-en-Provence. Elle devait être mise en scène par Peter Brooke, ce qui – en soi – constituait un événement planétaire. Peter Brooke n’avait plus touché à un opéra complet depuis Salomé à Covent Garden avec Sir Thomas Beecham et Salvator Dali, cinquante ans plus tôt. Stéphane Lissner, alors directeur du Festival d’Aix-en-Provence m’avait demandé si j’avais envie de diriger cette production, ce qui me rendait très nerveux vu que je n’avais que 22 ans. J’en ai longuement parlé à Peter Brook qui m’a beaucoup rassuré en disant que l’équipe serait constituée de jeunes, que le temps de répétition serait extrêmement long et que nous aurions tout le temps du monde pour développer, calmement et sans pression, notre conception commune de l’œuvre. Et Claudio Abbado, dont c’était le rêve depuis de nombreuses années de collaborer avec Peter Brooke, s’est aussi engagé dans le projet. Il était dès-lors évident qu’il dirigerait la première et que moi, son assistant, je dirigerais quelques représentations suivantes. Seulement, le Festival a décidé de ne pas communiquer les dates des distributions, personne ne savait qui dirigerait et quand – c’était la philosophie de Peter Brooke et de Claudio Abbado : « on ne vous dit pas qui dirige, on ne vous dit pas qui chante, contentez-vous de venir voir la production ». Et ça, ça avait vraiment le don de plaire à Claudio ; toute action permettant de dénoncer les petits travers de notre métier le mettait en joie. Et quand on lui demandait quand il dirigerait, il refusait absolument de répondre, se contentant d’inviter les gens à venir à n’importe quelle date. Bien sûr, les gens se disaient qu’en achetant des tickets pour la première, ils verraient Abbado. C’était tellement mal le connaître. Il m’a offert cette première. Alors bien sûr, ce fut un geste gentil et généreux envers moi, mais il l’a aussi fait pour dire aux gens : « arrêtez de vous préoccuper des interprètes avant de vous préoccuper de la musique ». Et c’est ça l’essence même de la leçon qu’il nous a transmise : « la musique avant toute chose et l’écoute des autres ». Son génie en tant que chef d’orchestre aura été d’être capable d’aider ses musiciens à comprendre et à concevoir une œuvre mais aussi de leur laisser l’espace nécessaire au développement de leur propre créativité, avec – au concert – une présence d’une bienveillance indicibles. Merveilleux. »

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Voix de radio : en avoir ou pas

ob_bd21cf_garcinC’est en buvant un café avec Bruno Letort – nouveau directeur du Festival Ars Musica et producteur à France Culture – que je me suis demandé si j’avais une voix de radio. Les impressionnantes harmoniques graves de Bruno, ce velours épais et nocturne qui coule tranquillement de sa gorge m’ont un peu complexé. Sur le trottoir, en sortant, j’essayais de l’imiter, en collant mon menton à ma glotte pour parler plus grave « Salut, je suis Bruno Letort… Mesdames, Messieurs, bonsoir, je suis Bruno Lerort ». Résultat des courses, j’ai eu mal à la gorge pendant des heures.

Mon collègue Pascal Goffaux à Musiq’3 est un autre bel exemple. Il faut le voir arriver de grand matin, à son micro, avec un air de lit défait, la marque de l’oreiller encore imprimée sur sa joue droite (je sais donc quel côté du lit il occupe) et parler d’une belle voix primesautière de telle exposition d’arte povera ou de tel film cubain retraçant la vie d’une oculiste frigide, amoureuse d’un prêtre bénédictin exerçant clandestinement l’art du bénitier et du goupillon. La voix de Pascal semble sortir de nulle part, épaisse et légère, strictement diaphragmale. Un sourire l’occupe généralement, sauf quand il se fait grave. C’est un homme de radio en ce sens qu’il sait comment parler individuellement à l’auditeur, il exècre la communication de masse – sorte de paradoxe anapurnesque quand on s’adresse à des milliers d’anonymes. Paradoxe résolu, en ce qui le concerne.

Olivier Germain Thomas qui exerçait jadis sur France Culture et qui nous a gâtés d’ouvrages d’enluminure spirituelle qui sentent le safran possède probablement la plus belle voix de radio jamais mise en ondes. Je serais incapable de la décrire, mais l’entendre me calme. Cet été, alors que je battais en solitaire le sentier reliant des monastères orthodoxes cachés dans les montagnes, une émission à laquelle il participait me servait de compagne. Chacune de ses interventions était délice. Baryton-martin, chambriste délicat, sa voix a l’importance de la ligne de violoncelle dans le quatuor à cordes et sa bienveillante discrétion aussi. Son pendant féminin serait sans doute Josyane Savigneau – dont il serait urgent d’exploiter les talents en radio – avec une plastique vocale envoûtante et un débit d’une assurance enchanteresse.

A contrario, la voix de Jérôme Garcin est rauque. J’ai longtemps écouté Le Masque sans savoir à quoi ressemblait son producteur. Je m’imaginais un quinquagénaire tabagique, vaguement crasseux, se complaisant dans une nonchalance d’artiste. C’est en réalité un dandy qui porte beau. Il a dans son bureau une bougie parfumée de chez Dyptique®, s’habille comme un gentleman-farmer et quand on l’interroge sur sa voix, la trouve fatiguée et usée. Il y a pourtant quelque chose d’idéal dans ses blessures vocales, quelque chose qui sied presque parfaitement à l’exercice du Masque. L’acteur Alec Baldwin qui anime désormais un talk-shaw nocturne sur la radio new-yorkaise s’installe, lui aussi, dans une émission vocale fatiguée, lente et plastique.

Faut-il avoir une voix de radio pour faire de la radio ? Il n’est après tout pas impératif d’avoir un beau timbre pour chanter à l’opéra, Maria Callas, Rockwell Blake et Waltraud Meier en savent quelque chose. Alfred Brendel, pianiste immense, a-t-il un beau son ? Ron Jeremy, l’acteur débonnaire de plus de 2000 films pour adultes qui n’a pas un physique de jeune premier ni un sexe de taille impressionnante répond finalement assez bien au débat : « ce n’est pas la qualité de l’organe, vous savez, c’est ce qu’on en fait ». Voilà, Ron.