David Hockney et la proximité de l’ombre

BLA_Cusset_Vie_de_Plat.inddDavid Hockney est un passionné d’opéra. Dans sa longue carrière qui balaie la seconde moitié du vingtième siècle, il a créé des décors d’opéra, essentiellement pour le Metropolitan de New-York. En lisant le livre de Catherine Cusset, on se dit qu’on va peut-être comprendre comment un peintre de l’azur, des silhouettes masculines – désirables et bronzées – offertes au soleil de Santa Monica, a pu devenir une figure de la contre-culture et quels liens peuvent exister entre son œuvre, férocement figurative, et la musique. Comment ce peintre d’une certaine douceur – celle de la libération sexuelle, celle de l’extase liée aux opiacés – a pu devenir l’une des icônes d’un siècle qui, justement, s’est souvent inscrit dans une démarche contraire ; une démarche de destruction, ou plutôt de déconstruction.

Catherine Cusset a étudié Hockney dans ses moindres détails ; elle l’a étudié en amateur plutôt que de manière académique avec une certaine forme de transversalité. La somme de détails qu’elle a pu réunir sur sa vie est sidérante, à telle enseigne qu’en lisant cette vie de peintre célèbre, on a le sentiment de consulter la confession de l’artiste, avec cette abondance de petits secrets livrés à demi-mot. Ce qui fascine, surtout, c’est que passés les cinq premières pages, on perd de vue que Hockney est Hockney et on s’attache au personnage. Ce n’est plus la vie d’un peintre qui défile sous nos yeux, avec le côté compendieux du catalogue muséal, mais celle d’un héros de roman. Petit garçon élevé par des parents simples et bons d’une banlieue anglaise anonyme, qui se prend de passion pour la peinture et que tout le monde encouragera. Parents, famille, professeurs, on est à mille lieues des histoires contrariées de peintres maudits que tout le monde rejette et qui finissent par tracer leurs chefs d’œuvres à la craie devant un caniveau où ruisselle une pluie grise en même temps que leurs illusions. C’est une histoire en couleurs vives, celle d’une simple félicité ; celle d’un talent reconnu de tous, dès le plus jeune âge, qu’on s’emploiera à cultiver et à encourager. Même son parcours académique n’est qu’une formalité ; sa première petite exposition est une réussite et lui offre de quoi parcourir les Etats-Unis à l’endroit et à l’envers.

Les Etats-Unis, c’est la découverte de l’homosexualité – et surtout – de l’esthétique homosexuelle prise dans les vagues roses de la libération des mœurs. On fume toutes sortes de végétaux qui font rire, on mange des champignons qui encouragent la pousse des ailes, on sniffe à s’en exploser le nez ; parfois on s’injecte même – mais alors on finit mal, dans de grands éclats de rire et de disco. C’est là qu’Hockney devient Hockney. Il peint les piscines bleues, il peint les corps, il peint les étoffes – chemises à jabot, cols pelle à tarte, vestes de velours vert pomme – il peint l’éclat d’une société – entre Gomorrhe et la Jérusalem Céleste – paradis perdu et sulfureux où une génération danse, insouciante et libre sans savoir qu’elle sera bientôt balayée par le SIDA. C’est cette illusion qu’Hockney offre aux décors d’opéra, cette liberté inconsciente d’oublier et de ne pas savoir qu’une histoire, quelle qu’elle soit, est destinée à rencontrer la tragédie.

Cent-cinquante pages qui passent avec fulgurance et où la simplicité étonnante d’une carrière qui semble ne jamais connaître d’écueils s’oppose à l’omniprésence de la mort. Car si l’étoile de Hockney ne pâlira jamais réellement – en témoignent les files interminables aux portes de sa récente rétrospective à Beaubourg – ses familiers, eux, tombent comme des mouches. Vieillesse, cancers, accidents et le SIDA qui fauchera avec la frénésie qu’on connaît. Les beaux jeunes hommes blonds qui recevaient le soleil sur les toiles du maître sont à présent meurtris, décharnés, la peau parsemée de tâches – moisissures fatales dont Hockney scrute lui-même l’apparition sur son corps, tous les matins. Mais la mort ne voudra pas de lui. Elle le laissera presque seul sur terre, avide de ses amis, de ses parents de ses proches, mais décidée à ne le frôler qu’à l’occasion d’accidents cardiaques dont, toujours il reviendra. La vie de David Hockney est un Gatsby inversé dans la mesure où ce n’est pas la fortune qui l’abandonne mais celles et ceux qui l’entouraient de leurs cris. Soudain, la disco se tait, la fête s’obscurcit, l’opéra s’enraye et la gaité, les couleurs et l’œuvre de David Hockney offrent une autre vérité : celle qui veut que toujours, l’ombre entende tutoyer l’éclat.