Dies Irae

Dans le passé, les choses étaient plus simples : quand l’homme ne comprenait pas un évènement particulièrement injuste, il se tournait vers Dieu. Il se tournait vers Dieu comme le vieux Job, décharné et dépossédé de ses biens, mais plein de confiance. Il se tournait vers Dieu avec désespoir, les larmes traçant des sillons dans les joues de ces vierges maniéristes, qui hésitent entre affliction et pâmoison. On se tournait vers Dieu les yeux pleins de question, pleins d’interdictions, incapables de lever un poing accusateur vers le grand ordonnateur, dont même la pire des injustices est réputée, par nature, signifiante et édifiante. Et puis parfois, c’est la colère qui s’exprima. Être en colère contre Dieu – ma foi –n’est pas chose anodine.

e15621e979080a9d0f60abf22f3ecb0c

Et les compositeurs se le sont tenus pour dit. Certains sont même allés jusqu’à bercer leurs Requiem d’une vague allégresse, traduisant en musique la béatitude qui habitait le chrétien à l’idée de rejoindre l’au-delà et ses nombreuses et baroques promesses. Parfois, c’est une beauté ouatée qu’on entend dans les Requiem, celui de Fauré, celui d’un athée qui n’est pas dupe mais qui préfère que ce chant de sépulture soit un chant de lumière, un chant d’espoir, même s’il n’est pas celui de la vie éternelle.

Mais quand la colère intervient-elle vraiment ? Quels sont les compositeurs qui ont osé hurler leur indignation à la face de Dieu, qui sont parvenus à lui dire que ce monde est décidément trop horrible ? Que la souffrance, les épidémies, les assassinats peinent à trahir une signification autre que strictement abjecte. On pense à Verdi, dont le Requiem est un hurlement de désespoir, un cri d’indignation. On pense surtout à Mozart, sur son lit de mort, sur son lit de souffrances, lui – lumière de l’humanité, sans doute plus divin que la religion elle-même, honneur de notre espèce – celles des hommes de culture qui aspirent à un monde sans horreur, sans éclats de balles, sans tâches de sang sur les murs, sans enfants qui meurent pris dans la frénésie du monde – Mozart s’éteignant en couchant sur le papier son testament musical et philosophique. Lui, si trivial dans ses lettres, lui l’égal des plus grands philosophes dans le non-dit de ses partitions. Lui le féministe, lui l’humaniste ; face à la mort, fiévreux, malade, vivant ses derniers instants comme une bougie dont déjà la flamme vacille.

Sa main n’ira pas plus loin que la huitième mesure du Lacrimosa, elle aura pourtant jeté toute sa colère, toute son incrédulité dans le Dies Irae, comme pour renvoyer la colère de Dieu à Dieu lui-même, comme pour le menacer de son propre Jugement dernier, comme pour contester son omniscience et que brûle sous ses blanches moustaches les tisons ardents de la révolte de l’homme, de l’incrédule qui – Dieu ou pas, croyant ou athée – en a assez de l’incompréhension terrienne, n’en peut physiquement plus de l’injustice et de ce monde qui semble imploser sous nos pieds. Dans le Dies Irae Mozart a mis en musique cette stupeur furibonde qui nous gagne quand – jour après jour – la somme de ce qui est odieux, charge décidément notre oxygène d’un peu du souffre des enfers.

Jacob Obrecht ou la peste pointilliste

40obrech

Sur un vert de gris, un homme d’une trentaine d’années prie, les mains jointes, une étole de fourrure posée sur le bras gauche. Il a la coiffure de Javier Bardem dans un film des frères Cohen. Il n’est pas forcément souriant – on ne partirait pas en vacances avec – parce que dans la peinture du quinzième siècle, les sujets ne plaisantaient pas ; surtout sur un portrait de dévotion. L’homme en question a été identifié par les historiens de l’art comme Jacob Obrecht, immortalisé à trente-huit ans par Hans Memling. Obrecht est un compositeur très savant, qui a fait du contrepoint sa coquetterie. Il est l’auteur de Messes, de Motets et de chansons plus légères qui contribuent à la propagation de son excellente réputation par-delà les alpes, ce qui – au quinzième siècle – signifie peu ou prou le monde entier.

Memling est le peintre que l’on sait. C’est l’un de ces primitifs flamands qui font la gloire de nos musées. Même si – par parenthèse – les Musées Royaux des Beaux-Arts privent leurs visiteurs de la contemplation de certaines de ses œuvres les plus importantes et ce depuis plus d’un an, à cause de l’eau qui coule par leurs royaux plafonds et qui viendraient gondoler les aplats et les toiles sur lesquels les maîtres immémoriaux ont griffonné leurs savantes compositions. Memling et Obrecht sont deux des plus illustres artisans de leurs temps. On dit artisan car à l’époque, un peintre et un compositeur – fussent-ils de génie – n’étaient jamais rien d’autre que des artisans, qui dînaient en cuisine, au milieu des choux que l’on effeuille et des lièvres qui faisandent, pas loin du remugle de la soupe.

La question qui divise les scientifiques est la suivante : Memling a-t-il vraiment peint Obrecht ? Après tout, c’est bien possible, vu que l’oeuvre précitée – celle de Javier Bardem – porte le nom de compositeur et semble tout à fait coller niveau dates. C’est, par ailleurs et d’après les experts, le travail d’un immense virtuose du pinceau. Seulement, d’autres chercheurs indiquent que l’œuvre est de deux ans postérieure à la mort de Memling et que de rigoureux rayons-x ont démontré que le travail préparatoire, celui qui se devine sous les couches de gouache ou de peinture à l’huile – que sais-je – est fort peu caractéristique du mode opératoire de Memling. Une fois encore, les experts s’écharpent et nul ne saura jamais avec certitude, quand il vénère la mémoire de Jacob Obrecht devant l’œuvre de Memling, s’il ne vénère pas en fait la mémoire d’un vague homonyme peint d’une main géniale mais anonyme.

Ce qui est sûr, c’est qu’il existe une malédiction Obrecht, car après avoir réalisé tant de merveilles, sa musique s’est peu à peu enlisée dans l’oubli. Sans compter son portrait qui n’est peut-être pas son portrait et qu’on lui prête peut être depuis plusieurs siècles les traits inamicaux d’un rustre coiffé comme Javier Bardem (alors qu’il était, si ça se trouve, le sosie d’un mirliflor fessu). Nul ne le sait. Ce sont là les mystères de l’histoire de l’art. Par ailleurs, pour bien finir d’asseoir sa malédiction, Obrecht accepta d’aller s’installer à Ferrare pour composer de belles choses à l’attention d’un riche protecteur, lequel s’empressa de mourir dès son arrivée et le laissa dans un dénuement total. Dénuement empiré – comme s’il était possible – par l’épidémie de peste bubonique qui transforma son pauvre corps en œuvre pointilliste avant de l’emporter ad patrès couvert de son linceul de mystères.

 

 

Moment Musical du 9 mai 2018 – Musiq’3