Harry Halbreich ou la tour de Babel

Quand le 13 août 1998 s’éteint Julien Green à l’âge canonique de 97 ans, l’Académie Française se retrouve dans une étrange posture. L’immortel doit être remplacé et celui qui désormais occupera son siège – René de Obaldia – est appelé à prononcer son éloge. Seulement, quelques temps avant sa mort, Julien Green a démissionné de l’Académie Française et prévenu celui qui occuperait le fauteuil 22 de ne jamais prononcer le moindre mot à son sujet. Si les causes de la fâcherie de Julie Green – qui siégeait pourtant en toute quiétude depuis 1971 – sont un peu obscures, son oukase n’en fut pas moins assertif et Obaldia, le jour de son intronisation, fut partagé entre la volonté de respecter la parole du défunt et celle d’obéir au règlement du Quai Conti qui prévoit qu’un nouvel occupant édifie le tombeau de son prédécesseur en le couvrant de fleurs odorantes.

Toutes proportions gardées, je me trouve ce matin dans la position de René de Obaldia. Notre ami, Harry Halbreich s’est éteint hier. Quelques mois avant sa disparition, il me disait au téléphone, après avoir longuement débattu de l’ordre dans lequel il convenait d’appréhender les vertus théologales, qu’il m’interdisait formellement de lui rendre hommage sur Musiq’3. Ne cachons pas les motifs de son courroux : cette chaîne que jadis il aima, n’était à ses yeux plus que l’ombre d’elle-même. En témoigne ce nouvel animateur sévissant à la Table d’écoute et dont le niveau – disait-il – était celui d’une modeste institutrice. L’animateur, c’était moi ; moi qu’il avait presque étranglé de rage à l’occasion d’un débat sur Elgar et d’un déplacement en Amazonie de ce dernier – en pirogue – sur l’onde sereine et impavide de l’interminable serpentin. Harry m’assurant qu’Elgar n’avait jamais mis les pieds en Amazonie, citant de mémoire des passages entiers de sa biographie et moi, tentant benoîtement de lui expliquer la provenance de mes sources, réduit à tendre sous son œil imprécateur le minuscule articulet sur lequel reposait mon audacieuse assertion. Pensez donc qu’il se serait confondu en excuses ou qu’il aurait admis l’élément de preuve à ma décharge, pas du tout : déjà la dispute n’existait plus et son attention tout entière était mobilisée par ce nouvel élément, qu’il analysait avec l’avidité d’un assyrianologue devant le cénotaphe de Nabuchodonosor.

Car notre Harry avait beau être l’homme le moins consensuel de la Création – capable de quitter un studio de radio en vous maudissant et en vous menaçant de la partition de Chronochromie qui est à la fois épaisse et contondante – il suffisait de lui soumettre une demi mesure de musique pour qu’immédiatement la pression retombe. Là, la sérénité l’envahissait, un sourire d’enfant se dessinait sur son beau visage et son contradicteur qui, un instant plus tôt était son pire ennemi, devenait un compagnon d’ivresse, avec lequel il communiait en musique, le plus fraternellement du monde.

Alors que sur terre, tout est tiédeur et mollesse, Harry se dressait fièrement comme la tour de Babel, implacable, aussi – comme elle – somme de savoir invraisemblable qui se tenait droit, regardant le ciel dans les yeux, ciel que désormais il occupe et où l’attendent Rameau, Zelenka, Magnard, Martinu et Messiaen, un peu fébriles de rencontrer celui qui connaissait leur œuvre plus intimement qu’eux et qui ne leur pardonnera jamais – même post mortem – la moindre faiblesse. Car Harry avait l’amour implacable de ceux qui aiment sans artifices et dont les hurlements eux-mêmes sont des déclarations d’amitié.

Chronique du 28 juin 2016 dans la Matinale de Musiq’3

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Marc Wilmots et le Sacre du printemps

Hier soir, après le calamiteux 0-2 concédé par nos chers Diables Rouges, des commentateurs sont sortis de leurs réserve. (Les commentateurs ce sont ces gens que l’on installe sur les plateaux de télévision ou derrière nos chers micros de la RTBF et qui donnent leur avis parce qu’on le leur demande.) L’un d’entre eux, parmi les plus brillants, avec une hauteur infinie que ne désavouerait pas Octavien de Saint-Gelais lui-même, déclara avec délice « Fin de la supercherie Wilmots ».

Oui, car selon ce commentateur, notre coach – l’homme qui sur ses larges épaules porte depuis quatre ans les espoirs d’un peuple aussi fébrile que démantibulé ; Marc Wilmots ne serait rien d’autre qu’une supercherie.

Vous me direz que ce commentateur y va fort, qu’il y a quatre ans à peine l’équipe Nationale Belge écumait les tréfonds du classement FIFA aux côtés du Lesotho et de la principauté d’Andorre, que l’idée même de marquer un but lui semblait un concept abstrait comme à une guenon l’édification de  la tour de Pise en Lego et que depuis, notre équipe nationale est toute rutilante, auréolée d’un quart de finale à la World Cup et de la fréquentation pérenne du haut du classement FIFA où désormais un bon milliard de points la sépare du Lesotho et de la Principauté d’Andorre.

Pensez donc qu’il y aurait lieu d’objectiver les lauriers qui coiffent l’impénétrable tête de notre coach, ancien sénateur MR qui eut jadis l’honnêteté de reconnaître que les velours épais et sournois de notre curie vermillonne – et les débats qui s’y tenaient en français et en néerlandais – avaient pour lui d’imprenables secrets ; sa mission terrestre étant ailleurs, sur les verts gazons du Heysel, par exemple, où s’entraînent nos Diables.

Et voilà qu’un mauvais match, contre l’un des ténors du football vaudrait à Marc Wilmots – comme jadis à Winston Churchill – d’être désavoué par les commentateurs qui perchés sur leurs perchoirs font et défont une opinion généralement ravie d’être faite et défaite. C’est là pure vanité de poseur qui espérant trouver une place dans l’histoire se dépêche de donner le premier coup de pied à celui qu’il souhaite voir dégringoler la roche tarpéienne afin de pouvoir hurler – fier et conquérant : « voyez cette supercherie rouler dans le gravier navré des collines romaines et souvenez-vous que, le premier, j’en avais prédit la fin ».

Heureusement, la musique semble échapper au jeu des spéculateurs et les instrumentistes sont jusqu’ici plus ou moins libres d’aller et de venir sur scène sans risquer l’excommunication. Imaginez, il y a quelques années, au Concours Reine Élisabeth, que Nikolaj Znaider ait lu l’avis d’un commentateur fameux qui lui prédisait la plus douloureuse infortune. Aurait-il joui moins intensément du premier prix qui lui fut remis au nez et à la barbe de l’expert inexpert ? Je l’ignore. Ce que je sais c’est que grâce au ciel, en musique, l’avis des critiques et des commentateurs – le mien en premier lieu – tout le monde s’en fout complètement, non par mépris – évidemment – mais parce que la fréquentation quotidienne d’œuvres géniales  – Traviata, Carmen, le Sacre du printemps -, torpillées par une presse unanime lors de leur création, nous rappelle que le critique est un Auguste larmoyant qui voudrait que les feux de la rampe rougissent ses joues et qui, à défaut d’attention, à défaut d’applaudissements, agite ses bras dans tous les sens en un grand cris désespéré qui ne dit rien d’autre que « eh, moi aussi j’existe ».

Vanitas vanitatum omnia vanitas.