Erik Satie et les Embryons desséchés de podophthalma

Que sait-on d’Erik Satie sinon qu’il était anticonformiste, barbu et qu’il composait de petites pièces dont certaines collent à la mémoire comme le sparadrap du Capitaine Haddock ?

Un jour, il rejoint des amis dans un café, sort un pistolet, tire à deux reprises dans un miroir, regarde la compagnie hagarde et médusée et dit en haussant les épaules, « eh bien quoi ? je brise la glace ». Ça, c’est pour la mythologie. Comme l’est son cousinage intellectuel avec le Sar Péladan, figure de proue des rose-croix, comme l’est sont image de dandy désargenté, habillé par Old England mais qui traine sa mélancolie dans un appartement minuscule, puis dans une petite maison brinquebalante où même les chats de gouttière hésitent à déposer leurs carcasses.

Pour bon nombre des intimes de son œuvre, les petites pièces d’Erik Satie sont une préfiguration de l’arte povera. Alors que le wagnérisme et ses titanesques entreprises envahissent l’Europe entière de leurs tutti de cuivres rutilants, Satie, lui, veut sa musique débarrassée de toute choucroute. Ce sont ses mots. Et il ne pardonne pas à Debussy, qu’il a pourtant tant aidé, de loucher de plus en plus vers ce pangermanisme musical.

Alors qu’il converse avec Cocteau, à la fin de sa vie, Satie déclare « je n’ai honte de rien, je ne regrette rien, car il n’est pas une note – dans toute ma musique – qui ne me semble absolument nécessaire ». Voilà pour l’image du compositeur dilettante, assis à son clavier et attendant qu’une inspiration furtive lui vienne en regardant voler les mouches. Non, chez lui, tout est recherche.

Les Gymnopédies tentent de trouver leurs sources dans l’héritage fantasmé de la musique antique Grecque et sa Vexation est un motif répété 840 fois qui préfigure les minimalistes américains et fera l’admiration de John Cage. Erik Satie est un scientifique, un mystique et un poète. Il est l’extrême contraire d’un dilettante. Bien que parfois, la valeur littéraire des titres de ses œuvres semble en dépasser l’intérêt musical : Véritables préludes flasques (pour un chien), Croquis et agaceries d’un gros bonhomme en bois, Embryons desséchés de podophthalma ou alors, ma préférée : Profiter de ce qu’il a des cors aux pieds pour lui prendre son cerceau.

Comment être sérieux quand on naît d’une mère écossaise et d’un père courtier maritime normand ? Comment concevoir la vie quand on est élevé par une grand-mère qu’on retrouvera morte sur une plage d’Honfleur ? Plus tard, repris dans le foyer paternel – qui a épousé en secondes noces une terrible vieille dame – on apprendra d’elle les rudiments du piano au point d’en développer une détestation viscérale de la musique. Comment, ensuite, devenir compositeur ? C’est là l’un des paradoxes d’Erik Satie, qui garda en lui cette colère froide distribuée sans parcimonie. Ainsi, quand Ravel refuse la légion d’honneur, Satie dit à Poulenc : « Ravel refuse la légion d’honneur, toute son œuvre l’accepte ».

Je n’ai jamais totalement compris la musique de Satie, peut-être parce que j’ai tenté de la découvrir en engloutissant d’une traite chacun des disques de son intégrale par Aldo Ciccolini. On n’apprécie pas les huîtres en avalant six bourriches avec gloutonnerie. Ainsi en va-t-il de la musique de Satie. Chaque pièce s’étudie individuellement en ce qu’elle constitue de la part du compositeur un véritable credo. Et les trois tentatives de la part de Satie d’entrer à l’Académie des Beaux-Arts ne peuvent pas, comme certains l’affirment, être considérées comme un geste dadaïste et absurde, un pied de nez adressé à la poussière de l’institution. C’est le philosophe David Christoffel qui le souligne : quand Satie candidate en 1894 au siège du « très regretté Charles Gounod » il le fait en des termes qui ne trahissent rien d’autre que l’approche quasi sacerdotale qu’il a de son art « j’ai l’honneur de vous demander de faire part à l’illustre compagnie de mon désir d’être compté parmi les candidats à cette vacance, mon art – fleur de l’école dont je suis le pieux initiateur – m’impose le devoir, avec l’assentiment de Dieu, de me présenter au fauteuil du très vénéré Maître trop tôt disparu de l’Auguste assemblée ».

Méconnaître le caractère tragique de Satie, ce serait comme limiter Rabelais à la trivialité, ce serait faire de l’auteur du Tiers-livre une préfiguration de Jean-Marie Bigard et de son exquis Lâcher de salopes. Or la musique d’Erik Satie est plurielle ; surtout, bien après sa mort, elle a été considérée par d’augustes savants comme préfiguratrice de nombreux mouvements. Preuve que tout au long de sa vie, Satie a été un minuscule chercheur, broyé par sa personnalité, son handicap social, ses anathèmes, ses contradictions, mais un minuscule chercheur dont l’histoire démontre désormais qu’il a ouvert d’immenses voies.

Publicités

Luisa Tetrazzini, le considérable rossignol milanais

Début de XXème siècle.
Dans le film Caruso de Richard Thorpe, Mario Lanza – qui joue le rôle de l’immortel ténor Napolitain – regarde sa mine bouffie dans la glace, les bras ballants, et lance d’un air désespéré « c’est donc ça Caruso, ce nabot replet, c’est ça, le grand Caruso ? » La légende dit que sa contemporaine, la soprano Luisa Tetrazzini, courtaude, adipeuse, disgracieuse et finalement ruinée avait au contraire pour habitude de dire « je suis vieille, laide, sans le sou, je n’ai plus de voix, mais je suis toujours Luisa Tetrazzini ». Ce sont, voyez-vous, deux conceptions de la vie. L’une est plutôt nihiliste et impitoyable, l’autre est plus fidèle à ce très fameux sens de l’autocongratulation qu’on prête aux divas.

LuisahatwebVoix parmi les plus extraordinaires du début du vingtième siècle, qui fit un procès à la ville de New York, épuisa quatre maris, épousa un mirliflor qui s’enfuit avec le magot, fut la rivale de la fameuse Nellie Melba inspiratrice de la pèche du même nom et qui vocalisait comme personne jusqu’au contre-fa ; Luisa Tetrazzini, née pauvrement à Florence en 1871, morte tout aussi pauvrement à Milan en 1940 dont la réputation fut à ce point éclatante que l’état en personne prit en charge ses fastueuses funérailles.

Comment décrire une voix ? Une voix, qui plus est, sortie de la nuit des temps et rendue à nos oreilles contemporaines à travers les brumes de microsillons pionniers mais imparfaits. Luisa Tetrazzini fut un soprano d’agilité ; capable d’engloutir les rôles suraigus et dramatiques, prêtant sa silhouette rubensienne aux héroïnes de Verdi, de Delibes, de Bellini et de Donizetti. Virtuose, elle impose un physique joyeusement sphérique et si – déjà au tournant des siècles précédents – ses formes n’inspiraient que mépris aux standards esthétiques, c’est son dynamisme, son engagement, sa bonne humeur et son intelligence, surtout, qui en firent une femme fatale.

À New-York, deux maisons d’opéra rivales s’arrachent ses talents, les tribunaux s’en mêlent, elle reçoit l’injonction de se taire et pour faire bref procès, elle réunit trois mille de ses fans autour d’elle dans les rues de San Francisco, à la faveur d’un concert improvisé. À Londres, elle entame un bras de fer spectaculaire avec Dame Nellie Melba – diva incontestée – qui truste les planches de Covent Garden. Tetrazzini commet l’outrage de l’affronter sur ses terres et sort victorieuse d’une série de Traviata. Lentement, les moyens déclinants, elle se retire des scènes pour se consacrer aux délices du mariage, du divorce et de la gastronomie.

9470913425_30501f45e8En 1926, à 56 ans, on n’est déjà plus une fraîche jeune fille. Il faut voir la Tetrazzini sur la pellicule des informations, minaudant au bras de son quatrième époux qui n’est jamais que son cadet de trente ans. Se marier quatre fois, en Italie, à quelques kilomètres du Vatican, c’est impensable, mais se marier à un jouvenceau – frais et délicat – alors qu’on est une matrone, coiffée d’un ridicule chapeau à plumes, c’est inimaginable. L’assistance est grave, comme si les amis et la famille de la pauvre Luisa avaient la préscience de ce qui allait se passer : l’argent dilapidé, la fuite du mari et la fin solitaire et miséreuse.

Cependant, dans son appartement Milanais, la Tetrazzini ne se laisse pas abattre. On la filme, chantant en duo avec une gravure de cire de Caruso ; elle invite ses amis à faire tourner les tables et prétend entrer en dialogue avec les chanteurs du passé. Jamais elle ne se dépare de son sourire, de sa mine guillerette, mutine et enjouée, toujours flanquée de manteaux de fourrure épais que l’adversité ne lui aura pas ravi non plus. Elle s’éteint à 68 ans, matériellement pauvre, mais riche d’une vie incomparable.