Début de XXème siècle.
Dans le film Caruso de Richard Thorpe, Mario Lanza – qui joue le rôle de l’immortel ténor Napolitain – regarde sa mine bouffie dans la glace, les bras ballants, et lance d’un air désespéré « c’est donc ça Caruso, ce nabot replet, c’est ça, le grand Caruso ? » La légende dit que sa contemporaine, la soprano Luisa Tetrazzini, courtaude, adipeuse, disgracieuse et finalement ruinée avait au contraire pour habitude de dire « je suis vieille, laide, sans le sou, je n’ai plus de voix, mais je suis toujours Luisa Tetrazzini ». Ce sont, voyez-vous, deux conceptions de la vie. L’une est plutôt nihiliste et impitoyable, l’autre est plus fidèle à ce très fameux sens de l’autocongratulation qu’on prête aux divas.

LuisahatwebVoix parmi les plus extraordinaires du début du vingtième siècle, qui fit un procès à la ville de New York, épuisa quatre maris, épousa un mirliflor qui s’enfuit avec le magot, fut la rivale de la fameuse Nellie Melba inspiratrice de la pèche du même nom et qui vocalisait comme personne jusqu’au contre-fa ; Luisa Tetrazzini, née pauvrement à Florence en 1871, morte tout aussi pauvrement à Milan en 1940 dont la réputation fut à ce point éclatante que l’état en personne prit en charge ses fastueuses funérailles.

Comment décrire une voix ? Une voix, qui plus est, sortie de la nuit des temps et rendue à nos oreilles contemporaines à travers les brumes de microsillons pionniers mais imparfaits. Luisa Tetrazzini fut un soprano d’agilité ; capable d’engloutir les rôles suraigus et dramatiques, prêtant sa silhouette rubensienne aux héroïnes de Verdi, de Delibes, de Bellini et de Donizetti. Virtuose, elle impose un physique joyeusement sphérique et si – déjà au tournant des siècles précédents – ses formes n’inspiraient que mépris aux standards esthétiques, c’est son dynamisme, son engagement, sa bonne humeur et son intelligence, surtout, qui en firent une femme fatale.

À New-York, deux maisons d’opéra rivales s’arrachent ses talents, les tribunaux s’en mêlent, elle reçoit l’injonction de se taire et pour faire bref procès, elle réunit trois mille de ses fans autour d’elle dans les rues de San Francisco, à la faveur d’un concert improvisé. À Londres, elle entame un bras de fer spectaculaire avec Dame Nellie Melba – diva incontestée – qui truste les planches de Covent Garden. Tetrazzini commet l’outrage de l’affronter sur ses terres et sort victorieuse d’une série de Traviata. Lentement, les moyens déclinants, elle se retire des scènes pour se consacrer aux délices du mariage, du divorce et de la gastronomie.

9470913425_30501f45e8En 1926, à 56 ans, on n’est déjà plus une fraîche jeune fille. Il faut voir la Tetrazzini sur la pellicule des informations, minaudant au bras de son quatrième époux qui n’est jamais que son cadet de trente ans. Se marier quatre fois, en Italie, à quelques kilomètres du Vatican, c’est impensable, mais se marier à un jouvenceau – frais et délicat – alors qu’on est une matrone, coiffée d’un ridicule chapeau à plumes, c’est inimaginable. L’assistance est grave, comme si les amis et la famille de la pauvre Luisa avaient la préscience de ce qui allait se passer : l’argent dilapidé, la fuite du mari et la fin solitaire et miséreuse.

Cependant, dans son appartement Milanais, la Tetrazzini ne se laisse pas abattre. On la filme, chantant en duo avec une gravure de cire de Caruso ; elle invite ses amis à faire tourner les tables et prétend entrer en dialogue avec les chanteurs du passé. Jamais elle ne se dépare de son sourire, de sa mine guillerette, mutine et enjouée, toujours flanquée de manteaux de fourrure épais que l’adversité ne lui aura pas ravi non plus. Elle s’éteint à 68 ans, matériellement pauvre, mais riche d’une vie incomparable.

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