La suite de Bach et l’Archidiacre

ob_5d89dc_220px-marcantoniomemmogemvlbassano-hiMon ami Sylvain F. est un garçon que le tumulte stimule. Par sa faute, je me suis fréquemment retrouvé au centre d’invectives féroces. La querelle, pour lui, équivaut à regarder par la fenêtre, à s’évader un petit peu. Piétiner un importun avec rage, insulter ses ancêtres dans divers idiomes – y compris disparus – le couvrir de fiel, l’abreuver d’imprécations, tout cela le détend, comme un masque d’argile ou un gommage des tempes. Sans l’avouer, il se serait bien vu présider le Tribunal suprême de la signature apostolique ou – plus simplement – rédiger le Munificentissimus Deus. Mais comme la vie a fait de lui un notable honnête, qui a charge d’âmes, le voilà réduit à canaliser ses aspirations les plus sauvages. Parfois, cependant, les liens éclatent et la bête se libère.

Ainsi cette fois :

Nous assistons, au Collège des Bernardins, à un récital de violoncelle. Un musicien chinois, censément fondu dans son costume le plus amidonné, joue des suites de Bach. Après le concert, Sylvain F. – qui est un important critique – se précipite vers l’artiste, se présente, lui récite en détail le palmarès de ses propres mérites et des honneurs qui en font un citoyen d’exception. L’artiste est impressionné et accorde à Sylvain F. un attention minutieuse. Il fait mine de goûter à chacun de ses traits, rigole d’avance de ses blagues et n’oublie pas de le complimenter sur la qualité de son cheveu, qu’il a épais et foisonnant.

À ce moment précis, une abominable Gorgone surgit de nulle part, coiffée d’un serre-tête et cocottant à mille lieues une essence Serge Lutens dont l’absurde prétention indispose la narine. Elle prend possession de l’artiste, le bouscule et l’ôte arbitrairement à l’affection de Sylvain F. qui s’en trouve tout penaud, à discourir solitairement, un petit four à la main, de l’empire de l’herméneutique franciscaine sur le boyau du violone sous Marcantonio Trivisano.

Sylvain F. engloutit son petit four (un toast de morilles et de brillat savarin), en saisit un deuxième, puis un troisième, s’arrête au champagne-bar, puis rattrape l’hideuse bourgeoise (qui présente le chinois à sa progéniture), la sommant de s’expliquer sur ce rapt insensé. Mais, emporté par la foule, les clans sont séparés, la soirée s’achève et nous finissons chez Hippopotamus où Sylvain F. musèle son chagrin grâce à la formule B et son supplément frites.

Le lendemain, mon ami entreprend de démasquer la coupable. Une enquête rapide et d’habiles diligences lui permettent de porter l’essentiel de ses soupçons sur la personne de Madame V. J. – agent de l’artiste. Ni une, ni deux, il lui adresse un épître formidable, dans lequel il est question de sujets divers, notamment – mais sans limitation – de décès rapide et douloureux, d’outrage inédit, de vengeance, de noms d’oiseaux exotiques et colorés – lettre ponctuée, dans un souci de réconciliation, d’un formel « je vous prie de bien vouloir agréer, chienne venimeuse, l’expression de ma haine éternelle ».

Seulement, dans son emportement, mon ami s’est trompé de cible.

V.J. – sport et classe – l’informe de son erreur et l’oriente vers V. d. B. organisatrice du concert. De nouvelles diligences mènent mon ami vers un site consacré à la vénération de l’Esprit Saint, où trône un portrait de l’intéressée. Cette fois, l’identification est formelle et la lettre peut donc partir une nouvelle fois, légèrement amendée mais toujours persillée d’insultes et de recommandations mortuaires.

La stupeur interdite, l’hébétude, le choc sceptique accueillent le doux billet de mon ami.

V. d B. qui se reconnaît sans douter dans les traits de la Gorgone est partagée entre une indignation motivée et une vague inquiétude liée aux suites possibles que le forcené entend donner à sa sommation. Ainsi, prudente, entreprend-elle d’amadouer la bête qui, d’e-mail en e-mail, redouble de rage et fait pleuvoir sur l’infortunée un déluge de points d’exclamation et de smileys tristes – notamment celui avec la larme. ( :’-( )`

Figurant en copie cachée de ces échanges navrants, je sens à chaque nouveau message grandir en moi le sentiment sacré de compassion, essentiellement je dois le dire à l’égard de la pauvre VdB, cependant qu’à l’égard de mon ami Sylvain F. j’éprouve cette fascination mêlée d’angoisse qu’on ressent devant les exactions certes injustes mais merveilleusement calibrées des serial killers. Du reste, s’il en est qui tuent gratuitement, pour voir ce que ça fait, des victimes qui ne demandaient qu’à vieillir paisiblement et à venir grossir les rangs des chômeurs amateurs de télé-achat, je suis convaincu que mon camarade écrit gratuitement, sans doute avec le vague espoir que ses missives apporteront une touche originale aux œuvres complètes que ses petits-enfants ne laisseront pas de collecter d’ici un demi-siècle a l’usage exclusif du cercle familial, avec une préface d’André Tubeuf.

Bientôt, cette joute épistolaire mine ma jovialité naturelle. Mes partenaires de squash remarquent que la puissance de mon revers lifté s’étiole et que des trous de mémoire viennent parsemer mon interprétation du Clavier bien-tempéré – surtout dans le prélude et fugue BWV 865, où mon index dérape systématiquement sur le si bécarre. Je décide alors d’agir et de déchirer le voile de lâche silence où je me suis drapé depuis trop longtemps. Un soir que je me rends au CanCan pour régaler mes amis de mon interprétation de Calling You, une idée lumineuse fulgure mon esprit. J’appuie des deux pieds sur les freins de mon Audi A5s tout juste sortie de la révision qui stoppe net en un crissement qui n’est pas sans rappeler les meilleures symphonies de Thomas Pintscher et fais demi-tour. Je DEVAIS écrire à VdB et je SAVAIS ce que j’allais lui dire.

Calé devant mon clavier, un chat angora négligemment installé sur mes genoux, toutes griffés plantées dans mes cuissots, je me mets à l’ouvrage. J’avais décidé de faire la lumière. De dire la vérité. De sacrifier ma pudeur aux exigences d’une révélation sainte qui brûlait mes doigts gourds encore gantés des mitaines de cuir siglé que je porte volontiers pour la conduite sportive. Je commence ainsi ma lettre à VdB : « Ma fille… ». Ce n’était pas médité ni conspiré. Mais je sentais en moi l’impérieuse nécessité de me faire passer pour l’archidiacre du diocèse de Lichtervelde afin d’apporter à cette charmante personne un peu du réconfort divin dont j’étais persuadé qu’elle avait grand besoin.

Citant maint psaume et offrant moult référence aux derniers discours de Joseph Ratzinger, je l’assurai de ma sympathie la plus franche et, avec moi, de celle du collège des diacres et sous-diacres de mon district. Je lui expliquai sans me laisser amollir par les liens d’une vieille amitié que mon cousin Sylvain F. n’était pas un bougre d’homme, mais un pauvre hère : la récente diminution du bonus consenti par l’établissement bancaire où il exerçait l’avait hélas jeté dans les bras de l’alcoolisme le plus dru. Ses précédentes cures de désintoxication dans les cliniques les plus onéreuses du lac de Zurich n’avaient servi de rien et il n’était pas rare qu’on le retrouve nu dans des cabines téléphoniques sur le coup de deux heures du matin, tentant désespérément de joindre Albert Schweitzer afin de lui demander une ordonnance contre ses panaris. Mais la ligne sonnait dans le vide. Je dévoilai à cette douce dame les épisodes cruels où j’avais moi-même dû consentir des prêts sur gage à de vieilles dames loufoques en prenant la voix de mon ami qui pendant ce temps cuvait ses liqueurs fortes la tête dans le vide-ordure (en souvenir de ces moments, je garde le petit Rembrandt que m’offrir madame de L. comme remerciement de ce prêt revolving de 20 000 euros à 18,6% destinés à payer son échappée à Villefranche-sur-mer aux bras d’un bellâtre vénézuélien). Bref, je lui demandai de s’unir à moi pour faire tomber sur la tête de notre ami égaré le pardon et la grâce des opprimés et, si elle ne le faisait pas pour elle-même, de le faire du moins pour les pauvres parents de mon ami, réduits à vivre dans une roulotte sur le Champ de Mars pour éponger les dettes de jeu et de boisson de leur unique fils en prédisant un avenir radieux à des Chinois édentés et en crachant le feu dans des cerceaux devant des troupeaux de Belges rotant leur petit-déjeuner de chez Léon. En conclusion je l’assurai des indulgences plénières de l’Eglise et l’invitai à faire un don défiscalisé à mon association Bruxelles-Phuket.

Cette délicieuse dame ne tarde pas a me répondre avec une amabilité et une compréhension hors du commun. Ses paroles, empreintes de douceur et de bonté, sont gravées dans mon cœur. Elle reconnaît notamment qu’elle s’est fort mal acquittée de sa tâche et que les récriminations de mon ami ne sont que trop fondées. Elle supplie seulement qu’on ne saisisse point le bureau C12 du ministère de la culture, dont dépend son contrat bénévole à durée déterminée. Mon cœur est encore chaque jour éclairé du nimbe de ses mots. Même mon ami Sylvain accueille cette réponse avec une bénignité que je ne lui connaissais pas : entre deux grommellements et trois coupures que je pris d’abord pour une mauvais qualité de ma réception téléphonique, j’ai l’heur de l’entendre absoudre notre nouvelle amie d’un bref « ouaiche ça y f’ra les pieds à c’te… (La ligne coupa alors) ».

Je n’ai jamais revu VdB et mon ami Sylvain F est décédé des suites d’un panaris infectieux. Mais chaque dimanche, au moment de dire les Laudes devant les fidèles du diocèse, je les inscris tous deux dans la communion des saints et murmure secrètement à leur intention des paroles de céleste amour.

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Chanter jusqu’à ce que mort s’ensuive

Sur son blog, l’infatigable Jean-Pierre Rousseau (directeur de l’Orchestre Philharmonique Royal de Liège et Consul Honoraire de France à Liège) évoquait ce matin le dernier album de Juliette Gréco, laquelle a été curieusement inspirée de s’attaquer au répertoire de Jacques Brel. Faire, à l’âge qui est le sien, la démonstration qu’un répertoire éminemment vocal ne souffre pas d’être murmuré – d’une voix usée jusqu’à la corde, avec une intonation très incertaine – n’est pas un exercice que je cautionne. En même temps, celle qui se définit volontiers comme « une mythe », se passe tout aussi volontiers de mon imprimatur. Le débat n’est pas là.

En revenant du travail, j’écoutais un enregistrement de l’Ernani de Giuseppe Verdi. Au pupitre, l’extraordinaire Dimitri Mitropoulos dont la dernière des coquetteries fut de mourir en dirigeant la Troisième Symphonie de Mahler. Anita Cerquetti (notre photo) chantait le rôle improbable de Doña Elvira, Mario Del Monaco tonitruait Ernani, Ettore Bastianini prêtait à Charles Quint les moirures de son baryton gran signore. Chemin faisant, me revenait le souvenir d’un Autoportrait de Jean-Pierre Rousseau, enregistré in illo tempore pour Musiq’3 et au cours duquel JPR avait évoqué le sort d’Anita Cerquetti. L’histoire a retenu d’elle deux éléments de mythologie : le premier, son remplacement au pied levé de Maria Callas, dans le rôle de Norma, qui lui valut à Rome le statut d’égérie flagassante. Le second, cette pochette de disque – probablement la plus laide de l’histoire – qui la représentait dégoulinante de sébum, le teint terreux, l’oeil scrofuleux et la lèvre coquine. Pourtant, Anita Cerquetti n’était pas absolument laide, mais l’indifférence des studios dans les années 50 à rendre leurs stars attractives contraste avec l’obsession qui habite les producteurs contemporains à photoshoper à la truelle le moindre point noir.

Toujours est-il que, contrairement à Juliette Gréco (qui poussera probablement son dernier soupir dans un studio d’enregistrement), Anita Cerquetti eut une carrière éphémère. Elle prit congé des scènes en 1961 à l’âge de trente ans. L’enregistrement d’Ernani évoqué ci-dessus la montre déjà dans une santé vocale paradoxale : la ligne est somptueuse, le timbre corsé, riche d’harmoniques graves extrêmement timbrés, l’aigu sort parfois tout seul mais – dans les ensembles – le soutien se délite, et les notes tenues dans la partie supérieure de la portée s’affaissent, provoquant l’effondrement du second trio. Un observateur moins délicat pourrait parler, par exemple, de voix en lambeaux, dont les restes sont des guenilles navrées d’avoir été hier robe de bal. Il y a aussi quelque chose qui évoque cette pièce extraite du deuxième livre des Images de Claude Debussy : Et la lune descend sur le temple qui fut.

Et pourtant – pourtant! – comme ces ruines m’attirent. Aimer l’opéra, c’est aussi s’attacher à ces personnalités incandescentes qui sacrifient leur instrument à la pratique de la ferveur. Beverly Sills, voyant ses moyens décliner, se félicitait d’avoir chanté Traviata et Elisabetta comme si sa vie en dépendait. Comme le rappelle mon ami Jean-Philippe Thiellay en fronçant les sourcils, certains artistes préfèrent chanter sur le capital plutôt que sur les intérêts. Ce sont les Callas, Cerquetti, Souliotis, Moffo qui font la mythologie du genre et c’est au sang de leurs cordes vocales que s’abreuvent les loggionisti.