Tramontane

Un lampion, désolé, balayé par le vent. Tramontane humide, rugueuse qui porte en elle l’âcre thym de terres ocres, sur lesquelles mes pieds soupirent et traînent, laissant dans leurs traces des lambeaux de chair.

Et l’ombre cruciforme où la source dépose son flux ; paisible, tourbeux, porteur de feuilles et d’écorce. Là-bas, dans l’eau, que rien ne rafraîchit, où le soleil s’enfonce, où l’épaisse moiteur étouffe jusqu’à l’onde, au point de la flétrir, navrée, prostrée, sous les rayons de plomb. Une orange s’affaisse et brunit, sur le sentier ; évaporant ses parfums crépusculaires dans cette jeune nuit.

Tramontane opiniâtre, qui ne pardonne rien. Lassitude et désordre, des pieds dans la campagne, que tout mord, que tout agresse et qui s’avancent pourtant vers d’incertaines orées, en un éclat de rire.

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Le blond du couloir (A. le stagiaire)

ob_a96c63_tumblr-ls7lw0rsyy1qbhp9xo1-1280Le couloir ondule de sa blonde condition et son sillage tempête d’essences de patchouli et de castoréum. Son passage dévaste et son oeil annihile ; il est Alexandre aux portes d’Ispahan ou Mitridate disputant la Pahlagonie aux pahlagoniens. Son teint même intimide, car il est d’albumine, de nacre et de soie d’organdi. Sa voix est celle de la bise passant dans les boucles d’Hercule, elle est un rendez-vous au cimetière des Parques, où l’encens amer pique la gorge d’incisions de néroli. Elle est une corde pincée par un janissaire amoureux qui épuise les sentiers pourpres où s’ébrouent syrrhaptes, talèves et tétraogalles.

Quadrille

J’offre en holocauste mes visages et mes veines – à genoux, de prairies en prairies, où pousse l’amertume. Voltigent nuageuses, les lubriques quadrilles, sous la bruine fanée, sous la bruine timide, où tu t’épanouis. Et verses-tu tes regrets, ô ma grise espérance, quand vers l’aube révolue –et la main sur le sol- et le regard vers moi – et ton cœur qui n’écoute – tu m’observes m’éteindre ? Le fracas de mes poings qui vomissent nos nuits et leurs éclats d’enfant et ce grand finale, toutes trompettes dehors, qui sonnent transcendantes ma tirade de paille. Je suis comme l’idiot vissé à la tribune qu’on écoute parler en lui lançant des choux. Des boulons comme des ronces, où mes doigts jouent nos airs et ma tête se pose là où passera le train. J’écoute venir tranquille et toujours cette bruine qui balaie mon corps d’apaisantes particules. Je me lève et renifle, triste et ridicule, d’avoir douté de tout et surtout de moi-même.

Entailles

Contre le carrelage branlant, un pied. Sur la baignoire, la lame. Entre ses mains, une tête – la sienne – lourde et lamentable, chaloupant l’aube d’allées et venues contrites. La poussière, la salpêtre, les peluches et le plâtre lui font de l’or aux talons et dans le ciel passe, désolée, un éclat lumineux qu’écorchent les nuages. Il entaille un bras et puis l’autre. Le sang s’évade en une plaie souriante qu’il baigne de larmes et de reconnaissance et de joie et d’abandon. Il tombe sur le ventre. Le carrelage, à sa joue, enseigne l’hiver, la glace, la rigidité, le repos, le sépulcre. Au delà de son corps dansent les alluvions de vermeil euphorique.

Etretat

Les pieds de l’enfant étourdissent le sol sur cent mètres alors qu’à l’horizon sa mère l’appelle. L’herbe courbaturée reçoit des gouttes d’eau et le limon se souvient de sa foulée. Il y a là un rocher auquel il confie quelques larmes – puis, ravalant sa misère – et comme battu par la houle, reprend sa course sur l’interminable verdure. L’orage métronomique cadence son élan, à travers les fougères, à travers les sentiers, sur les gravillons, et jusqu’au précipice. Enfin, face à la mer, un genou à terre, il empoigne de l’herbe et de l’humus et s’en enduit le visage. Son père le rattrape et pose sur ses épaules une couverture de laine.

Laeken

Des tombereaux de mousse réchauffent le granit sous lequel tu décomposes tranquillement, sans demander ton reste. Et tes restes, qu’un caisson sans fenêtre sépare de l’appétit des vers, s’affaissent, non sous les ans, mais de désoeuvrement.
Ce ne sont pas les pleureuses qui pataugent dans ta boue, ni même cette bruine ironique qui cadrent ton absence. Ce n’est pas le râteau qui crisse ton gravier, ni la feuille morte -fade petite- qui impriment à ton trépas son carcan pathétique.
L’eau suinte de tes chairs, tes yeux bruissent de sècheresse et tes ongles qui poussent cherchent un prétexte à la tranquillité. Le bois de ton cercueil, comme un vin de champagne, a des arômes de banane et de myrtille.
C’est la mérule qui te dévore et qui bientôt tombera sur tes dents qui tomberont aussi, mais d’autonomie. Sous tes fesses, tout gondole et les humeurs abjectes qui te servent de socle ignorent si elles naissent de ta mort ou si elles s’en nourrissent. Te voilà bien crevé et voilà que crèvent aussi ceux qui se souvenaient. Te voilà bel humus, éphèbe détrôné, voilà tes fulgurances servant de sève aux arbres.