Luisa Tetrazzini, le considérable rossignol milanais

Début de XXème siècle.
Dans le film Caruso de Richard Thorpe, Mario Lanza – qui joue le rôle de l’immortel ténor Napolitain – regarde sa mine bouffie dans la glace, les bras ballants, et lance d’un air désespéré « c’est donc ça Caruso, ce nabot replet, c’est ça, le grand Caruso ? » La légende dit que sa contemporaine, la soprano Luisa Tetrazzini, courtaude, adipeuse, disgracieuse et finalement ruinée avait au contraire pour habitude de dire « je suis vieille, laide, sans le sou, je n’ai plus de voix, mais je suis toujours Luisa Tetrazzini ». Ce sont, voyez-vous, deux conceptions de la vie. L’une est plutôt nihiliste et impitoyable, l’autre est plus fidèle à ce très fameux sens de l’autocongratulation qu’on prête aux divas.

LuisahatwebVoix parmi les plus extraordinaires du début du vingtième siècle, qui fit un procès à la ville de New York, épuisa quatre maris, épousa un mirliflor qui s’enfuit avec le magot, fut la rivale de la fameuse Nellie Melba inspiratrice de la pèche du même nom et qui vocalisait comme personne jusqu’au contre-fa ; Luisa Tetrazzini, née pauvrement à Florence en 1871, morte tout aussi pauvrement à Milan en 1940 dont la réputation fut à ce point éclatante que l’état en personne prit en charge ses fastueuses funérailles.

Comment décrire une voix ? Une voix, qui plus est, sortie de la nuit des temps et rendue à nos oreilles contemporaines à travers les brumes de microsillons pionniers mais imparfaits. Luisa Tetrazzini fut un soprano d’agilité ; capable d’engloutir les rôles suraigus et dramatiques, prêtant sa silhouette rubensienne aux héroïnes de Verdi, de Delibes, de Bellini et de Donizetti. Virtuose, elle impose un physique joyeusement sphérique et si – déjà au tournant des siècles précédents – ses formes n’inspiraient que mépris aux standards esthétiques, c’est son dynamisme, son engagement, sa bonne humeur et son intelligence, surtout, qui en firent une femme fatale.

À New-York, deux maisons d’opéra rivales s’arrachent ses talents, les tribunaux s’en mêlent, elle reçoit l’injonction de se taire et pour faire bref procès, elle réunit trois mille de ses fans autour d’elle dans les rues de San Francisco, à la faveur d’un concert improvisé. À Londres, elle entame un bras de fer spectaculaire avec Dame Nellie Melba – diva incontestée – qui truste les planches de Covent Garden. Tetrazzini commet l’outrage de l’affronter sur ses terres et sort victorieuse d’une série de Traviata. Lentement, les moyens déclinants, elle se retire des scènes pour se consacrer aux délices du mariage, du divorce et de la gastronomie.

9470913425_30501f45e8En 1926, à 56 ans, on n’est déjà plus une fraîche jeune fille. Il faut voir la Tetrazzini sur la pellicule des informations, minaudant au bras de son quatrième époux qui n’est jamais que son cadet de trente ans. Se marier quatre fois, en Italie, à quelques kilomètres du Vatican, c’est impensable, mais se marier à un jouvenceau – frais et délicat – alors qu’on est une matrone, coiffée d’un ridicule chapeau à plumes, c’est inimaginable. L’assistance est grave, comme si les amis et la famille de la pauvre Luisa avaient la préscience de ce qui allait se passer : l’argent dilapidé, la fuite du mari et la fin solitaire et miséreuse.

Cependant, dans son appartement Milanais, la Tetrazzini ne se laisse pas abattre. On la filme, chantant en duo avec une gravure de cire de Caruso ; elle invite ses amis à faire tourner les tables et prétend entrer en dialogue avec les chanteurs du passé. Jamais elle ne se dépare de son sourire, de sa mine guillerette, mutine et enjouée, toujours flanquée de manteaux de fourrure épais que l’adversité ne lui aura pas ravi non plus. Elle s’éteint à 68 ans, matériellement pauvre, mais riche d’une vie incomparable.

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Le Commandeur Philippe Boesmans

Alors que l’ambassadeur de France épinglait la décoration rutilante sur le torse un peu bombé de notre futur-octogénaire, les yeux de sa sœur et de son frère se posaient sur lui avec une admiration affolante. Car, quand Philippe Boesmans reçoit un prix, désormais, il l’offre à sa famille, qui est si fière de lui, le petit Limbourgeois, né en 1936 et qui, à huit ans, voyait dans les rues de Tongres les collaborateurs poussant devant eux le cercueil qui bientôt recevrait leurs dépouilles criblée de balles. Une confession qu’il fait presque distraitement et qui pourtant semble constituer un élément fondateur de son œuvre.

Philippe Boesmans, c’est d’abord un producteur du Troisième programme – un collègue donc – qui fait sa carrière à la radio du temps béni où celle-ci était installée à Flagey. C’est un compositeur sériel, un peu âpre, dans la mouvance de cette musique un tout petit peu trop rêche des années 70. Son talent est reconnu, mais c’est un compositeur confidentiel, qui crée peu. Ce qu’il crée – en revanche – est admiré, comme Upon La Mi en 1971 qui reçoit le Prix Italia et voit notre limbourgeois installé au Danieli, à Venise, sous des dorures qui inquiètent un peu son œil narquois. Pianiste de formation, élève de Stéphane Askenase dont l’épouse, dit-on, connut l’étreinte extralégale d’Alban Berg et qui permet par voie de conséquence à Boesmans de se réclamer de l’héritage direct du grand compositeur Viennois. Boesmans s’aperçoit assez vite que ses langueurs le tiendront éloigné de la carrière de soliste. Tout juste projette-t-il avec Antonio Pappano, en 2002, de jouer le troisième concerto de Rachmaninov ; du moins les premières mesures, puis de feindre un malaise pour ne pas avoir à faire face aux centaines de mesures qui suivent. Ce projet, hélas, ne vit jamais le jour.

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Quatre choses, clairement font de ce compositeur un artiste essentiel : sa sensualité débordante, son talent, son amour sincère du répertoire et son besoin – ex nihilo – de renouer avec un certain sens du cantabile. Mettez tout ceci bout à bout et vous obtenez un compositeur dont le langage, ô merveille, parvient à toucher, sans compromission, à la fois l’oreille délicate et bougonne de la critique et celle impitoyable du public payant. À l’heure où les salles de concert se vident, il est impressionnant de voir sept fois le Palais Garnier rempli à craquer et réserver une ovation à Yvonne, Princesse de Bourgogne, son avant-dernier opéra.

Boesmans est un électron libre, tout rutilant de fulgurances, sa musique est une blague à deux temps, qui provoque l’éclat de rire puis une larme, elle a cette qualité étrange d’une chanson de Barbara, qui bouleverse l’épiderme et se loge quelque part dans le cœur pour n’en plus jamais sortir. C’est un narquois épatant, capable des plus spectaculaires facéties, c’est aussi l’auteur – il m’en voudra de le dire – des gags téléphoniques les plus spectaculaires de l’histoire de la musique belge. Enfin, si hier Madame l’Ambassadeur toute garnie d’un brushing de circonstance lui remit avec une émotion sincère les insignes de commandeur des arts et des lettres, c’est parce que Philippe Boesmans est parvenu à être ce pont, qu’on attendait tant, entre la création contemporaine et le mélomane lambda. Un pont qui atteste d’un art vivant où la facétie s’amalgame au tragique en un tout uniforme qui répond simplement à ce besoin viscéral que nous avons de rire et de pleurer.

Chronique du 2 décembre 2015 sur Musiq’3 – RTBF

Les voyages de Monsieur Tharaud

Au dix-neuvième siècle, les jeunes anglais – avant de se marier – faisaient un tour du monde. Sortis d’une grande école, ils remplissaient seize malles de redingotes, de diner-jackets, de hauts-de-forme, de lorgnons et s’en allaient courir la vieille Europe, sur les pas des penseurs grecs et des peintres italiens. On les voyait devant l’acropole avec une longue vue, ou tentant de traduire dans des aquarelles gauches la grande émotion qui les envahissait. Devant Santa-Maria Novella, le nez dans un guide, ils s’essayaient à identifier les Saints sur les fresques de Filippino Lippi. Dans les champs – sur les hauteurs de Fiesole – d’où l’on voit le Campanile dessiné par Giotto mieux que nulle part, ils apprenaient la vie entre les seins d’une paysanne aux cheveux persillés de foin. Pour finir, ils rentraient chez eux, lisant la correspondance de Plinne-le-Jeune dans une locomotive cahoteuse et – persuadés de s’être ouverts au monde, au cosmopolitisme et à la beauté plurielle – ils s’acceptaient enfin comme sujets britanniques.

C’est exactement à cette expérience que s’est livré Alexandre Tharaud dans ses Variations Goldberg.

Il faut imaginer ce jeune homme pale, qu’un vent trop lourd désarçonnerait, tout habitué depuis son plus jeune âge à ce que la terre entière attende de lui des miracles de transcendance musicale ; ce jeune homme qui, à peine sorti de l’adolescence, enregistrait déjà des disques vendus à des dizaines de milliers d’exemplaires. Pianiste adulé qu’une certaine critique se plaît pourtant à écorner, pianiste pourtant épuisé de courir d’hôtel en hôtel pour donner ici une suite de Bach, là des Valses de Chopin, ici un concerto de Mozart, là quelques pièces de Chabrier et qui, passant d’un idiome musical à un autre, en aurait presque perdu son latin.

Il lui faut donc un moment de lucidité, il y a trois ans, pour mesurer l’angoissant silence qui sépare chaque petit tic tac de l’horloge et pour comprendre que ce silence est temps et que ce temps est vertigineux. Le voilà donc sur la route, ayant décidé de ne pas jouer pendant un an et de voyager. Que voit-il par la fenêtre du train ou par le hublot de l’avion, sa pudeur nous le cache, quelles furent ses lectures, ses rencontres, ses émerveillements, nous n’en savons rien. Ce que nous savons, en revanche, c’est que ce voyage il le fit en compagnie des Variations Goldberg et – concomitamment – de Jean-Sebastien Bach lui-même. Fort de ce compagnonnage illustre, il traversa les bourgs, s’adressa aux habitants, échangea peut être avec eux plus que du pain sous le regard de plomb du Cantor, il étudia, rit aux blagues des paysans, s’enivra de son anonymat, courra pieds-nus dans les champs, dormit dans des granges – qui sait ? – apprit à monter à cru, Jean-Sebastien agrippé à ses hanches…

Puis il revint.

Ces Variations Goldberg sont-elles le travail d’un autre homme, pianiste métamorphosé au contact de civilisations reculées ? Ses Variations Goldberg sentent-elles le cumin, ont-elles la morsure du curare sur le bout d’une sarbacane, ont-elles vu le soleil se coucher sur l’Arno ? Qui sait. Elles sont le fruit d’un cerveau qui a connu le large et l’ivresse de l’ailleurs, qui a connu la houle et la mousson, elles sont le fruit d’un pianiste libéré de ses liens, galopant dans d’infinis horizons.

Albert Huybrechts, éleveur de chiens de race et compositeur

Depuis les Poètes Maudits (mon préféré est Tristan Corbière, aspirant Capitaine au long cours qui ne put jamais embarquer, souffrant de rhumatismes articulaires et dont le moindre des malheurs fut de mourir à Morlaix, dans le Finistère), depuis les Poètes Maudits, donc, le concept d’artiste rachitique consumé par le scorbut et la scrofule est un peu passé de mode. Parce que la pensée dominante a admis comme une généralité conciliatrice que l’artiste souffre, soit en créant, soit en bataillant avec ses intermittences. Mais il est des artistes dont les vicissitudes, vraiment, dépassent le cadre des aléas d’une existence normale. Il est un compositeur, en particulier, dont la vie fut à ce point sordide que sa biographie constitue – à elle seule – une excellente raison d’aborder son oeuvre. C’est le compositeur Dinantais Albert Huybrechts, né dans ladite ville en 1899 et décédé à Bruxelles en 1938, d’insuffisance renale.

En fait, il est assez simple de compiler quelques unes des incongruités de son existence pour en souligner le désenchantement. Par exemple, son frère, Jacques, révèle dans sa biographie qu’Albert souffrait de phimosis inflammatoire, probablement dû à une hygiëne intime insuffisante ou à l’absence de vie sexuelle (textuel). Né rue de l’Enfer, de parents modestes, Albert s’employa très jeune à élever sa fratrie, donnant des cours de musique ou d’arithmétique à de revêches têtes blondes. Mal aimé de ses contemporains, que sa mine défaite inspiraient peu, hostile à la vie des salons, il pensa un instant élever des chiens pour combler les becs piaffants de ses familiers et prenait grand plaisir à envoyer des lettres comminatoires à ses confrères compositeurs. J’exagère, la musicologie n’en retrouva qu’une, adressée à Francis de Bourguignon, auteur méconnu de Congo, op. 46, de Il pleut, op. 26 et de Floris l’incomparable, op. 110.

Elizabeth Sprague Coolidge (1864—1953) fut une pianiste et mécène célèbre. Elle portait du renard, d’amples chapeaux, mangeait du mirepoix quotidiennement (j’ai cru intelligent d’inventer ce détail) et décernait un prix à des compositeur contemporains dont l’oeuvre avait trouvé grâce à ses yeux jolis. Elle était, en gros, une sorte de Prix Nobel de Composition, essentiellement honorifique et peu doté financièrement. Ravel, Schoenberg, Stravinsky, Bartok en furent les lauréats. On imagine mal la tête d’Albert Huybrechts, dans son pyjama de flanelle délavé par le roulis de la machine à laver, quand il décacheta la lettre parfumée dans laquelle Madame Coolidge lui assurait, de son écriture ferme et féminine, qu’il avait gagné le gros lot et que sa Sonate pour violon et piano (1925) serait jouée au Carnegie Hall par nul autre que Cortot. La musicologie n’en dit rien, mais il est permis d’imaginer qu’il invoqua le nom de la Vierge en y accolant quelques épithètes lestes, comme c’était l’usage chez les gens du commun. La même année, c’est son Quatuor à cordes qui emporta le Grand Prix du Festival d’Ojay Valley en Californie. Hélas, sa situation très précaire ne lui permit pas de faire le déplacement, ni à New-York ni à Ojay Valley et il resta donc à Anderlecht, où il lappa sa soupe de navets dans la déréliction.

Penser que ces deux événements contribuèrent à en faire un autre homme serait exagéré. D’abord parce que le gratin musical belge qui aurait dû rendre un juste hommage à la reconnaissance internationale de son jeune et pouilleux collège n’en fit strictement rien et préféra s’enfermer dans un haine désormais alimentée par la jalousie. Albert lui-même ne bomba pas le torse; ni par modestie ni même par discrétion mais parce que sa nature n’était pas configurée pour capitaliser la moindre réussite. Rien ne changea, donc et les années passèrent, tristement. Et si, enfin, Joseph Jongen finit par lui offrir, en se pinçant le nez, un poste de professeur d’Harmonie au Conservatoire Royal de Bruxelles, Albert l’accepta fort ingratement car il mourut quelques semaines plus tard.

La modernité de Sade

Je ne crois pas être bégueule ni midinette. Et j’ai -de l’éventail des perversions humaines- observé malgré moi un panorama bien vaste. Tout en condamnant fermement les errances libidineuses de mes contemporains, je croyais avoir à leur encontre des armes que seule façonne l’expérience. Je me trompais.

Ce qui touche chez Sade, c’est l’angélique candeur avec laquelle il dessine son architecture perverse. D’autres comme Richard von Krafft-Ebing ont étudié à la loupe la psychopathologie sexuelle et ont recensé chacune des perversions comme on épingle un papillon dans un album. Sade, lui, est un témoin de première ligne. Il n’étudie ni n’inventorie, vu que son oeuvre est une vitrine de sa propre fantasmagorie.

Un être humain normal tournera de l’oeil en lisant le récit de petites filles découpées et ou d’une gourgandine à qui on inocule, par un orifice dérobé, du sperme syphilitique avant d’en recoudre les bords pour que les humeurs contagieuses y fassent leur funeste office. Nombreux furent ceux qui condamnèrent fermement le bouillonnant Marquis, à commencer par Queneau qui n’y alla pas avec le dos de la cuiller « Que Sade n’ait pas été personnellement un terroriste, que son œuvre ait une valeur humaine profonde, n’empêcheront pas tous ceux qui ont donné une adhésion plus ou moins grande aux thèses du marquis de devoir envisager, sans hypocrisie, la réalité des camps d’extermination avec leurs horreurs non plus enfermées dans la tête d’un homme, mais pratiquées par des milliers de fanatiques. Les charniers complètent les philosophies, si désagréable que cela puisse être »

Et pourtant dans cette prose de l’abomination, la grâce n’est jamais bien loin, soulignant le paradoxe délicieux de l’indicible bellement dit : «Ah ! le beau foutre… le beau foutre que je perds, s’écriait-il; comme t’en voilà couverte ! Et se calmant peu à peu, il remit tranquillement son outil à sa place et décampa en me glissant douze sols dans la main et me recommandant de lui amener de mes petites camarades.» Ou encore « Son cul flétri, usé, marqué, déchiré, ressemblait plutôt à du papier marbré qu’à de la peau humaine, et le trou en était tellement large et ridé que les plus gros engins, sans qu’elle le sentît, pouvaient y pénétrer à sec. Pour comble d’agréments, cette généreuse athlète de Cythère, blessée dans plusieurs combats, avait un téton de moins et trois doigts de coupés; elle boitait, et il lui manquait six dents et un oeil. »

Le paradoxe, aussi, d’un homme chauffé à blanc par le moindre bout de merde, que l’amputation et l’émasculation mettaient en joie, pour qui la morve et le vomi constituaient une nourriture sensuelle paradisiaque mais que la simple pensée d’un vagin suffisait à faire tourner de l’oeil : « En général, offrez-vous toujours très peu par-devant; souvenez-vous que cette partie infecte que la nature ne forma qu’en déraisonnant est toujours celle qui nous répugne le plus. »

J’ignore si Sade fut un socle du siècle des lumières ou simplement un pervers polymorphe tout bon à ligoter et à brocher. Peut-être fut-il même à la fois l’un et l’autre. Sa lecture reste néanmoins un exercice pénible, même pour le plus aguerri des pervers. C’est peut-être là la preuve de sa modernité : avoir, dans le panorama des siècles, coupé l’herbe sous les pieds de tous les ignominieux.

Joseph Schmidt

L’Allemagne nazie, ses camps, ses Obersturmführer, sa solution finale auront également tué parmi les musiciens. Le pauvre Erwin Schulhoff, juif communiste et homosexuel tombé à Weissenburg, Hans Krasa et Victor Ullmann à Auschwitz, Gideon Klein à Fürstengrube. Le ténor Joseph Schmidt, lui, pourtant juif, pourtant décédé en 1942, pourtant talonné par les nazis, n’en fut que la victime indirecte. Mais on y reviendra. À l’entendre, on ose à peine ce terrible cliché : il y a dans sa voix comme la prémonition des malheurs du peuple juif. Il y a la Shoah, il y a theresienstadt, il y a le gros ventre de Goering, il y a l’art dégénéré. Il y a son propre destin. Et une fois avoir dit cela, on le regrette déjà, tant la figure littéraire semble balourde, galvaudée, indécente. Mais c’est pourtant la stricte vérité. On en arriverait à se demander si la voix de Joseph Schmidt nous semble lardée d’aussi tragiques attributs parce qu’on en connaît le destin ou si le bronze de cette voix est effectivement un peu du socle de ce drame. Mais revenons en arrière. Joseph Schmidt naît en 1904 à Davideny, une ville qui porte en elle toute la confusion de l’Europe du beau siècle : d’abord austro-hongroise, ensuite roumaine, ensuite ukrainienne. Joseph Schmidt s’éveille au chant dans la pittoresque synagogue de Czernovitch, mise à sac et brûlée par les nazis en 1942, aujourd’hui transformée en cinéma, il en fut d’abord membre du chœur puis cantor, la foule de fidèles roumains, ukrainiens ou austro-hongrois se pressant pour entendre le prodige leur dispenser l’auguste enseignement. Face à de si évidentes prédispositions, ses parents le confient à un illustre professeur, Hermann Weissenborn, dont on ne sait presque plus rien aujourd’hui, sinon qu’il a un homonyme virtuose de guitare hawaïenne. Joseph Schmidt est un miracle, sa voix a toutes les qualités de la création : couleur terrienne, accents mélancoliques, aigus rayonnants. Il fait ses débuts en 1929 dans le rôle de Vasco de Gamma. Il lui reste 13 ans à vivre, 13 ans pour établir une légende. Joseph Schmidt est un nabot, il mesure 1m50, il a la santé fragile, il est poitrinaire, peut-être même phtisique. On ne le verra presque jamais fouler les planches d’un théâtre. C’est donc une carrière dans les studios qui l’attend. La radio lui offre cette voie. Il enregistre à tour de bras jusqu’à ce que le cinéma lui ouvre ses portes où des plans flatteurs lui prêteront même une allure de milord, d’élégant jeune premier. Si ses films aujourd’hui ne font pas les beaux soirs de nos médiathèques, il flotte derrière certains titres comme un parfum de mystère et de frivolité « Heut ist der schönste Tag in meinem Leben » ou encore « Der Liebesexpreß ». Bientôt les nazis le font déguerpir, il trouve refuge en Hollande et en Belgique où il est accueilli en héros. C’est en France que la chance tourne. Avec Vichy, c’est l’exode qui commence, comme un chemin de croix qui le conduira aux portes de la Suisse salutaire, pays de toutes les promesses. Ironie du sort, c’est là qu’il trouvera la mort, parqué dans le camp de Gyrenbad où le travail forcé et les conditions de vie déplorables auront vite fait de venir à bout de son cœur exsangue. Il s’éteint à 38 ans le 16 novembre 1942. 62 ans plus tard, l’Allemagne lui imprima un timbre, de 55 centimes.

Cruel Philippe Boesmans

Il y  a un fil conducteur dans l’œuvre de Philippe Boesmans: la cruauté. Son premier opéra, La Passion de Gilles (1983), peignait la figure abominable de l’ogre Gilles de Rais, qui selon ses propres termes fit passer ad patres des grappes entières de jeunes garçons pour son plaisir et sa délectation charnelle. Reigen (1993) voyait la lutte des classes d’une Vienne au fusain se livrer au petit jeu roboratif de l’amour et du déchirement alors que Wintermärchen (1999) plaçait la figure virginale de la reine Hermione entre les mains tremblantes d’un roi devenu ivre de jalousie. Julie (2004) atteignait ensuite des proportions paroxystiques en décrivant la séduction mutuelle d’une jeune fille de bonne famille et d’un garçon de maison, laissant la pauvre enfant éperdue et condamnée aux yeux de son monde. Dans Yvonne, Princesse de Bourgogne (2009) on ne s’étonnera pas de voir une pauvresse aux traits disgracieux moqués par la cour du Prince Philippe, finissant par mourir convulsivement, étouffée par l’arrête d’un poisson. Gombrowicz, père d’Yvonne, disait de lui-même “Je suis un cynique qui compte sur l’effet produit, sur la poésie et surtout sur la valeur scénique de l’œuvre.” Boesmans, lui, est un chat qui transposerait en musique les convulsions savoureuses des personnages qu’il a sous ses griffes.

Chez Marthe Mercadier

Une imposante porte de chêne, sculptée main, enluminée de gravures. Devant elle, deux hallebardiers, deux suisses, casqués et flanqués de tissus épais et précieux (diérèse, s’il vous plaît), le glaive à la ceinture et la détermination au bout des canines. Au mur, fixée avec des clous épais, une chouette pendait, la langue tombante, bleue et résignée sur une croix de Saint-Jacques, invitait le visiteur à la prudence. Derrière la porte, une secrétaire, voutée, presqu’à genoux, le cheveu rare et bleu, proche de sa fin, triste et froide, accueillait les sujets avec cérémonie, en ce jeudi, jour de colloques singuliers. Dans un coin, un guéridon portait un plateau repas : saucisse compote, constellée de raisins de Corinthe, arrosée de viandox. Dans un verre un dentier et derrière, Marthe Mercadier, rotant; le brushing couvert de sauce, mastiquant à la seule force de ses gencives usées, un bout de saucisse en hurlant ses ordres, d’une voix lourde de sens à sa secrétaire stupéfaite, révoltée par l’idée même qu’on puisse manger une saucisse sans ses dents. « Chipolata infecte, hurlait Marthe, infecte, vraiment, je veux qu’on m’amène le chef ». Les hallebardiers revinrent, donc, quelques instants plus tard, en trainant par les pieds un portugais mi-conscient, psalmodiant dans sa langue étrange quelque incantation à des Saintes locales, probablement rouées en place publique et envoyées ad patres pour avoir dit leur amour de Jésus. Sans chausser ses dents, Marthe laissa tomber la sentence et l’assemblée frissonna ; le portugais pleurait et priait de plus belle, mais rien n’y fit : une trappe béante apparut sous ses pauvres pieds et il tomba, droit devant, dans la fosse aux lions où des fauves affamés ne demandèrent pas leur reste pour faire du pauvre homme un honnête festin, méritoirement acquis.

Marianne Faithfull

Il y a un temps pour toutes choses. Ainsi, dans les années 60, Marianne Faithfull avait largement de quoi poser nue, languide et oisive, l’oeil éteint en une moue dédaigneuse. Être une icône, c’est quelque chose, ça ne se galvaude pas. Ainsi la voyait-on, un tatouage sur les peaux molles de la main tenant Mick Jagger par l’épaule, souriant aux aurores de sa vie étincelante, souriant aux dollars, aux paillettes, aux rails de coke, embrassant la vie comme on mange un melon, avec l’auxiliaire tourné vers les nuages. Aujourd’hui, Marianne Faithfull a largement dépassé la soixantaine. Elle a de la chance, car elle est de celle dont les années ont fait une légende, elle est de celles qui s’expriment sans faire rire les jeunes, lesquels l’aiment et l’idolâtrent, comme vestige d’une époque révolue: la preuve, Cliff Richards est récemment tombé d’un cocotier, provoquant l’annulation d’une tournée des Stones. Que fait un vieillard dans un cocotier si ce n’est se prouver qu’il n’est pas encore trop faisandé ? Faisandée, Marianne Faithfull l’est bien un peu, désormais, il faut dire ce qui est. La voir arriver sur la scène de l’Ancienne Belgique est un déchirement. Pour qui a en mémoire les covers de ses derniers albums, photoshop apparaît comme une évidence. La blonde mûre et élégante a désormais des airs de matrone contrariée, de celles qui viendraient de constater que le gigot a cuit une heure de trop. Mais qu’à cela ne tienne, la voix rauque et glaireuse est là, elle et c’est pour ça qu’on a payé. Public kaleidoscopique de vieux soixante-huitards en Ralph’ qui viennent montrer à leur jeune épouse que leur époque savait aussi s’amuser, de designers flamands en jeans serrés taille basse qui dandinent leur cul au rythme des didgeridoos, de ménopausées malodorantes qui trainent leur solitude là où pinne il y a. Marianne est un peu ridicule quand, à la façon de Johnny Rotten, elle tend les bras, deux doigts en l’air et fait la jeune. Il est des images qui ne passent pas, il est des corps qu’il ne faut plus agiter, même de soubresauts rythmiques. Il est des corps qui appellent l’immobilité cotonneuse d’une petit tarpé. Mais quand retentissent les premiers accords de Crazy Love, manifeste co-écrit par Nick Cave, alors surgissent les sirènes de la pop britannique, alors Marianne se refait-elle une beauté, alors Marianne nous rappelle-t-elle qu’une idole survit toujours à ses fanons, comme la Joconde se rit de ses joues craquelées en des éclats sonores et scandaleux.

Marcel Bléfort

Comme Luciano Pavarotti, Marcel Bléfort est sorti un jour du Conservatoire, son diplôme en main. Comme Luciano Pavarotti, ce morceau de papier eut sur l’humeur de Marcel Bléfort un empire formidable, promesse d’avenir, de succès, de femmes et de bravi tonitrués depuis les cintres. Et si Marcel Bléfort, aujourd’hui, vit heureux dans son pavillon Clamartois, entouré de chats et de poinsettias alors que Luciano Pavarotti est mort d’un cancer du pancréas qui lui aura donné mal au ventre et lui aura fait vomir jusqu’au dernier de ses linguini, Marcel Bléfort n’en est pas –pour autant- un homme heureux. Car si, comme Luciano Pavarotti, Marcel Bléfort est un chanteur, contrairement à Luciano Pavarotti il est un chanteur de sixième zone, de ceux qu’on engage pour signaler que madame est servie et qui se demandent, au premier jour des répétitions, si le metteur en scène ne va pas plutôt les renvoyer dans leur chœur avec une moue de dédain qu’on n’aurait pas pour un lama galleux. Le jour où un producteur de la Decca proposa à Luciano Pavarotti de compiler sur un disque ses airs préférés issus du catalogue des chansons doucereuses, la serveuse du resto-grill de Clamart-sur-le-Don proposa à Marcel Bléfort de prendre deux fois des moules (pour le même prix). Et le jour où Luciano Pavarotti poussa, en Galicie, un contre-ut tellement long qu’une demi douzaine de femmes s’évanouit, Marcel Bléfort dût changer son joint de culasse, pièce rare sur les Skoda de 1987. À contrario, le jour où son oncologue annonça à Luciano Pavarotti qu’il ne passerait pas l’hiver, le docteur Vreuls perça un panaris à Marcel Bléfort, ce dont il se félicita longuement. Mais tout de même, quand Luciano Pavarotti emmena son épouse, ses filles, son frère Rocco et ses cuisiniers en tournée au Japon, Marcel Bléfort proposa à Alice, sa belle fille rachitique, de l’accompagner au Parc Astérix de Valieusain, où l’Obéliroue était en panne. Mais quand Marcel Bléfort poussa enfin son dernier soupir, il n’y eut pas à ses funérailles de Bocelli pour chanter, de Mirella Freni pour pleurer et de Sting pour se moucher, tout juste y eut-il la serveuse du resto-grill de Clamart-sur-le-Don pour se demander ce qu’elle ferait de toutes ses moules.