Depuis les Poètes Maudits (mon préféré est Tristan Corbière, aspirant Capitaine au long cours qui ne put jamais embarquer, souffrant de rhumatismes articulaires et dont le moindre des malheurs fut de mourir à Morlaix, dans le Finistère), depuis les Poètes Maudits, donc, le concept d’artiste rachitique consumé par le scorbut et la scrofule est un peu passé de mode. Parce que la pensée dominante a admis comme une généralité conciliatrice que l’artiste souffre, soit en créant, soit en bataillant avec ses intermittences. Mais il est des artistes dont les vicissitudes, vraiment, dépassent le cadre des aléas d’une existence normale. Il est un compositeur, en particulier, dont la vie fut à ce point sordide que sa biographie constitue – à elle seule – une excellente raison d’aborder son oeuvre. C’est le compositeur Dinantais Albert Huybrechts, né dans ladite ville en 1899 et décédé à Bruxelles en 1938, d’insuffisance renale.

En fait, il est assez simple de compiler quelques unes des incongruités de son existence pour en souligner le désenchantement. Par exemple, son frère, Jacques, révèle dans sa biographie qu’Albert souffrait de phimosis inflammatoire, probablement dû à une hygiëne intime insuffisante ou à l’absence de vie sexuelle (textuel). Né rue de l’Enfer, de parents modestes, Albert s’employa très jeune à élever sa fratrie, donnant des cours de musique ou d’arithmétique à de revêches têtes blondes. Mal aimé de ses contemporains, que sa mine défaite inspiraient peu, hostile à la vie des salons, il pensa un instant élever des chiens pour combler les becs piaffants de ses familiers et prenait grand plaisir à envoyer des lettres comminatoires à ses confrères compositeurs. J’exagère, la musicologie n’en retrouva qu’une, adressée à Francis de Bourguignon, auteur méconnu de Congo, op. 46, de Il pleut, op. 26 et de Floris l’incomparable, op. 110.

Elizabeth Sprague Coolidge (1864—1953) fut une pianiste et mécène célèbre. Elle portait du renard, d’amples chapeaux, mangeait du mirepoix quotidiennement (j’ai cru intelligent d’inventer ce détail) et décernait un prix à des compositeur contemporains dont l’oeuvre avait trouvé grâce à ses yeux jolis. Elle était, en gros, une sorte de Prix Nobel de Composition, essentiellement honorifique et peu doté financièrement. Ravel, Schoenberg, Stravinsky, Bartok en furent les lauréats. On imagine mal la tête d’Albert Huybrechts, dans son pyjama de flanelle délavé par le roulis de la machine à laver, quand il décacheta la lettre parfumée dans laquelle Madame Coolidge lui assurait, de son écriture ferme et féminine, qu’il avait gagné le gros lot et que sa Sonate pour violon et piano (1925) serait jouée au Carnegie Hall par nul autre que Cortot. La musicologie n’en dit rien, mais il est permis d’imaginer qu’il invoqua le nom de la Vierge en y accolant quelques épithètes lestes, comme c’était l’usage chez les gens du commun. La même année, c’est son Quatuor à cordes qui emporta le Grand Prix du Festival d’Ojay Valley en Californie. Hélas, sa situation très précaire ne lui permit pas de faire le déplacement, ni à New-York ni à Ojay Valley et il resta donc à Anderlecht, où il lappa sa soupe de navets dans la déréliction.

Penser que ces deux événements contribuèrent à en faire un autre homme serait exagéré. D’abord parce que le gratin musical belge qui aurait dû rendre un juste hommage à la reconnaissance internationale de son jeune et pouilleux collège n’en fit strictement rien et préféra s’enfermer dans un haine désormais alimentée par la jalousie. Albert lui-même ne bomba pas le torse; ni par modestie ni même par discrétion mais parce que sa nature n’était pas configurée pour capitaliser la moindre réussite. Rien ne changea, donc et les années passèrent, tristement. Et si, enfin, Joseph Jongen finit par lui offrir, en se pinçant le nez, un poste de professeur d’Harmonie au Conservatoire Royal de Bruxelles, Albert l’accepta fort ingratement car il mourut quelques semaines plus tard.

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