Il est un postulat sociétal, somme toute assez banal, qui dicte à l’immigrant de s’imprégner le plus complètement possible de la culture, de l’idiome et des coutumes du pays qu’il a choisi. La culture constituant un élément protéiforme qui puise tantôt dans le savoir populaire, les éléments historiques, les résultantes de brassages culturels ancestraux, elle apparaît à l’immigrant comme une entité insaisissable et absconse.

Ce que je regrette, dans une certaine mesure, c’est que l’intégration soit un processus unilatéral, qui reposerait sur l’idée qu’on leur tend les bras (et encore) et qu’ils n’ont qu’à s’y lover, dire qu’ils s’y sentent bien et veiller à ne jamais se faire remarquer. Or, l’apprentissage des cultures migrantes constitue aussi un indéniable facteur d’intégration. « On est encore chez nous, ici ». Oui, bien sûr. D’ailleurs, pour le prouver, les Suisses ont décidé que des minarets ne gâcheraient plus leurs chers paysages lacustres et des français s’indignent que deux ou trois barbus rendent un juste hommage à Allah dans les rues de Navarre.

La simplification est extrême mais je ne puis m’empêcher d’y voir une affirmation territoriale simplement animale. Et, réflexion faite, ce qu’on sait des saintes écritures Coraniques se limite souvent aux plus sanglantes sourates, celles qui promettent les pires tourments aux infidèles, sans jamais tenir compte des sourates qui les désamorcent, les tempèrent et placent l’Islam au juste rang des religions humanistes. Un peu comme si on réduisait les écritures chrétiennes à l’intransigeant Lévitique sans tenir compte du Cantique des Cantiques. Notre méconnaissance de l’Islam et du monde arabe est telle que mis à part quelques doctes, l’idée commune de cette culture cousine se borne à la vision d’une palmeraie balayée par le sirocco sablé au milieu de laquelle un Imam hirsute en babouches s’ébroue sur son tapis.

J’étais donc bien heureux de tomber sur le précieux Dîwân de la poésie arabe classique, qu’on doit à la NRF et qui compile quelques-uns des plus beaux textes parus sous les latitudes hospitalières de l’Arabie préislamique. Contrairement à la poésie japonaise qui vomit le principe de métaphore, celle-ci s’y complait avec une candeur toute adolescente. On aurait tort de s’en formaliser car si les élans de lyrisme débridé, à la lumière de notre contemporaneïté, paraissent un peu éculées, il est bon de se souvenir de la phrase de Nerval « Le premier qui compara la femme à une rose était un poète, le second un imbécile » — ces arabes-là figurant plutôt parmi les premiers que parmi les seconds.

Ce sont ici des dizaines d’auteurs dont je ne soupçonnais même pas l’existence et qui tissent des vers parfaitement fascinants. Pragmatique : « Avec des mets raffinés la terre nous a nourris / Puis elle s’est de nous nourrie, elle est impartiale / Elle s’alimente de tous ceux qu’elle porte / Et elle demeure insatiable », semble regretter Ahmad al’Ma’arri, poète aveugle décédé en 449. Primesautier est Yussuf ibn Umran : « Dans leur chute, les fleurs du jardin / Comme des lèvres embrassent les pieds des amants ». Ibn Lankak, flirte avec la misanthropie : « À la chair de son congénère le loup ne goûte guère / Tandis qu’en public l’homme dévore son compère ». Lyrisme extravagant d’Al-Wa’wâ ad-Dimashquî : « Si les larmes pouvaient faire germer l’herbe / Paysage de printemps serait ma joue ». Al-Muttanabî auteur abasside, dans un poème de plusieurs centaines de vers, est plus sombre et rappelle que « La mort n’est qu’un malandrin hâve qui / Sans mains, attrape avidement et circule sans pieds ». Enfin, car il y en a des milliers, ce vers d’une beauté sidérante d’Abu Dahbal al-Jumahi et qui résume à lui seul toute la subtilité de la poésie arabe « Hormis son souvenir, je devins / Semblable à celui qui tient l’eau par la main. »

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