En face de la maison de Charline, se trouvait un vaste parc qui jadis fut un cimetière. Désacralisé, on avait recyclé ses occupants de diverses manières et l’architecte paysagiste qui le redessina eut la bonne idée d’épargner quelques stèles particulièrement jolies pour agrément la promenade des badauds. Ensuite, c’est une question de point de vue. Petit garçon, l’idée de le traverser me terrifiait et je me souviens avoir demandé à ma mère ce qu’on avait fait « des gens ». Je n’en sais toujours rien.

J’avais aussi visité une exposition parfaitement abominable (« la mort et l’agonie au moyen-âge ») où le corps sans vie (forcément) d’un Duc d’Egmont décapité à la hache était offert à l’attention des visiteurs. La vertèbre fendue qui avait vu l’objet tranchant s’abattre sur elle était exposée dans une vitrine séparée sous un néon prosaïque. Plus loin, le squelette d’une mère morte en couches avec, entre ses côtes, un petit tas d’os — vestiges de son enfant — provoquait les gloussements d’adolescentes émues. Le prix d’une dépouille et le drame qui l’entoure n’excèdent pas le trépas d’une ou deux générations subséquentes. Après, on s’en retourne à la condition de minéral d’exposition.

On parque nos morts aux points cardinaux de la ville, derrière des murs de brique, garnis d’une imposante grille, sous des stèles de granit. Et là bas, ils peuvent attendre patiemment que ceux qui portent leur souvenir disparaissent à leur tour et qu’un jour, le croque mort, muni d’une pelle et d’une autorisation d’excavation vienne soulever, à la ramassette, la poussière de leurs existences bientôt promise au siphon des égouts.

Récemment, à Tanger, en me promenant sur la place du Grand Socco, et un peu plus haut vers les collines, j’ai vu un cimetière qui débordait de partout. Le long de la Villa de France où vivait Matisse, près du Café des Paresseux, de petites tombes blanches semblent se fondre à la communauté. On s’y vautre et ronfle un coup au soleil. La municipalité a même posé, entre deux sépultures, un toboggan. J’aime l’idée d’être enterré à même la terre, dans un simple drap. Et qu’une tombe puisse trouver sa place dans l’existence des vivants comble un peu ce fossé effrayant qui sépare la vie de la mort.

Face à la mer, à flanc de crête et toujours à Tanger, des tombeaux de pêcheurs phéniciens surplombent le détroit. Ils sont morts il y a 2500 ans et aujourd’hui les amoureux viennent se baigner les pieds dans leurs sépultures. En prennent-ils ombrage ? Peut-être se vexent-ils que la ménagère y lave les chaussettes de son mari ? Toujours est-il que personne ne les oublie, nos pêcheurs phéniciens, même si le dernier de leurs fémurs a servi de repas à un molosse entre 1478 et 1479. À défaut du calcium de leurs carcasse, demeurent les fosses qui les virent décomposer et avec elles, leur souvenir.

Retour vers l’arrière du Grand Socco où une chapelle biscornue, entourée d’un muret branlant, lui-même houspillé par une végétation affirmative, offre en ses pelouses un lieu de repos aux chrétiens qui vinrent chercher à Tanger ce qu’ils ne trouvèrent pas chez eux. Et si les grandes figures qui font la légende de cette ville — Bowles, Bacon, Capote, Burroughs — sont allées se faire enterrer chez eux, les tombes coloniales, sous un soleil clément, caressées par le petit vent du large, sous un saule pleureur qui les arrose de feuilles grises, donnent presque envie de s’allonger pour goûter un peu de leur lumineux repos.

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