La nostalgie

La nostalgie est un sentiment de tendresse triste tourné vers des situations éteintes et disparues.

Ainsi l’homme se souvient-il parfois de détails insignifiants de son enfance – un ours en peluche mité qu’on serrait contre son cœur en allant pour la première fois à l’école – et son cœur grossit-il dans des proportions étonnantes.

La nostalgie, donc, est un sentiment qui ne se mêle pas directement d’imagination. Car on est nostalgique de choses connues et éprouvées. Chaque jour est pour l’homme l’occasion de dire adieu à ce qui l’a constitué ; chaque jour est l’inhumation d’heures et de moments à jamais perdus, de cellules et de pigments éteints qui impriment à nos corps l’ombre fantomatique de sa condition prochaine.

La littérature, le cinéma, la peinture, la musique – et, pour être honnête, toute forme d’art – ont ceci de particulier qu’ils nous offrent des nostalgies alternatives. Grâce à eux, nous pouvons non seulement entrer en communion avec la nostalgie-propre de créateurs, mais s’en inventer d’autres. Par exemple, il nous est possible de développer une mélancolie viscérale des années 20, ou des campagnes anglaises de l’époque Edwardienne, ou de Florence sous le règne de Côme Ier. Tout cela, sans y avoir jamais mis un pied – naturellement – mais parce que des écrivains venus de ces lointaines époques nous en auront donné le goût.

La culture est un voyage et probablement le plus vaste des voyages ; d’ailleurs, pourquoi voyageons-nous ? Est-ce réellement pour nous détendre au bord d’une piscine, une limonade à la main, bercés par le chant des cigales et sentir nos 639 muscles contrariés par des vies harassantes lâcher du lest l’un après l’autre ? Ou est-ce au contraire pour nous barder l’esprit de souvenirs, de futurs éléments nostalgiques qui, au gré des ans et de nos humeurs, nous visiteront et nous serrent le cœur d’une étreinte aussi amère que délicieuse ?

Pourquoi un mourant dont les dernières heures passent de manière aussi métronomique que le goute à goute qu’il a dans le bras, voit-il ses souvenirs le rejoindre dans sa chambre d’hôpital ? Probablement parce que la mémoire – la nostalgie – est un compagnon de vie aussi soutenant et aussi réel que des amitiés plus matérielles. Nos souvenirs ne nous tiennent sans doute pas la main alors que nous passons de vie à trépas ; mais ils sont peut-être un peu cette lumière blanche que beaucoup aperçoivent et qui, sans jamais trahir sa destination, nous montrent néanmoins le chemin ?

Pourquoi la musique est-elle, plus qu’aucun autre, l’art de la nostalgie ? Probablement parce qu’elle ne s’appuie pas sur de nostalgies objectives, comme ces souvenirs d’enfance de Fellini qui font tout le charme de Huit et demi mais qui ne sont jamais que ses souvenirs d’enfance, quel que soit l’angle sous lequel on les observe.

La musique, au contraire, n’offre rien d’objectivable. La mélancolie de Mendelssohn, par exemple, est toujours parée d’une sorte d’intense douceur poétique. À une oreille qui la rencontrerait distraitement, elle apparaitrait comme une idée du bonheur candide. Schubert n’est jamais aussi mélancolique que dans ses pièces en majeur. Quoi de plus allègre, de plus primesautier, de plus sémillant et simple que le quatrième mouvement de sa dernière sonate pour piano qui – pourtant – sous ses légères voilures d’organdi – contient plus de rage et de désespoir qu’il y en a dans Hamlet ? Et ce thème lourd, limoneux et doloriste que Brahms triture de manière obsessionnelle dans le premier mouvement de son premier concerto pour piano, il nous apparaît comme une injection intracardiaque de désolation poisseuse.

En musique, la nostalgie et la mélancolie fertilisent l’imagination. Elles font pousser en nous une variété infinie de sentiments sans jamais en dicter ni l’orientation ni la couleur, comme le soleil qui fait germer des graines sans se soucier qu’elles soient baobab ou rhododendron. La musique est pour nous une compagne étrange, un modificateur d’humeur, un perturbateur d’émotions, une madeleine de Proust dont l’empire est considérable, mais qui jamais – au grand jamais – ne s’installera en nous sans avoir au préalable sondé la grande vérité de nos âmes.

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Erik Satie et les Embryons desséchés de podophthalma

Que sait-on d’Erik Satie sinon qu’il était anticonformiste, barbu et qu’il composait de petites pièces dont certaines collent à la mémoire comme le sparadrap du Capitaine Haddock ?

Un jour, il rejoint des amis dans un café, sort un pistolet, tire à deux reprises dans un miroir, regarde la compagnie hagarde et médusée et dit en haussant les épaules, « eh bien quoi ? je brise la glace ». Ça, c’est pour la mythologie. Comme l’est son cousinage intellectuel avec le Sar Péladan, figure de proue des rose-croix, comme l’est sont image de dandy désargenté, habillé par Old England mais qui traine sa mélancolie dans un appartement minuscule, puis dans une petite maison brinquebalante où même les chats de gouttière hésitent à déposer leurs carcasses.

Pour bon nombre des intimes de son œuvre, les petites pièces d’Erik Satie sont une préfiguration de l’arte povera. Alors que le wagnérisme et ses titanesques entreprises envahissent l’Europe entière de leurs tutti de cuivres rutilants, Satie, lui, veut sa musique débarrassée de toute choucroute. Ce sont ses mots. Et il ne pardonne pas à Debussy, qu’il a pourtant tant aidé, de loucher de plus en plus vers ce pangermanisme musical.

Alors qu’il converse avec Cocteau, à la fin de sa vie, Satie déclare « je n’ai honte de rien, je ne regrette rien, car il n’est pas une note – dans toute ma musique – qui ne me semble absolument nécessaire ». Voilà pour l’image du compositeur dilettante, assis à son clavier et attendant qu’une inspiration furtive lui vienne en regardant voler les mouches. Non, chez lui, tout est recherche.

Les Gymnopédies tentent de trouver leurs sources dans l’héritage fantasmé de la musique antique Grecque et sa Vexation est un motif répété 840 fois qui préfigure les minimalistes américains et fera l’admiration de John Cage. Erik Satie est un scientifique, un mystique et un poète. Il est l’extrême contraire d’un dilettante. Bien que parfois, la valeur littéraire des titres de ses œuvres semble en dépasser l’intérêt musical : Véritables préludes flasques (pour un chien), Croquis et agaceries d’un gros bonhomme en bois, Embryons desséchés de podophthalma ou alors, ma préférée : Profiter de ce qu’il a des cors aux pieds pour lui prendre son cerceau.

Comment être sérieux quand on naît d’une mère écossaise et d’un père courtier maritime normand ? Comment concevoir la vie quand on est élevé par une grand-mère qu’on retrouvera morte sur une plage d’Honfleur ? Plus tard, repris dans le foyer paternel – qui a épousé en secondes noces une terrible vieille dame – on apprendra d’elle les rudiments du piano au point d’en développer une détestation viscérale de la musique. Comment, ensuite, devenir compositeur ? C’est là l’un des paradoxes d’Erik Satie, qui garda en lui cette colère froide distribuée sans parcimonie. Ainsi, quand Ravel refuse la légion d’honneur, Satie dit à Poulenc : « Ravel refuse la légion d’honneur, toute son œuvre l’accepte ».

Je n’ai jamais totalement compris la musique de Satie, peut-être parce que j’ai tenté de la découvrir en engloutissant d’une traite chacun des disques de son intégrale par Aldo Ciccolini. On n’apprécie pas les huîtres en avalant six bourriches avec gloutonnerie. Ainsi en va-t-il de la musique de Satie. Chaque pièce s’étudie individuellement en ce qu’elle constitue de la part du compositeur un véritable credo. Et les trois tentatives de la part de Satie d’entrer à l’Académie des Beaux-Arts ne peuvent pas, comme certains l’affirment, être considérées comme un geste dadaïste et absurde, un pied de nez adressé à la poussière de l’institution. C’est le philosophe David Christoffel qui le souligne : quand Satie candidate en 1894 au siège du « très regretté Charles Gounod » il le fait en des termes qui ne trahissent rien d’autre que l’approche quasi sacerdotale qu’il a de son art « j’ai l’honneur de vous demander de faire part à l’illustre compagnie de mon désir d’être compté parmi les candidats à cette vacance, mon art – fleur de l’école dont je suis le pieux initiateur – m’impose le devoir, avec l’assentiment de Dieu, de me présenter au fauteuil du très vénéré Maître trop tôt disparu de l’Auguste assemblée ».

Méconnaître le caractère tragique de Satie, ce serait comme limiter Rabelais à la trivialité, ce serait faire de l’auteur du Tiers-livre une préfiguration de Jean-Marie Bigard et de son exquis Lâcher de salopes. Or la musique d’Erik Satie est plurielle ; surtout, bien après sa mort, elle a été considérée par d’augustes savants comme préfiguratrice de nombreux mouvements. Preuve que tout au long de sa vie, Satie a été un minuscule chercheur, broyé par sa personnalité, son handicap social, ses anathèmes, ses contradictions, mais un minuscule chercheur dont l’histoire démontre désormais qu’il a ouvert d’immenses voies.

Luisa Tetrazzini, le considérable rossignol milanais

Début de XXème siècle.
Dans le film Caruso de Richard Thorpe, Mario Lanza – qui joue le rôle de l’immortel ténor Napolitain – regarde sa mine bouffie dans la glace, les bras ballants, et lance d’un air désespéré « c’est donc ça Caruso, ce nabot replet, c’est ça, le grand Caruso ? » La légende dit que sa contemporaine, la soprano Luisa Tetrazzini, courtaude, adipeuse, disgracieuse et finalement ruinée avait au contraire pour habitude de dire « je suis vieille, laide, sans le sou, je n’ai plus de voix, mais je suis toujours Luisa Tetrazzini ». Ce sont, voyez-vous, deux conceptions de la vie. L’une est plutôt nihiliste et impitoyable, l’autre est plus fidèle à ce très fameux sens de l’autocongratulation qu’on prête aux divas.

LuisahatwebVoix parmi les plus extraordinaires du début du vingtième siècle, qui fit un procès à la ville de New York, épuisa quatre maris, épousa un mirliflor qui s’enfuit avec le magot, fut la rivale de la fameuse Nellie Melba inspiratrice de la pèche du même nom et qui vocalisait comme personne jusqu’au contre-fa ; Luisa Tetrazzini, née pauvrement à Florence en 1871, morte tout aussi pauvrement à Milan en 1940 dont la réputation fut à ce point éclatante que l’état en personne prit en charge ses fastueuses funérailles.

Comment décrire une voix ? Une voix, qui plus est, sortie de la nuit des temps et rendue à nos oreilles contemporaines à travers les brumes de microsillons pionniers mais imparfaits. Luisa Tetrazzini fut un soprano d’agilité ; capable d’engloutir les rôles suraigus et dramatiques, prêtant sa silhouette rubensienne aux héroïnes de Verdi, de Delibes, de Bellini et de Donizetti. Virtuose, elle impose un physique joyeusement sphérique et si – déjà au tournant des siècles précédents – ses formes n’inspiraient que mépris aux standards esthétiques, c’est son dynamisme, son engagement, sa bonne humeur et son intelligence, surtout, qui en firent une femme fatale.

À New-York, deux maisons d’opéra rivales s’arrachent ses talents, les tribunaux s’en mêlent, elle reçoit l’injonction de se taire et pour faire bref procès, elle réunit trois mille de ses fans autour d’elle dans les rues de San Francisco, à la faveur d’un concert improvisé. À Londres, elle entame un bras de fer spectaculaire avec Dame Nellie Melba – diva incontestée – qui truste les planches de Covent Garden. Tetrazzini commet l’outrage de l’affronter sur ses terres et sort victorieuse d’une série de Traviata. Lentement, les moyens déclinants, elle se retire des scènes pour se consacrer aux délices du mariage, du divorce et de la gastronomie.

9470913425_30501f45e8En 1926, à 56 ans, on n’est déjà plus une fraîche jeune fille. Il faut voir la Tetrazzini sur la pellicule des informations, minaudant au bras de son quatrième époux qui n’est jamais que son cadet de trente ans. Se marier quatre fois, en Italie, à quelques kilomètres du Vatican, c’est impensable, mais se marier à un jouvenceau – frais et délicat – alors qu’on est une matrone, coiffée d’un ridicule chapeau à plumes, c’est inimaginable. L’assistance est grave, comme si les amis et la famille de la pauvre Luisa avaient la préscience de ce qui allait se passer : l’argent dilapidé, la fuite du mari et la fin solitaire et miséreuse.

Cependant, dans son appartement Milanais, la Tetrazzini ne se laisse pas abattre. On la filme, chantant en duo avec une gravure de cire de Caruso ; elle invite ses amis à faire tourner les tables et prétend entrer en dialogue avec les chanteurs du passé. Jamais elle ne se dépare de son sourire, de sa mine guillerette, mutine et enjouée, toujours flanquée de manteaux de fourrure épais que l’adversité ne lui aura pas ravi non plus. Elle s’éteint à 68 ans, matériellement pauvre, mais riche d’une vie incomparable.

Les avis intempestifs au concert

J’étais ce dimanche à un concert.

Vous connaissez peut-être les sensations qui accompagnent le concert du dimanche matin ? Pas vraiment réveillé. Encore un peu chiffonné des excès – même modérés – du samedi soir, on se laisse glisser avec plus ou moins de bonne volonté dans une proposition musicale qu’on espère berçante, un tout petit peu plus consensuelle que d’habitude, favorisant le réveil en douceur et la mise en appétit, car après – bien sûr – il y aura le poulet dominical. Et pas question d’être tout chamboulé pour attaquer le poulet dominical. Il y a des choses sacrées, sur terre.

Au concert du dimanche matin, il y a des enfants. Leur présence angoisse. Seront-ils sages, sauront-ils se tenir – ces petits monstres – qui parfois apparaissent comme des modèles de vertu, stupéfiants d’attention ou parfois parviennent par leur agitation à vous ruiner le plus apaisants des andantini.

Pire que les enfants, les adultes. « Pires » parce qu’on ne les craint pas, a priori. Pourtant, il leur arrive de laisser tomber leur programme plusieurs fois sur le parquet de la salle de concert, où ce petit impact – profitant d’une acoustique incomparable – résonne comme soixante panzers en marche vers Bastogne. Ou la quinte de toux, l’inévitable quinte de toux, qui semble toujours tomber au pire moment. Pauvres gens qui s’étranglent, à en devenir violets, pourquoi faut-il qu’ils s’étranglent, qu’ils ébrouent leur appareil pulmonaire tout entier, des bronches jusqu’à l’épiglotte, précisément pendant le plus grand moment de recueillement de la pièce ?

Mais ce dimanche, ceux qui me furent le plus insupportable, ont été les experts. Ceux qui savent et comptent sur leurs voisins – sur tous leurs voisins – pour être les témoins dociles de ce savoir. À peine la dernière note a-t-elle retenti que, déjà, ils donnent leur avis « ah moi, je ne suis pas convaincu, tout ça manque cruellement d’intériorité. De la technique, il n’en manque pas, mais j’aimerais un tout petit peu plus d’âme ».

Les chers gens.

Voilà qu’ils résument l’expérience musicale à une partie de ping-pong. Le discours de l’instrument vient de prendre fin que, déjà, ils ont un avis. Il n’existe donc pas de zone de réflexion entre la fin de la musique et le début de leur avis, celui-ci est instantané, fulgurant, peut-être existait-il avant même que l’interprète eut enfilé son frac et ses souliers vernis. Le concert n’est donc plus un exercice de l’intellect, c’est le terreau d’une expérience tribale, comme au foot où, quand on loupe un penalty, vingt-mille personnes hurlent « enculé » en même temps.

Surtout, ces éjaculateurs précoces de la critique ne semblent jamais se demander si celles et ceux qui – dans leur proximité immédiate – sont les réceptacles passifs de leurs avis intempestifs, ne le vivent pas comme une petite agression. Moi, les yeux fermés, encore bercé par la douceur de ce que je viens d’entendre, ai-je réellement envie d’être embouti par la trivialité d’un avis sorti de nulle part ? Ai-je même envie d’entendre un avis ? Si j’en avais envie, je le solliciterais. Mais on me l’impose et c’est haïssable.

Parler fort, en société, est la première des innombrables agressions dont un être humain se rend coupable vis-à-vis d’un autre être humain. Ce n’est certainement pas la plus grave, mais c’est la petite brèche par laquelle toutes les incivilités se faufilent. C’est – surtout – une petite brèche qui espère voler la vedette à ce qui, tous, devrait nous élever : la musique et les musiciens.

Rester chez soi

Alors que les soldats de l’Etat Islamique avançaient avec leurs pelleteuses et leurs bâtons de dynamite sur l’antique cité de Ninive, je me faisais la réflexion que nous vivons désormais dans un monde qui rétrécit. Il suffit de se rendre sur le site du Ministère des Affaires Etrangères pour mesurer, sur une grande carte constellée d’états colorés de rouge et d’orange, comme nos territoires d’exploration sont réduits à peau de chagrin. Jadis, on visitait l’Egypte sans prendre un bus entouré de militaires pour admirer Abu-Simbel, on traversait la Tunisie de Carthage jusqu’aux portes du désert, on se promenait en Algérie, mettant un pied dans les premiers villages du Sahara où les mouches sont tellement nombreuses qu’elles forment sur les corps un linceul vert et noir.

Tous ces pays, aujourd’hui, la raison nous dicte de les éviter. Même le Maroc, apparaît en orange sur la carte précitée, parce qu’il y a quelques années, un désaxé posa une bombe dans un café de la place Jemaa el-Fna. Il y eut dix-sept morts, la moitié des victimes bruxelloises du mois de mars. Une paille, en comparaison du bilan français de l’année en cours. En vérité – dans nos imaginations – le monde est plus dangereux que jamais et tout nous pousse à nous enfermer, volets clos, en attendant que ça passe. Si je dis « dans nos imaginations » c’est que le monde, finalement, n’est pas beaucoup plus dangereux aujourd’hui qu’hier, car au fond, il l’a toujours été. La vie des hommes n’a jamais tenu qu’à un fil. L’œuvre de terroristes vise précisément à imposer la terreur et la terreur aboutit à la claustration. Une claustration métaphorique imposée aux hommes occidentaux, une claustration très réelle imposée aux hommes et, surtout, aux femmes des territoires concernés.

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Maxime Du Camp – Voyage en Orient (avant que l’UNESCO ne découpe le temple d’Abu Simbel en cubes pour le placer au sommet d’une montagne artificielle, il était possible de l’escalader). Du Camp traversa l’Egypte avec Flaubert qui, dans ses carnets, écrivait ce que Du Camp photographiait. 

Face à ce phénomène, demeurent les forces de l’esprit, celles qui nous permettent encore une évasion spirituelle. En lisant Flaubert, aujourd’hui, on peut se visser aux pieds du sphinx ; on peut apercevoir les côtes libyennes avec Lamartine et même imaginer Alep et Damas dans des mélodies de Fauré. L’orient nous apparaissait-il moins mystérieux, perdu dans les fumeroles d’un orientalisme de pacotille ? Dans son dernier livre, paru chez Actes Sud, Joseph Andras démontre qu’en 1956, en Algérie, on décapitait un homme qui n’avait jamais tué ni blessé personne. Le crime de Fernand Iveton fut d’avoir posé une bombe dans un local désert de son usine. Son souci fut double : que le sang ne coule pas et que résonne la voix de la lutte ouvrière par un geste absurde et démesuré. Sa tête roula, sous l’autorité du président René Coty.

C’est parce que nous sommes des aventuriers de l’esprit que les nourritures spirituelles sont si nombreuses et qualitatives. C’est parce que dehors est dangereux que les raisons de rester chez soi sont si nombreuses. Vissé à une partition de Mozart, les yeux rivés sur la télévision, perdus dans des livres que nous achetons en quantités déraisonnables, cachés derrière ce rempart infranchissable qu’on nomme imagination et dont on espère qu’il nous protègera de la terrifiante vilénie des hommes.

Einojuhani Rautavaara, le secret de la licorne

C’est une chose étrange que la musique finlandaise. Alors que ce pays connaît l’une des meilleures écoles de musique au monde – la Sibelius Academy -, des orchestres et des chefs superlatifs, des instrumentistes qui sillonnent l’univers, on a très vite fait le tour de ses compositeurs. Bien sûr, il y a Jean Sibelius qui occupe une place à part dans l’histoire de la musique. Très admiré mais aussi très méprisé, notamment par Stravinsky qui, quand on lui demandait « que pensez-vous de la musique de Jean Sibelius », marquait un silence censément introspectif et répondait « vraiment, je n’y pense jamais ».

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Leif Segerstam

Esa-Pekka Salonen aurait refusé le poste de directeur musical du New-York Philharmonic pour se concentrer sur sa carrière de compositeur, mais sa carrière de chef d’orchestre reste l’élément le plus visible de son activité musicale. Il y a aussi des figures invraisemblables, comme celle du chef Leif Segerstam, personnage de Tolkien, avec sa longue barbe blanche et son abdomen flagassant, qui – pour citer le ténor Topi Lehtipuu – serait le seul homme sur terre à composer en quinze minutes une pièce d’une demi-heure. À l’heure où j’écris ces lignes, il a composé la bagatelle de 300 symphonies ; tentant de faire la nique à Haydn qui – petit bras – n’en aura composé que 104, ce qui est vraiment mesquin.

Il y a aussi Kaija Saariaho, IRCAMiste affranchie qui après s’être rompue à l’art délicat de l’informatique musicale s’est recyclée en princesse nordique de l’opéra, trouvant avec son librettiste Amin Maalouf les chemins de la gloire lyrique contemporaine. Magnus Lindberg est une vague émanation de l’école spectrale et occupe désormais une place à part dans la cosmogonie des compositeurs contemporains. Reste le cas d’Einojuhani Rautavaara, disparu avant-hier, qui constituait un trait d’union entre Sibelius – qui l’encouragea peu avant sa mort – et les musiciens finlandais contemporains, sans avoir jamais pris la carte d’aucune des grandes écoles musicales de son temps, lui qui fut le contemporain de zélateurs scolastiques qui n’entendaient pas que la musique s’exprimât en dehors d’une doxa véhémente et dominatrice.

Selon lui, l’homme était la victime passive des circonstances. Voilà pourquoi l’œuvre de Rautavaara a des allures de délicat glissement, celui de la feuille qui se laisse guider par un ressac aimable et tempéré. Il y a des clapotis, des éclats, un peu de tumulte, parfois ; des dissonances qui n’ont jamais vraiment l’air convaincues, il y a beaucoup de délicatesse – infiniment de délicatesse – il y a cette recherche de la grâce, niche vers laquelle son inspiration se tourne de manière presque systématique.

Ses froncements de sourcils, en musique, sont éminemment nordiques, avec cette pesanteur, ces ciels gris et lourds, ces nuits interminables, ce vent tranchant et cette attente de la lumière. Comme il n’est pas permis d’être sombre quand on attend la lumière, Rautavaara – même dans ses quelques œuvres parfaitement sérielles – n’aura jamais été sinistre. Il y a de la galanterie dans ce large corpus, galanterie qui aura agacé ceux qui attendaient d’un créateur du vingtième-siècle qu’il incarnât, par les sons, les aspérités de son temps.

Mais Rautavaara était un délicat, un poète, un homme qui hésitait à composer une huitième symphonie parce que Sibelius n’en avait écrit que sept. Candide, il céda. Ornithologue du dimanche, parcourant la lande, ses jumelles au collet, comme l’exquis Monsieur Broucek de Leos Janacek, Rautavaara était fasciné par les anges et par les licornes dont il truffa son œuvre. Peut-être fut-il une licorne, dans son genre : compositeur en marge du troupeau, indéfinissable, enveloppé d’un halo pastel de mystère mais muni d’une corne qui, dans sa musique, pouvait remuer la tranquille ondulation d’un univers pas si mièvre.

Chronique de la Matinale de Musiq’3 – 29 juillet 2016

L’orient caricatural dans quelques opéras

Le dix-huitième siècle a été, pour les Viennois, source de grandes inquiétudes. Par deux fois – en 1529 et en 1683 – leur ville a été la proie des Ottomans. Ces derniers ayant même failli mettre un orteil dans Vienne avec leurs Kiliçs et leurs Yatagans, sorte de grands sabres elliptiques avec lesquels les têtes roulaient. Au mois de juillet 1683, les Ottomans – qui s’étaient installés en Hongrie, narguaient l’empire Austro-Hongrois à quelques lieues à peine de sa capitale. Seulement cette fois, les troupes de Charles de Lorraine l’ont emporté et sont parvenues à écarter durablement – définitivement, à ce jour – la menace ottomane des portes du Saint-Empire. En est demeurée à Vienne et en Europe, une peur viscérale de l’homme oriental : peur d’une croisade inversée, peur de voir les terres européennes colonisées par des hommes dont la religion et la culture n’ont rien en commun avec les nôtres, peuple qui empalait et torturait de plus belle ; pratiques qui nous faisaient horreur. Enfin, elles nous faisaient horreur dans la mesure où nous pourrions en être les victimes, mais chez nous, on se livrait à des exactions tout aussi épouvantables. Il est donc logique que cette crainte se soit installée dans les arts au cours des dix-huitièmes et dix-neuvièmes siècles.

sulemanIl y a quelques années, les Beaux-Arts de Bruxelles proposaient une exposition sur l’Orientalisme, sous-titrée « de Delacroix à Kandinsky ». Il n’y avait qu’un tout petit Kandinsky, à la fin, dans un coin mal éclairé, mais étaient exposés les chefs d’œuvres des grands orientalistes français que sont Delacroix et – dans un style plus loukoumeux – Jean-Léon Gérôme, qui peint des harems tapissés de lapis-lazuli, et son élève Jean-Jules-Antoine Lecomte du Nouÿ qui peint des eunuques morphinomanes, perdus dans des volutes opiacées, des terrasses orientales bordées d’orangers, des lions effrayants dont les yeux rappelle ceux des Touaregs et cette esclave blanche, nue, enlevée par des bachi-bouzouks. Le regard d’horreur de la jeune anglaise, les fesses à l’air, capturée par une horde de soldats portant turban, et enlevée à l’affection des siens pour être installée – probablement – dans un harem, ce regard est une métaphore parfaite à l’angoisse palpable que ressentait l’Européen vis-à-vis de l’Oriental. Européen qui, pourtant, n’hésitait jamais à aller fouler les sols Perses, Assyriens, Maghrébins pour y faire tout ce que sa condition d’homme blanc suprématiste lui dictait de faire. Jamais il ne lui vint à l’esprit de peindre l’effroi d’une jeune femme arabe confrontée aux moustaches d’explorateur d’un Lord Britannique. L’Europe envahissait le Maghreb mais exprimait pourtant dans ses arts l’effroi que lui inspirait l’homme oriental. Étrange paradoxe.

tradermickeyComme l’Orient a toujours plus ou moins fasciné les compositeurs, on en trouve une trace abondante à l’opéra. On ne compte plus – dans l’opera seria – les rois et les reines orientales de légende auxquelles on prête l’une ou l’autre turpitude politique et amoureuse pour faire un livret en deux coups de cuiller à pot. Mais la confrontation entre l’homme oriental et l’homme occidental s’est surtout étudiée à l’opéra à travers des farces généralement peu subtiles. En un mot, l’oriental était sujet de moquerie et l’occidental s’illustrait par sa bravoure et sa finesse d’analyse. Un peu comme dans Tintin au Congo mais sans l’anaconda. Soulignons qu’à l’opéra, la simple présence d’un homme noir sur scène pouvait être cause d’hilarité, en atteste Monostatos l’ignoble satyre de La Flûte Enchantée dont Emanuel Shikaneder – librettiste de l’œuvre – rigole grassement au point d’encore créer le malaise aujourd’hui. Puis il y a les deux comédies de Rossini : L’Italienne à Alger et le Turc en Italie. Dans la première, une italienne est emprisonnée dans un harem à Alger, dans la seconde, un turc vient en Italie pour acheter une italienne. Dans la première, la protagoniste – plus rusée que ses compagnons – parvient à se tirer d’affaire en goinfrant son contradicteur au point de pouvoir prendre la poudre d’escampette – dans la seconde, le Turc décide lui-même de rentrer au pays, convaincu du caractère parfaitement impossible des femmes d’Italie. Raciste et misogyne, donc – mais c’est un opéra merveilleux. Enfin, Mozart… Mozart aussi situe l’un de ses opéras dans un Sérail, c’est L’Enlèvement au Sérail. Le premier grand singspiel qu’il présente à l’Empereur Joseph II. Une œuvre dont il n’a pas écrit le livret mais qu’il a profondément amendé, notamment pour donner à la fin l’accent des lumières : deux jeunes patriciennes sont prisonnières d’un Pacha. Elles parviennent à s’échapper mais le Pacha les rattrape. Pire : le jeune homme qui a facilité leur fuite n’est autre que le fils du pire ennemi du Pacha, ennemi qui a ruiné son existence. Or dans les dix dernières minutes, Mozart offre à l’Oriental l’une des plus belles scènes du dix-huitième siècle : il gracie ses prisonniers, laisse partir la femme qu’il aime avec son fiancé, fils de son pire ennemi et leur recommande d’être heureux. Est-il surprenant qu’il ait fallu attendre Mozart pour souligner la grande sagesse des peuples d’orients là où ses contemporains riaient, à gorge déployée, de ces cultures lointaines dont ils ignoraient absolument tout ?

Chronique du 21 juillet 2016 dans La Matinale de Musiq’3

Cette interminable agonie du disque

La crise du disque a considérablement complexifié les enregistrements d’opéra. Il faut réunir un orchestre, un chef, un chœur, une brochette de chanteurs, tout cela pendant cinq jours, dans un studio qui n’est généralement pas bon marché, avec un ingénieur du son et un directeur artistique. Bref, c’est assez impayable. Dans les années 50, 60, 70 et 80 on a enregistré à tour de bras, chez Decca, EMI ou Deutsche Grammophon, sortant environ tous les cinq ans une nouvelle version studio de Don Giovanni, une nouvelle Traviata, un nouveau Ring, une nouvelle Tosca avec les stars de l’époque : Maria Callas, Luciano Pavarotti, Joan Sutherland, Placido Domingo, etc. etc. Les coûts faramineux du plateau étaient absorbés par les ventes et le modèle économique de l’opéra enregistré ronronnait tranquillement.

Au début des années 90, le consommateur a été confronté à une révolution de support ; lui qui – patiemment – s’était constitué une collection de disques vinyle, achetant – pour les plus passionnés – toutes les versions des symphonies de Beethoven qui tenaient en huit galettes, pouvait tout recommencer à zéro à cause du disque compact, lequel disque compact offrait tellement d’avantages par rapport au support sortant que même les plus ronchons furent heureux de s’essayer à l’expérience.

Mim2Seulement voilà, à peine dix ans plus tard, c’est un nouveau support qui fait son apparition – mais peut-on parler d’apparition ? – dans la mesure où le MP3, comme la bactérie qui s’attaque à Madame Mime dans Merlin l’Enchanteur, est un support immatériel, invisible à l’œil nu, qui existe, certes, mais très impalpablement. Il est léger, on le stocke en masse, on le dépose sur un petit disque dur portable muni d’écouteurs qui nous permettent de trimballer avec nous l’équivalent de cent cinquante disques compacts ; ceux qui naguère passaient une heure à ranger dans une pochette la petite dizaine de disques qu’ils allaient écouter dans la voiture sont un peu décontenancés car désormais ils peuvent se promener avec deux versions des concertos de Beethoven, une intégrale de l’œuvre pour piano de Ravel, tous les opéras de Puccini et quelques chansons de Barbara et de Jacques Brel.

1115881Révolution copernicienne – une de plus – qui allait confronter le consommateur pour la seconde fois, en même pas quinze ans, à l’obsolescence de sa collection de disques, constituée moyennant un investissement plus ou moins faramineux. Ce n’est pas drôle de voir son château de sable s’effondrer une première fois, mais quand il s’effondre une seconde fois, on est tenté de renoncer purement et simplement à l’édification de châteaux de sable. Reste que ceux qui avaient investi dans le vinyle puis dans le CD pouvaient continuer à jouir paisiblement de leurs acquisitions, rien ne leur interdisait de constituer une collection tricéphale constituée de 33tours, des disques compacts et d’enregistrements dématérialisés. Seulement, le principe d’invisibilité du support, pour le collectionneur, est un peu désagréable. Un collectionneur aime contempler son patrimoine, passer son doigt sur la tranche de ses disques et s’enivrer de la vision de ses milliers de petits coffrets de couleurs différentes qui donnaient aux salons cossus l’apparence de rubik cubes.

Et puis, le MP3, scientifiquement, c’est une saloperie. C’est un truc qui vous compresse la musique, affadit ses harmoniques, embue sa dynamique, c’est une véritable cochonnerie ; en un mot : le mp3 est au mélomane ce que le cabernet d’Anjou est à l’œnologue. Puis, au début, ce n’est que pour les pirates, pour les téléchargeurs illégaux, qui bravent des législations molles et des réprimandes tellement vagues que l’infraction au copyright devient normatif, un sport national, pratiqué dès le berceau. Il faudra attendre plusieurs années pour que des sites sérieux offrent des fichiers de téléchargement dignes de ce nom, avec une compression minimale, impossible à détecter à l’oreille nue. Mais parallèlement, le CD – support ringard, pouilleux, honni et méprisé – ce bon vieux CD continuait à sortir par milliers tous les mois. L’ampleur du rayon FNAC, année après année, fondait comme la banquise sous le soleil de juillet, les disquaires indépendants mettaient la clé sous la porte, des firmes de disques fermaient, des distributeurs s’effondraient, envoyant par brouettes entières des besogneux de l’industrie discographique pointer au chômage. Mais le disque, lui, demeurait.

Et nous voilà arrivé à une situation absolument fascinante qui voit le disque agoniser depuis maintenant dix ans, sans donner de réel signe d’extinction définitive, comme ces vieilles tantes dont on espère ouvertement le trépas pour refaire la cuisine mais dont on sait, finalement, qu’elles ne partiront jamais. L’alternative numérique présentée comme pérenne n’a jamais réellement pris, rétribuant tellement chichement les artistes que certains n’hésitent pas à parler de vol et le collectionneur, lui, ne sachant pas trop dans quelle direction investir, se dit que le plus simple est de ne pas investir.

renatatebaldiLe résultat, c’est qu’il n’existe plus vraiment de modèle économique pour le disque. Dans la plupart des cas, on demande aux artistes de financer leurs propres enregistrements. Dans tous les cas – à une ou deux exceptions près – les malheureux n’en vivent plus. Jadis, Renata Tebaldi, après une Tosca, pouvait investir dans un renard blanc, qu’elle jetait sur ses épaules. Aujourd’hui, on vise plutôt le similicuir. Tant mieux pour les renards. Quelques producteurs demeurent qui construisent leurs budgets d’enregistrements comme un château de cartes. On trouve mille euros par-ci, mille euros par-là, on remplit six dossiers de mécénat, cela prend des heures et on prie d’avoir au moins une demi réponse favorable. Avec ça, si le disque ne vend pas 2000 exemplaires, c’est la perte sèche. Voilà pourquoi aujourd’hui, quand vous écoutez un disque qui vient de sortir, si vous tendez un peu l’oreille, par-delà le raffut des notes, vous entendrez le soupir d’artistes et de producteurs, qui auront misé leur chemise et leurs économies pour que la musique sonne, sonne, sonne…

Chronique de la Matinale de Musiq’3 du 15 juillet 2016

Patti Smith dans un train solitaire

patti-smith-m-train-gallimardPatti Smith, icône de la contre-culture, chanteuse, poétesse célébrée aux quatre coins du globe s’installe chaque matin dans un petit bistro, commande du café noir, un toast de pain complet et une jarre d’huile d’olive. Quand sa table, près de la fenêtre, par mésaventure est occupée, elle attend dans les toilettes en trépignant de rage mais sans fermer le verrou au cas où quelqu’un devrait vraiment se soulager. Quand la table ne se libère pas, elle maudit l’occupant tout en regrettant d’être impatiente. Ce roman – M Train – qui paraît chez Gallimard n’est pas vraiment un roman, c’est plutôt un journal de bord, assez désordonné et intuitif, qui nous permet de suivre l’artiste à plusieurs étapes de sa vie passée et contemporaine, vie qui peut être banale ou ressembler au contraire à un roman d’aventures. C’est surtout l’occasion, pour elle, de convoquer ses fantômes, de Robert Mapplethorpe qui fut son premier petit ami et avec lequel elle campa au Chelsea Hotel – c’est d’ailleurs le sujet de Just Kids, l’un de ses derniers livres – à Fred Dewey, son mari, dont la mort la laissera exsangue, mais aussi à l’écrivain William Burroughs qui, un jour, tua sa femme en jouant à Guillaume Tell, dans un bar, avec une pomme et un colt ; Patti Smith traverse le monde, pour aller fleurir des tombes d’écrivains, pour les prendre en photo, pour toucher le couvre-lit de Frida Kahlo ou les bottes de l’explorateur Alfred Wegener qui mourut givré, le nez constellé de stalactites, alors qu’il traversait le Groenland à pied.

Danse avec les loups

Elle rencontre Bobby Fischer, le champion d’échecs misanthrope dans les sous-sols d’un hôtel où elle doit se présenter avec un garde de corps, subir le discours xénophobe de l’ermite puis l’entendre chanter à tue-tête les plus grands tubes de la country, elle décide d’aller à Cayenne sur l’île du diable pour ramasser des cailloux foulés jadis par les bagnards, elle se rend dans le cimetière chrétien de Larache, au Maroc, pour fleurir la pierre tombale de Jean Genet perdue dans les herbes folles et sous les oranges amères qui exsudent leurs parfums au soleil, elle se promène dans un cimetière gris et froid pour trouver la tombe de la poétesse Sylvia Plath qui, à seulement trente ans, mit sa tête dans le four alors que ses enfants jouaient à l’étage et alluma le gaz pour ne jamais se réveiller. Elle la trouve, sans fleurs, couverte de neige, transpirante de solitude et décide de s’accroupir à ses côtés et d’uriner dans le givre pour que les alluvions joyeux d’urée et de bilirubine dessinent des formes abstraites et fumantes et lui apportent – surtout – quelque chose de l’ordre de la chaleur humaine.

Miss Marple

Elle est capable de s’enfermer à Londres, dans une chambre d’hôtel qu’elle devait pourtant quitter, parce que la télé britannique passe des épisodes inédits de sa série préférée. On voit Patti Smith enflammer des salles de concert ou gagner le National Book Award, Prix Goncourt Américain, mais elle est capable – en même temps – de se gaver des pires séries télé ; ce livre est d’ailleurs un compendium de séries policières. Si vous ne saviez rien des Experts Miami, vous en sortirez totalement instruit, et si – comme moi – vous étiez en plein milieu de la série The Killing, ne lisez pas le livre, parce qu’elle dévoile le nom du tueur sans aucun avertissement tout en s’excusant candidement de nous avoir joué ce mauvais tour.

O Solitude

Pourquoi lit-on les auteurs ? Parce que leur compagnonnage nous est utile. Pour être avec eux, malgré la distance ou la mort qui nous en sépare très nettement. En ce sens, le compagnonnage de Patti Smith est l’un des plus merveilleux que la lecture m’ait offert. Elle m’a rappelé un sentiment que j’avais adolescent, avec le Rouge et le Noir, qui me poussait à m’enfermer dans les placards pour vivre un instant d’intimité avec Julien Sorel. Souvent, on prie les auteurs de s’effacer derrière leurs textes, de laisser seule leur œuvre s’exprimer. Patti Smith touche à cet équilibre inouï qui lui permet de contempler sa vie comme une œuvre à part entière. Une œuvre aimable, modeste ; une œuvre d’intimité, d’aventure, de passions, une œuvre qui trahit, à chaque page, la beauté invraisemblable de son âme. Surtout, c’est un éloge de la solitude ; non pas cette solitude cénobitique et misanthrope qui nous pousserait à l’écart de la compagnie des hommes, mais cette solitude quotidienne, contre laquelle le terrien contemporain semble lutter, par cette recherche incessante et frénétique du retour d’autrui qu’offrent les réseaux sociaux. En posant M Train, on n’a qu’une envie pourtant : c’est d’oublier son téléphone portable, de ramasser un livre et d’aller manger un toast de pain complet avec du café et de l’huile d’olive comme seuls compagnons.

Harry Halbreich ou la tour de Babel

Quand le 13 août 1998 s’éteint Julien Green à l’âge canonique de 97 ans, l’Académie Française se retrouve dans une étrange posture. L’immortel doit être remplacé et celui qui désormais occupera son siège – René de Obaldia – est appelé à prononcer son éloge. Seulement, quelques temps avant sa mort, Julien Green a démissionné de l’Académie Française et prévenu celui qui occuperait le fauteuil 22 de ne jamais prononcer le moindre mot à son sujet. Si les causes de la fâcherie de Julie Green – qui siégeait pourtant en toute quiétude depuis 1971 – sont un peu obscures, son oukase n’en fut pas moins assertif et Obaldia, le jour de son intronisation, fut partagé entre la volonté de respecter la parole du défunt et celle d’obéir au règlement du Quai Conti qui prévoit qu’un nouvel occupant édifie le tombeau de son prédécesseur en le couvrant de fleurs odorantes.

Toutes proportions gardées, je me trouve ce matin dans la position de René de Obaldia. Notre ami, Harry Halbreich s’est éteint hier. Quelques mois avant sa disparition, il me disait au téléphone, après avoir longuement débattu de l’ordre dans lequel il convenait d’appréhender les vertus théologales, qu’il m’interdisait formellement de lui rendre hommage sur Musiq’3. Ne cachons pas les motifs de son courroux : cette chaîne que jadis il aima, n’était à ses yeux plus que l’ombre d’elle-même. En témoigne ce nouvel animateur sévissant à la Table d’écoute et dont le niveau – disait-il – était celui d’une modeste institutrice. L’animateur, c’était moi ; moi qu’il avait presque étranglé de rage à l’occasion d’un débat sur Elgar et d’un déplacement en Amazonie de ce dernier – en pirogue – sur l’onde sereine et impavide de l’interminable serpentin. Harry m’assurant qu’Elgar n’avait jamais mis les pieds en Amazonie, citant de mémoire des passages entiers de sa biographie et moi, tentant benoîtement de lui expliquer la provenance de mes sources, réduit à tendre sous son œil imprécateur le minuscule articulet sur lequel reposait mon audacieuse assertion. Pensez donc qu’il se serait confondu en excuses ou qu’il aurait admis l’élément de preuve à ma décharge, pas du tout : déjà la dispute n’existait plus et son attention tout entière était mobilisée par ce nouvel élément, qu’il analysait avec l’avidité d’un assyrianologue devant le cénotaphe de Nabuchodonosor.

Car notre Harry avait beau être l’homme le moins consensuel de la Création – capable de quitter un studio de radio en vous maudissant et en vous menaçant de la partition de Chronochromie qui est à la fois épaisse et contondante – il suffisait de lui soumettre une demi mesure de musique pour qu’immédiatement la pression retombe. Là, la sérénité l’envahissait, un sourire d’enfant se dessinait sur son beau visage et son contradicteur qui, un instant plus tôt était son pire ennemi, devenait un compagnon d’ivresse, avec lequel il communiait en musique, le plus fraternellement du monde.

Alors que sur terre, tout est tiédeur et mollesse, Harry se dressait fièrement comme la tour de Babel, implacable, aussi – comme elle – somme de savoir invraisemblable qui se tenait droit, regardant le ciel dans les yeux, ciel que désormais il occupe et où l’attendent Rameau, Zelenka, Magnard, Martinu et Messiaen, un peu fébriles de rencontrer celui qui connaissait leur œuvre plus intimement qu’eux et qui ne leur pardonnera jamais – même post mortem – la moindre faiblesse. Car Harry avait l’amour implacable de ceux qui aiment sans artifices et dont les hurlements eux-mêmes sont des déclarations d’amitié.

Chronique du 28 juin 2016 dans la Matinale de Musiq’3