Le dix-huitième siècle a été, pour les Viennois, source de grandes inquiétudes. Par deux fois – en 1529 et en 1683 – leur ville a été la proie des Ottomans. Ces derniers ayant même failli mettre un orteil dans Vienne avec leurs Kiliçs et leurs Yatagans, sorte de grands sabres elliptiques avec lesquels les têtes roulaient. Au mois de juillet 1683, les Ottomans – qui s’étaient installés en Hongrie, narguaient l’empire Austro-Hongrois à quelques lieues à peine de sa capitale. Seulement cette fois, les troupes de Charles de Lorraine l’ont emporté et sont parvenues à écarter durablement – définitivement, à ce jour – la menace ottomane des portes du Saint-Empire. En est demeurée à Vienne et en Europe, une peur viscérale de l’homme oriental : peur d’une croisade inversée, peur de voir les terres européennes colonisées par des hommes dont la religion et la culture n’ont rien en commun avec les nôtres, peuple qui empalait et torturait de plus belle ; pratiques qui nous faisaient horreur. Enfin, elles nous faisaient horreur dans la mesure où nous pourrions en être les victimes, mais chez nous, on se livrait à des exactions tout aussi épouvantables. Il est donc logique que cette crainte se soit installée dans les arts au cours des dix-huitièmes et dix-neuvièmes siècles.

sulemanIl y a quelques années, les Beaux-Arts de Bruxelles proposaient une exposition sur l’Orientalisme, sous-titrée « de Delacroix à Kandinsky ». Il n’y avait qu’un tout petit Kandinsky, à la fin, dans un coin mal éclairé, mais étaient exposés les chefs d’œuvres des grands orientalistes français que sont Delacroix et – dans un style plus loukoumeux – Jean-Léon Gérôme, qui peint des harems tapissés de lapis-lazuli, et son élève Jean-Jules-Antoine Lecomte du Nouÿ qui peint des eunuques morphinomanes, perdus dans des volutes opiacées, des terrasses orientales bordées d’orangers, des lions effrayants dont les yeux rappelle ceux des Touaregs et cette esclave blanche, nue, enlevée par des bachi-bouzouks. Le regard d’horreur de la jeune anglaise, les fesses à l’air, capturée par une horde de soldats portant turban, et enlevée à l’affection des siens pour être installée – probablement – dans un harem, ce regard est une métaphore parfaite à l’angoisse palpable que ressentait l’Européen vis-à-vis de l’Oriental. Européen qui, pourtant, n’hésitait jamais à aller fouler les sols Perses, Assyriens, Maghrébins pour y faire tout ce que sa condition d’homme blanc suprématiste lui dictait de faire. Jamais il ne lui vint à l’esprit de peindre l’effroi d’une jeune femme arabe confrontée aux moustaches d’explorateur d’un Lord Britannique. L’Europe envahissait le Maghreb mais exprimait pourtant dans ses arts l’effroi que lui inspirait l’homme oriental. Étrange paradoxe.

tradermickeyComme l’Orient a toujours plus ou moins fasciné les compositeurs, on en trouve une trace abondante à l’opéra. On ne compte plus – dans l’opera seria – les rois et les reines orientales de légende auxquelles on prête l’une ou l’autre turpitude politique et amoureuse pour faire un livret en deux coups de cuiller à pot. Mais la confrontation entre l’homme oriental et l’homme occidental s’est surtout étudiée à l’opéra à travers des farces généralement peu subtiles. En un mot, l’oriental était sujet de moquerie et l’occidental s’illustrait par sa bravoure et sa finesse d’analyse. Un peu comme dans Tintin au Congo mais sans l’anaconda. Soulignons qu’à l’opéra, la simple présence d’un homme noir sur scène pouvait être cause d’hilarité, en atteste Monostatos l’ignoble satyre de La Flûte Enchantée dont Emanuel Shikaneder – librettiste de l’œuvre – rigole grassement au point d’encore créer le malaise aujourd’hui. Puis il y a les deux comédies de Rossini : L’Italienne à Alger et le Turc en Italie. Dans la première, une italienne est emprisonnée dans un harem à Alger, dans la seconde, un turc vient en Italie pour acheter une italienne. Dans la première, la protagoniste – plus rusée que ses compagnons – parvient à se tirer d’affaire en goinfrant son contradicteur au point de pouvoir prendre la poudre d’escampette – dans la seconde, le Turc décide lui-même de rentrer au pays, convaincu du caractère parfaitement impossible des femmes d’Italie. Raciste et misogyne, donc – mais c’est un opéra merveilleux. Enfin, Mozart… Mozart aussi situe l’un de ses opéras dans un Sérail, c’est L’Enlèvement au Sérail. Le premier grand singspiel qu’il présente à l’Empereur Joseph II. Une œuvre dont il n’a pas écrit le livret mais qu’il a profondément amendé, notamment pour donner à la fin l’accent des lumières : deux jeunes patriciennes sont prisonnières d’un Pacha. Elles parviennent à s’échapper mais le Pacha les rattrape. Pire : le jeune homme qui a facilité leur fuite n’est autre que le fils du pire ennemi du Pacha, ennemi qui a ruiné son existence. Or dans les dix dernières minutes, Mozart offre à l’Oriental l’une des plus belles scènes du dix-huitième siècle : il gracie ses prisonniers, laisse partir la femme qu’il aime avec son fiancé, fils de son pire ennemi et leur recommande d’être heureux. Est-il surprenant qu’il ait fallu attendre Mozart pour souligner la grande sagesse des peuples d’orients là où ses contemporains riaient, à gorge déployée, de ces cultures lointaines dont ils ignoraient absolument tout ?

Chronique du 21 juillet 2016 dans La Matinale de Musiq’3

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Une réflexion sur “L’orient caricatural dans quelques opéras

  1. Je rêve de mourir comme Sardanapale, mais je manque cruellement de chevaux, d’esclaves africains, de bijoux et de femmes languissantes. Cela dit, soyons clairs, l’ultime respir peut attendre. Reste, vous avez raison, Mozart pour sublimer. Ce qui n’est pas rien.

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