C’est une chose étrange que la musique finlandaise. Alors que ce pays connaît l’une des meilleures écoles de musique au monde – la Sibelius Academy -, des orchestres et des chefs superlatifs, des instrumentistes qui sillonnent l’univers, on a très vite fait le tour de ses compositeurs. Bien sûr, il y a Jean Sibelius qui occupe une place à part dans l’histoire de la musique. Très admiré mais aussi très méprisé, notamment par Stravinsky qui, quand on lui demandait « que pensez-vous de la musique de Jean Sibelius », marquait un silence censément introspectif et répondait « vraiment, je n’y pense jamais ».

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Leif Segerstam

Esa-Pekka Salonen aurait refusé le poste de directeur musical du New-York Philharmonic pour se concentrer sur sa carrière de compositeur, mais sa carrière de chef d’orchestre reste l’élément le plus visible de son activité musicale. Il y a aussi des figures invraisemblables, comme celle du chef Leif Segerstam, personnage de Tolkien, avec sa longue barbe blanche et son abdomen flagassant, qui – pour citer le ténor Topi Lehtipuu – serait le seul homme sur terre à composer en quinze minutes une pièce d’une demi-heure. À l’heure où j’écris ces lignes, il a composé la bagatelle de 300 symphonies ; tentant de faire la nique à Haydn qui – petit bras – n’en aura composé que 104, ce qui est vraiment mesquin.

Il y a aussi Kaija Saariaho, IRCAMiste affranchie qui après s’être rompue à l’art délicat de l’informatique musicale s’est recyclée en princesse nordique de l’opéra, trouvant avec son librettiste Amin Maalouf les chemins de la gloire lyrique contemporaine. Magnus Lindberg est une vague émanation de l’école spectrale et occupe désormais une place à part dans la cosmogonie des compositeurs contemporains. Reste le cas d’Einojuhani Rautavaara, disparu avant-hier, qui constituait un trait d’union entre Sibelius – qui l’encouragea peu avant sa mort – et les musiciens finlandais contemporains, sans avoir jamais pris la carte d’aucune des grandes écoles musicales de son temps, lui qui fut le contemporain de zélateurs scolastiques qui n’entendaient pas que la musique s’exprimât en dehors d’une doxa véhémente et dominatrice.

Selon lui, l’homme était la victime passive des circonstances. Voilà pourquoi l’œuvre de Rautavaara a des allures de délicat glissement, celui de la feuille qui se laisse guider par un ressac aimable et tempéré. Il y a des clapotis, des éclats, un peu de tumulte, parfois ; des dissonances qui n’ont jamais vraiment l’air convaincues, il y a beaucoup de délicatesse – infiniment de délicatesse – il y a cette recherche de la grâce, niche vers laquelle son inspiration se tourne de manière presque systématique.

Ses froncements de sourcils, en musique, sont éminemment nordiques, avec cette pesanteur, ces ciels gris et lourds, ces nuits interminables, ce vent tranchant et cette attente de la lumière. Comme il n’est pas permis d’être sombre quand on attend la lumière, Rautavaara – même dans ses quelques œuvres parfaitement sérielles – n’aura jamais été sinistre. Il y a de la galanterie dans ce large corpus, galanterie qui aura agacé ceux qui attendaient d’un créateur du vingtième-siècle qu’il incarnât, par les sons, les aspérités de son temps.

Mais Rautavaara était un délicat, un poète, un homme qui hésitait à composer une huitième symphonie parce que Sibelius n’en avait écrit que sept. Candide, il céda. Ornithologue du dimanche, parcourant la lande, ses jumelles au collet, comme l’exquis Monsieur Broucek de Leos Janacek, Rautavaara était fasciné par les anges et par les licornes dont il truffa son œuvre. Peut-être fut-il une licorne, dans son genre : compositeur en marge du troupeau, indéfinissable, enveloppé d’un halo pastel de mystère mais muni d’une corne qui, dans sa musique, pouvait remuer la tranquille ondulation d’un univers pas si mièvre.

Chronique de la Matinale de Musiq’3 – 29 juillet 2016

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