Alors que les soldats de l’Etat Islamique avançaient avec leurs pelleteuses et leurs bâtons de dynamite sur l’antique cité de Ninive, je me faisais la réflexion que nous vivons désormais dans un monde qui rétrécit. Il suffit de se rendre sur le site du Ministère des Affaires Etrangères pour mesurer, sur une grande carte constellée d’états colorés de rouge et d’orange, comme nos territoires d’exploration sont réduits à peau de chagrin. Jadis, on visitait l’Egypte sans prendre un bus entouré de militaires pour admirer Abu-Simbel, on traversait la Tunisie de Carthage jusqu’aux portes du désert, on se promenait en Algérie, mettant un pied dans les premiers villages du Sahara où les mouches sont tellement nombreuses qu’elles forment sur les corps un linceul vert et noir.

Tous ces pays, aujourd’hui, la raison nous dicte de les éviter. Même le Maroc, apparaît en orange sur la carte précitée, parce qu’il y a quelques années, un désaxé posa une bombe dans un café de la place Jemaa el-Fna. Il y eut dix-sept morts, la moitié des victimes bruxelloises du mois de mars. Une paille, en comparaison du bilan français de l’année en cours. En vérité – dans nos imaginations – le monde est plus dangereux que jamais et tout nous pousse à nous enfermer, volets clos, en attendant que ça passe. Si je dis « dans nos imaginations » c’est que le monde, finalement, n’est pas beaucoup plus dangereux aujourd’hui qu’hier, car au fond, il l’a toujours été. La vie des hommes n’a jamais tenu qu’à un fil. L’œuvre de terroristes vise précisément à imposer la terreur et la terreur aboutit à la claustration. Une claustration métaphorique imposée aux hommes occidentaux, une claustration très réelle imposée aux hommes et, surtout, aux femmes des territoires concernés.

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Maxime Du Camp – Voyage en Orient (avant que l’UNESCO ne découpe le temple d’Abu Simbel en cubes pour le placer au sommet d’une montagne artificielle, il était possible de l’escalader). Du Camp traversa l’Egypte avec Flaubert qui, dans ses carnets, écrivait ce que Du Camp photographiait. 

Face à ce phénomène, demeurent les forces de l’esprit, celles qui nous permettent encore une évasion spirituelle. En lisant Flaubert, aujourd’hui, on peut se visser aux pieds du sphinx ; on peut apercevoir les côtes libyennes avec Lamartine et même imaginer Alep et Damas dans des mélodies de Fauré. L’orient nous apparaissait-il moins mystérieux, perdu dans les fumeroles d’un orientalisme de pacotille ? Dans son dernier livre, paru chez Actes Sud, Joseph Andras démontre qu’en 1956, en Algérie, on décapitait un homme qui n’avait jamais tué ni blessé personne. Le crime de Fernand Iveton fut d’avoir posé une bombe dans un local désert de son usine. Son souci fut double : que le sang ne coule pas et que résonne la voix de la lutte ouvrière par un geste absurde et démesuré. Sa tête roula, sous l’autorité du président René Coty.

C’est parce que nous sommes des aventuriers de l’esprit que les nourritures spirituelles sont si nombreuses et qualitatives. C’est parce que dehors est dangereux que les raisons de rester chez soi sont si nombreuses. Vissé à une partition de Mozart, les yeux rivés sur la télévision, perdus dans des livres que nous achetons en quantités déraisonnables, cachés derrière ce rempart infranchissable qu’on nomme imagination et dont on espère qu’il nous protègera de la terrifiante vilénie des hommes.

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