Les avis intempestifs au concert

J’étais ce dimanche à un concert.

Vous connaissez peut-être les sensations qui accompagnent le concert du dimanche matin ? Pas vraiment réveillé. Encore un peu chiffonné des excès – même modérés – du samedi soir, on se laisse glisser avec plus ou moins de bonne volonté dans une proposition musicale qu’on espère berçante, un tout petit peu plus consensuelle que d’habitude, favorisant le réveil en douceur et la mise en appétit, car après – bien sûr – il y aura le poulet dominical. Et pas question d’être tout chamboulé pour attaquer le poulet dominical. Il y a des choses sacrées, sur terre.

Au concert du dimanche matin, il y a des enfants. Leur présence angoisse. Seront-ils sages, sauront-ils se tenir – ces petits monstres – qui parfois apparaissent comme des modèles de vertu, stupéfiants d’attention ou parfois parviennent par leur agitation à vous ruiner le plus apaisants des andantini.

Pire que les enfants, les adultes. « Pires » parce qu’on ne les craint pas, a priori. Pourtant, il leur arrive de laisser tomber leur programme plusieurs fois sur le parquet de la salle de concert, où ce petit impact – profitant d’une acoustique incomparable – résonne comme soixante panzers en marche vers Bastogne. Ou la quinte de toux, l’inévitable quinte de toux, qui semble toujours tomber au pire moment. Pauvres gens qui s’étranglent, à en devenir violets, pourquoi faut-il qu’ils s’étranglent, qu’ils ébrouent leur appareil pulmonaire tout entier, des bronches jusqu’à l’épiglotte, précisément pendant le plus grand moment de recueillement de la pièce ?

Mais ce dimanche, ceux qui me furent le plus insupportable, ont été les experts. Ceux qui savent et comptent sur leurs voisins – sur tous leurs voisins – pour être les témoins dociles de ce savoir. À peine la dernière note a-t-elle retenti que, déjà, ils donnent leur avis « ah moi, je ne suis pas convaincu, tout ça manque cruellement d’intériorité. De la technique, il n’en manque pas, mais j’aimerais un tout petit peu plus d’âme ».

Les chers gens.

Voilà qu’ils résument l’expérience musicale à une partie de ping-pong. Le discours de l’instrument vient de prendre fin que, déjà, ils ont un avis. Il n’existe donc pas de zone de réflexion entre la fin de la musique et le début de leur avis, celui-ci est instantané, fulgurant, peut-être existait-il avant même que l’interprète eut enfilé son frac et ses souliers vernis. Le concert n’est donc plus un exercice de l’intellect, c’est le terreau d’une expérience tribale, comme au foot où, quand on loupe un penalty, vingt-mille personnes hurlent « enculé » en même temps.

Surtout, ces éjaculateurs précoces de la critique ne semblent jamais se demander si celles et ceux qui – dans leur proximité immédiate – sont les réceptacles passifs de leurs avis intempestifs, ne le vivent pas comme une petite agression. Moi, les yeux fermés, encore bercé par la douceur de ce que je viens d’entendre, ai-je réellement envie d’être embouti par la trivialité d’un avis sorti de nulle part ? Ai-je même envie d’entendre un avis ? Si j’en avais envie, je le solliciterais. Mais on me l’impose et c’est haïssable.

Parler fort, en société, est la première des innombrables agressions dont un être humain se rend coupable vis-à-vis d’un autre être humain. Ce n’est certainement pas la plus grave, mais c’est la petite brèche par laquelle toutes les incivilités se faufilent. C’est – surtout – une petite brèche qui espère voler la vedette à ce qui, tous, devrait nous élever : la musique et les musiciens.

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