Alors que l’ambassadeur de France épinglait la décoration rutilante sur le torse un peu bombé de notre futur-octogénaire, les yeux de sa sœur et de son frère se posaient sur lui avec une admiration affolante. Car, quand Philippe Boesmans reçoit un prix, désormais, il l’offre à sa famille, qui est si fière de lui, le petit Limbourgeois, né en 1936 et qui, à huit ans, voyait dans les rues de Tongres les collaborateurs poussant devant eux le cercueil qui bientôt recevrait leurs dépouilles criblée de balles. Une confession qu’il fait presque distraitement et qui pourtant semble constituer un élément fondateur de son œuvre.

Philippe Boesmans, c’est d’abord un producteur du Troisième programme – un collègue donc – qui fait sa carrière à la radio du temps béni où celle-ci était installée à Flagey. C’est un compositeur sériel, un peu âpre, dans la mouvance de cette musique un tout petit peu trop rêche des années 70. Son talent est reconnu, mais c’est un compositeur confidentiel, qui crée peu. Ce qu’il crée – en revanche – est admiré, comme Upon La Mi en 1971 qui reçoit le Prix Italia et voit notre limbourgeois installé au Danieli, à Venise, sous des dorures qui inquiètent un peu son œil narquois. Pianiste de formation, élève de Stéphane Askenase dont l’épouse, dit-on, connut l’étreinte extralégale d’Alban Berg et qui permet par voie de conséquence à Boesmans de se réclamer de l’héritage direct du grand compositeur Viennois. Boesmans s’aperçoit assez vite que ses langueurs le tiendront éloigné de la carrière de soliste. Tout juste projette-t-il avec Antonio Pappano, en 2002, de jouer le troisième concerto de Rachmaninov ; du moins les premières mesures, puis de feindre un malaise pour ne pas avoir à faire face aux centaines de mesures qui suivent. Ce projet, hélas, ne vit jamais le jour.

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Quatre choses, clairement font de ce compositeur un artiste essentiel : sa sensualité débordante, son talent, son amour sincère du répertoire et son besoin – ex nihilo – de renouer avec un certain sens du cantabile. Mettez tout ceci bout à bout et vous obtenez un compositeur dont le langage, ô merveille, parvient à toucher, sans compromission, à la fois l’oreille délicate et bougonne de la critique et celle impitoyable du public payant. À l’heure où les salles de concert se vident, il est impressionnant de voir sept fois le Palais Garnier rempli à craquer et réserver une ovation à Yvonne, Princesse de Bourgogne, son avant-dernier opéra.

Boesmans est un électron libre, tout rutilant de fulgurances, sa musique est une blague à deux temps, qui provoque l’éclat de rire puis une larme, elle a cette qualité étrange d’une chanson de Barbara, qui bouleverse l’épiderme et se loge quelque part dans le cœur pour n’en plus jamais sortir. C’est un narquois épatant, capable des plus spectaculaires facéties, c’est aussi l’auteur – il m’en voudra de le dire – des gags téléphoniques les plus spectaculaires de l’histoire de la musique belge. Enfin, si hier Madame l’Ambassadeur toute garnie d’un brushing de circonstance lui remit avec une émotion sincère les insignes de commandeur des arts et des lettres, c’est parce que Philippe Boesmans est parvenu à être ce pont, qu’on attendait tant, entre la création contemporaine et le mélomane lambda. Un pont qui atteste d’un art vivant où la facétie s’amalgame au tragique en un tout uniforme qui répond simplement à ce besoin viscéral que nous avons de rire et de pleurer.

Chronique du 2 décembre 2015 sur Musiq’3 – RTBF

Une réflexion sur “Le Commandeur Philippe Boesmans

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