J’étais vendeur dans un magasin de disques quand j’étais jeune. Un jour, une cliente uccloise, avec une patate chaude dans la bouche, me demande la meilleure version des Impromptus de Schubert. Vaste programme. Je cherche dans les raysons et – fier de moi – je lui sors un disque Decca. « Madame, c’est une version superbe et en plus elle est bon marché ». Elle s’avance un peu, fronce ses sourcils persillés de fards, se méfie, constate que les Impromtus sont bien au programme et ajoute, ravie « oh, mais en plus il y a le Radu Lupu sur ce disque ; qu’est ce que j’aime cette pièce ! »

Un homosexuel ravi, extrêmement pressé, agité comme un taon fond vers moi, interrompt mon comptage de caisse et exige que je lui présente, toutes affaires cessantes, la meilleure version de Don Giovanni. Je lui dis, blasé, qu’elle n’existe pas. Qu’il y a bien la version Giulini, mais que ça se discute et qu’on ne refera pas le monde devant mon comptoir. L’homme se ravise, veut faire brèf procès et me demande simplement de lui présenter le meilleur Don Giovanni et qu’au fond, seul le rôle titre l’intéresse. Je fais un pas en arrière, le dévisage et me lance : Peter Mattei, sans appel, il a battu tous ses confrères par KO avant le troisième round. L’homme ne comprend pas. « Si, attendez, je vais vous en mettre un bout ». Deh vieni, donc. Moi, derrière mon comptoir, je me liquéfie, il ne m’en faut pas plus. Lui, donne un violent coup de poing sur la table, devient écarlate et crie « je le savais ». Puis répète, mais en diéraisant : « je le sa-vais, vous n’y connaissez rien – le meilleur Don Giovanni, c’est Fischer-Dieskau avec Fricsay ». Puis il se met à hurler, que nous n’y connaissons rien et que c’est à chaque fois la même chose, dans tous les magasins du monde et il s’en va non sans avoir pris un sugus gratuit dans le cookiejar.

J’ai parfois une infinie nostalgie pour ce métier modeste, qui me complexait tant. La proximité du client, les échanges incessants, les personnes seules qui viennent pour s’occuper un peu et qui finissent par vous innonder de leur savoir, les fous qui cherchent le conflit. Je crois que l’essentiel de mon bagage musical, je le tiens de ces quelques mois passés derrière le comptoir de La Boîte à Musique.

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