L’histoire des deux vieilles dames est connue : « Tu te souviens, Ginette, quand on était jeunes, comme on voulait ressembler à Brigitte Bardot ? Eh bien maintenant, ça y est ». Cette observation que Jules Renard n’aurait pas désavouée souligne à quel point la morsure du temps peut marquer une idole au point d’en écorner définitivement le mythe. Ainsi, les clichés tardifs d’une Anita Ekberg devenue le sosie parfait de la murène bleue de La petite Sirène jettent-il un voile opaque sur la sylphide blonde et mamelue qui s’ébrouait gaiement dans la Fontaine de Trévise sous le regard embué de Marcello Mastroiani.
Anna Moffo, chanteuse capiteuse qui s’essaya avec succès à l’exercice périlleux du film de charme à petit budget quitta ce triste monde liftée et refaite comme l’asphalte d’un pont de Paris. Ses courbes parfaites qu’une étole nonchalante révélait sans pudeur, désormais figées sous les coutures et l’étirement dermique d’un chirurgien zélé ; la peau de cou tendue, lisse, plastifiée rappelant la partie supérieure et percussive du djembé ivoirien qu’on joue sur ces mêmes ponts de Paris.
Une mort prématurée permet d’éviter l’écueil du crépuscule. James Dean, enclavé dans la carcasse fumante de sa Porsche, probablement rendu à l’état de purée Blédina aux myrtilles et aux noix, tout broyé et difforme, s’amalgamant sur le bitume avec les lacets d’huile et d’essence, James Dean pourtant conservera son visage d’ange pour l’éternité des siècles. Même Monty Clift, défiguré dans un accident terrible, le visage gonflé par l’alcool et les corticoïdes gardera pour la postérité les traits purpurins du jeune pasteur d’I Confess de Hitchcock.
Le hasard m’a fait voir en l’espace de quelques jours trois films dont les héros ont été ravis à cette terre peu après la fin des tournages. L’extraordinaire Pierre Blaise, 20 ans, héros de Lacombe Lucien de Louis Malle, adolescent grossier et puissant, qui sort de nulle part dans ce film admirable, touche son cachet, achète une voiture et se tue à son volant – avec quelques amis – au retour d’un bal musette, les cheveux parsemés de confettis et de matière grise. Autre profil, celui de Mark Frechette, loubard improbable, choisi de manière totalement fortuite par Antonioni pour être le héros du psychédélique Zabriskie Point. Il manque de rendre fou l’illustre metteur en scène italien, se livre à des frasques invraisemblables sur le plateau, décide en définitive de braquer une banque alors que son visage est sur les écrans du monde entier, se fait pincer, est expédié en taule pour quelques décennies et y trouve la mort dans un étonnant accident d’haltérophilie ; la trachée brisée par une barre de poids mal réceptionnée. Enfin, Francesco Golisano, le simplet prophétique du Miracle à Milan de Vittorio de Sicca : visage de communiant dont chacun des traits porte une vertu comme la Vierge dans La fuite en Égypte de Nicolas Poussin et trouvant lui aussi la mort, le visage fracassé contre un platane, à seulement vingt-neuf ans.
Trois promesses faites au cinéma qui valent, entre autres, par leur qualité de feux-follets. Tout juste en avait-on aperçu l’ombre, à peine en avait-on mesuré les contours, à peine en jaugeait-on l’étendue, que déjà la nuit les saisissait de ses ailes moroses en une étreinte éternelle.

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