La générosité n’est pas chose courante. Dans le métier de producteur c’est même une rareté absolue, l’équivalent de la poule huppée tricolore dans la basse cour. Je voulais donc partager deux anecdotes qui me font chaud au cœur.

J’avais lu l’admirable Maison de Thé de Jacques Tournier, un petit livre de 80 pages paru au Seuil. Tournier n’est pas très connu du grand public bien qu’il ait signé une foultitude de petits livres délicieux et censément nostalgiques. Si certains lettrés le connaissent, c’est surtout parce qu’il est le traducteur historique de Scott Fitzgerald et, subséquemment, le biographe autorisé de Zelda.

Dans la Maison de thé, le narrateur se promène longuement dans la Basilica di Santa Maria Gloriosa dei Frari à la recherche du tombeau de Monteverdi ; il s’indigne que des prélats obscurs et oubliés de tous, y compris du bedeau le plus informé, sommeillent sous des gisants ostentatoires alors que le pauvre Claudio repose sous une dalle fendue, qu’on ne trouve qu’à grande-peine. J’en avais conclu que Tournier était mélomane et m’étais mis en tête de lui proposer de signer la notice d’un disque consacré au ténor Anthony Rolfe Johnson, emporté prématurément par la maladie d’Alzheimer. J’adressai ma requête à l’éditeur dans un pli qui contenait l’enregistrement. Trois semaines plus tard je recevais un élégant vélin, accompagné d’une fine liasse de papier dactylographié et l’information suivante : « Monsieur, j’ai ai été très touché de l’enregistrement que vous m’avez envoyé, voici la notice. Je vous l’offre ». Le disque paraîtra dans quelques mois, peu avant le 91ieme anniversaire de Jacques Tournier.

Alors que je travaillais à l’édition d’un disque d’hommage à la soprano Susan Chilcott, décédée dans sa quarante-et-unième année d’un cancer du sein, je fus amené à exhumer les bandes radio de ses prestations à La Monnaie. Le matériel nécessaire à la conception d’un disque était suffisant mais il manquait le duo d’Otello qu’elle chantait comme personne. Je finis par trouver une captation d’Otello mais le ténor qui lui donnait la réplique avait été malade le soir de l’enregistrement et ne rendait pas vraiment justice à sa propre légende. Elle, par conte, y était lumineuse, incomparable. Je finis par tenter le coup et adressai l’enregistrement au ténor, certain d’être éconduit. La réponse tomba dans l’heure : un petit mail en anglo-russe, très chaleureux, qui se contenait de dire : « she’s amazing, I am terrible. Please publish! » La générosité a de l’avenir.

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