L’opéra, comme l’aéronautique, comme la chimie minérale, comme la prothèse dentaire est un genre en constante évolution, il gravit d’année en année chacune des nombreuses marches qui le sépare de l’absolue confort.

On note évidemment une évolution de confort qui, pour prosaïque qu’elle soit, rend moins pénible l’audition d’improbables opéras de Vivaldi en soixante actes où fleurissent d’interminables mélopées flanquées de da capos.

Par exemple, le velours des fauteuils est plus moelleux et en y posant les fesses, la plupart des lyrycophiles ignore que ceux-ci sont recouverts d’une patine ralentissant le processus de la phlébite. Les sous titres, en gros caractères rendent la compréhension d’intrigues biscornues nettement mois périlleuse. Les pages des programmes sont à présent garnis de fines lattes de coton qui rendent leur tourne moins tonitruante, des brouilleurs d’ondes parviennent même à transformer en doux gazouillis le bruit d’ouverture du proverbial bonbon pour la toux sur lequel s’acharnent des générations de vieilles dames. Bientôt l’Opéra de Tourcoing à l’occasion d’une nouvelle version du Ring, installera des bassines d’aisance directement sous les sièges pour que les wagnériens congestionnés et apoplectiques puissent y déposer en silence, ce qui les embarrasse.

Mais là où l’évolution est tout à fait spectaculaire, c’est dans le jeu des chanteurs d’opéra. Avant, c’était simple, une grosse dame, généralement très laide, se mettait un peu au devant de la scène, elle levait péniblement ses bras adipeux vers les cintres et alors qu’elle s’époumonait, généralement en allemand, un ténor frisé, s’approchait d’elle en roulant des yeux et venait glisser dans son oreille, comme on se confesserait à un prêtre de vingt ans, ses dix mille décibels de soupe teutonne. Laquelle soprano, pas du tout perturbée par le cataclysme sonore qui vient de s’abattre sur ses tympans mortifères -et se pâmant un peu- rougit jusqu’aux sourcils, défaille et tombe d’ébaudissement dans les bras du ténor qu’un corset de contention protège de la paraplégie.

Non, aujourd’hui, c’est vraiment plus la même chose. Les stars de l’opéra ont la télé. Elles ont vu Charles Ingalls dans la Petite Maison dans la prairie dispenser son jeu « actors studio ». Il n’est donc plus question de faire des gestes, de se battre la poitrine, d’écarter les bras; aujourd’hui le succès repose dans l’économie de moyen, dans le clair-obscur, dans l’esquisse voire dans l’épure chorégraphique. Avant, un tempérament comme celui de Natalie Dessay, en mourant, eut été pris de violentes convulsions, de la bave eut coulé de manière torrentielle de ses lèvre purpurines et ses yeux seraient sortis de ses orbites comme des hochets frénétiques. Mais la mode s’y oppose. Voilà pourquoi Natalie Dessay, sur scène, meurt dignement, elle meurt sans bruit, peut-être pose-t-elle légèrement sa petite main sur sa poitrine, peut-être cligne-t-elle un peu des yeux, de guerre lasse. Mais c’est tout.

C’est pour cette raison que nos chanteurs d’opéras, devenus des acteurs à part entière, font sensation sur les grands écrans. De très nombreux réalisateurs font appel à leurs services. William Shimell par exemple donne la réplique à une Juliette Binoche pétulante dans la Copie Conforme de Kirostami. José van Dam campe du haut de sa réserve luthérienne un prof de chant monolithique dans le Maître de Musique et Ruggiero Raimundi dans La Vie est un Roman d’Alain Resnais campe un inquiétant aristocrate obsédé par les formes avantageuses de Fanny Ardent.

Les cloisons étanches de l’opéra cèdent de toutes parts : la formidable Malena Ernman bouge ses fesses avec frénésie sur une immondité pop à l’occasion de l’Eurovision, Renée Fleming dans Sesame Street danse avec des poules et des cochons, Luciano Pavarotti campe un latin lover improbable dans Yes Giorgio, l’un des films les plus involontairement hilarants du 7e art et Roberto Alagna est surpris à cuisiner des spaghetti pour une émission de télé. C’est à se demander si les chanteurs trouvent encore le temps de chanter.

Moi qui suis ostensiblement rétrograde, je regrette les temps où les chanteurs se contentaient de plaisirs simples et coquets, comme Anna Moffo qui montrait ses fesses dans des films lestes, peu dialogués, abusant légèrement des plans serrés. Il y avait là comme une classe éteinte que le jansénisme scénique de Natalie Dessay rattrape à peine.

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