Quand j’étais adolescent, le sésame, c’était d’avoir des jeans Levis. J’ai grandi dans une école modeste. Au mieux, on essayait d’avoir des Caterpillar ou des Timberland. Au tout début, vers 1992, le summum c’était la veste Chevignon. Aujourd’hui, à trente ans passés de quelques mois, je peux regarder en arrière et dire : j’ai eu une veste Chevignon en 1992, j’ai porté des jeans Levis ainsi que des Caterpillar. Il aura fallu attendre mon autonomie financière, malheureusement, pour les Timberland. Mon ami G, qui n’était pas vraiment mon ami mais qui parfois s’asseyait à côté de moi, était fort pauvre. C’est lui qui, un jour, me sensibilisa à la question des jeans Levis. En effet, G avait raison, dans la classe, les oligarques en portaient. Moi, je portais des jeans Lee. Pas même des Lee Cooper, juste des Lee. G, qui n’avait pas les moyens de s’offrir des jeans Levis, me regardait avec dépit : j’étais son cousin d’infortune, avec mon désolant jean Lee et mes fausses Caterpillar.

En 1993, ma maman m’acheta des baskets sur un marché, des baskets de la marque Joker. Des baskets sans lacets mais avec des scratchs, deux par chaussure, pour être précis. C’est Karim qui donna l’alerte à l’école, laquelle se tourna vers mes baskets Joker. Celles-ci étaient devenues l’attraction du moment. Penchés sur mon cas, mes petits camarades oscillaient entre la franche moquerie et une confraternité persillée de pitié. Inutile de dire que c’est la moquerie qui l’emporta. J’ignore ce qui, chez un adolescent, fait que la révolte prend forme, qu’un jour, la liberté des parents s’éteint au profit d’une forme de potentat sanguinaire, dans lequel le pubertaire duveteux installe son autorité absolue : ce sera le jean Levis contre une forme de tranquillité. Le discours informulé à l’adresse de ses géniteurs ne varie pas d’un cas à l’autre : “tu m’habilles dignement et en échange, tu ne me retrouveras pas tout bleu et poinçonné d’aiguilles hypodermiques, la langue pendante et les yeux révulsés sur un trottoir fendillé de la capitale”. Fair enough.

Avec le recul et du haut de mon expérience crépusculaire, je crois pouvoir accoucher d’une formule, d’un théorème aux vertus scientifiques inébranlables : l’obsession du jean Levis est inversement proportionnelle à l’extension du pouvoir d’achat. Plus on peut garnir sa garde robe de jean Levis, moins on en a envie. Aujourd’hui, mon camarade G, qui n’est pas vraiment mon camarade mais que je compte parmi mes amis Facebook, ne porte sûrement plus de jean Levis. Il est devenu le chroniqueur de la vie nocturne bruxelloise. Les attentes de ce milieu-là ne se nourrissent certainement pas du prosaïsme provincial du jean Levis. G est passé à autre chose, bien qu’il soit resté fort pauvre.

Une chose cependant demeure. À travers le temps, ce qu’on appellera le focus, change de branche. Mais le besoin d’identification demeure. Mon cousin demeuré, par exemple, a fréquenté une école de catholiques nantis. Il va de soi qu’il en est sorti tout formaté. Il porte cette spectaculaire coupe de cheveux “à mèche”, des vêtements onéreux fabriqués par des petits chinois, il a un scooter, parfois ses parents lui prêtent leur SUV, sa manière d’être de droite est odieuse dans ce qu’elle a d’ostentatoire et de méprisant pour le populaire, à 18 ans et alors qu’il n’a pas encore mis trois filles enceintes, il a la morgue de celui pour qui l’humanité et ses rouages économiques n’ont que des fulgurances. C’est pourtant mon cousin demeuré et non mon ami G, qui n’est pas vraiment mon ami, qui règnera sur le monde. Mais par-delà tout cela, son look, ses cheveux, sa dentition, l’ourlet-même de son pantalon de velours côtelé l’identifient à sa caste. Mon jean Levis me permettait d’appartenir à ceux dont on ne se moque pas, sa mèche ridicule l’identifie de facto à cette meute-là.

Mais ce n’est pas tout. Aujourd’hui, je fréquente parfois des jeunes bruxellois. Gay pour la plupart ou en tous cas, gay friendly. Ils sont jeunes, beaux, intelligents. Ils aiment l’art, le revendiquent. L’architecture les passionne et, mieux encore, l’urbanisme. Ils participent à des soirées qui, contrairement aux soirées de mon adolescence, ne sont pas animées par des DJs mais par des Collectifs Berlinois. Dans ces soirées, on trouve des installations. On se drogue aussi, beaucoup, pour colorer son Collectif Berlinois de teintes que la sobriété renverrait peut-être un peu à son hautaine médiocrité. Toujours est-il que ces jeunes créatifs, architectes, apparatchiks de l’intelligentsia commissionnaire européenne, avocats, poètes maudits, se distinguent tous par un goût commun du jean slim ponctué de petites tennis blanches et des lunettes Paul Smith. Cette uniformisation de leur dégaine les renvoie évidemment à leur moi profond, celui-là même qui se souvient des jeans Levis, celui qui crie, depuis les ténèbres de l’inconscient collectif, que l’adolescence n’est pas morte, que le sésame de l’acceptation de la meute doit encore être emporté, jour après jour, au prix d’une faculté d’identification vestimentaire immédiate. Ainsi se parent-ils de l’inconfortable jean slim et des tristes tennis blanches, ainsi chaussent-ils leurs nez d’énormes lunettes Paul Smith qui, demain, provoqueront l’hilarité de générations ultérieures promptes à railler ce qui faisait notre contemporanéité, comme nous n’eûmes pas plus de compassion pour les talonnettes à plateforme des Bee Gees.

Mais à me lire, on pourrait croire que j’ai tout compris, que moi seul refuse le moule, que je serais une sorte de Jack Kerouac de la lunette Paul Smith. Non, en vérité, il n’en est rien. D’abord, suivre les autres, c’est fatigant. Ca demande beaucoup d’attention, comme d’être défenseur au basketball, on ne reste pas tout penaud en pointe de formation, faut être sur le coup. Or je ne suis pas sur le coup. Puis, il est des modes dont on s’accommode plus ou moins bien. Quand, par exemple, j’ai essayé des lunettes Paul Smith, je me suis surpris à trouver en moi le sosie parfait de Golda Meir. Puis –plus cruel encore- il a fallu admettre que la rotondité de mon derrière ne me donnait pas immédiatement accès au jean slim. C’est donc ma constitution qui fut ici facteur d’exclusion sociale. C’est mon corps et non moi qui refusa l’adhésion. La constitution supplante la détermination plutôt qu’elle ne la corrobore. Triste monde, en vérité.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s