Portraits retrouvés (VI) : Sandrine Piau et David Kadouch, le parfum d’une gare

En relisant la conversation entre Sandrine Piau et David Kadouch autour de leur prochain disque, je suis tombé sur un parfum. Pas un parfum identifié, posé sur une coiffeuse, prisonnier de son flacon, avec nom de couturier et égérie mélancolique regardant la mer en robe trop légère. Non. Un parfum croisé dans une gare. Quelqu’un passe. On ne l’a peut-être même pas vu. Déjà la peau qui le porte s’éloigne. Il ne reste qu’une trace, presque rien, une preuve minuscule que quelque chose a eu lieu. C’est peut-être cela, un disque.

Sandrine Piau et David Kadouch, photos LInda Blanchet
Sandrine Piau et David Kadouch, photos LInda Blanchet

On croit qu’un album fixe la musique. En réalité, il fixe surtout l’impossibilité de la fixer. Une voix, un piano, une respiration, une attaque, une pédale, une inflexion, une seconde d’abandon : tout cela, dans la vie ordinaire du concert, disparaît à mesure qu’il advient. Le son est un animal sans squelette. Il passe, il frémit, il se dissout. Le disque, lui, tente de sauver un peu de cette disparition. Il ne conserve pas la vie. Il en garde une empreinte.

Le projet de Sandrine Piau et David Kadouch s’appelle Voyage intime. Il paraîtra à l’automne. Beau titre, parce qu’il ne promet ni carte postale ni itinéraire balisé. Le voyage, ici, ne consiste pas à partir de Vienne pour arriver à Paris avec une correspondance à Munich et une valise perdue à Liège-Guillemins, quoique la valise perdue demeure l’une des formes les plus pures de la métaphysique appliquée. Il s’agit d’un voyage plus trouble, plus intérieur, plus difficile à tamponner sur un passeport.

Un voyage dans les états de l’âme.

Sandrine Piau le dit très bien : construire un récital, c’est assembler de petites histoires pour en faire naître une plus vaste. Un Lied, une mélodie, une miniature : chaque pièce contient un monde. Il faut ensuite décider dans quel ordre ces mondes se regardent, se répondent, se contredisent ou s’éclairent. C’est de l’architecture avec des songes. On emprunte aux compositeurs, aux poètes, aux morts, aux vivants, puis l’on dispose tout cela sur une table comme des objets retrouvés dans une chambre après un départ.

Chez Piau et Kadouch, le voyage ne va pas seulement d’un lieu à un autre. Il va de la vie vers ce qui la menace, de la mémoire vers ce qui l’efface, de l’amour vers ce qui lui survit peut-être. Au début, une sirène entraîne doucement un enfant vers la mort. À la fin, La mort des amants ouvre l’hypothèse inverse : l’amour, au moins lui, ne se laisse pas entièrement ensevelir. Entre les deux, le récital semble poser cette question affreusement simple : que faisons-nous du temps qui passe ?

La réponse tient peut-être dans le mouvement.

La mort, dit Sandrine Piau, est le couperet qui s’abat sur le mouvement. Tant qu’il y a mouvement, même presque rien, même un souffle, même une buée sur des lèvres bleues, quelque chose résiste encore. Cette image me plaît énormément. Elle évite le grand discours. La vie n’est plus une idée. C’est un reste de chaleur. Une vapeur fragile. Un signe qu’il n’est pas tout à fait trop tard.

David Kadouch, lui, parle de la musique comme d’un lieu où l’on peut revivre les émotions pour la première fois. C’est une formule magnifique, parce qu’elle touche à l’étrange injustice de notre métier de vivant. Nous passons notre temps à perdre ce que nous vivons. Même les bonheurs s’éloignent au moment où ils nous arrivent. La musique, parfois, réouvre la porte. On connaît les notes, et pourtant elles recommencent. On sait ce qui va se passer, et pourtant l’expérience demeure neuve. Même disque. Même mélodie. Même phrase. Mais pas le même soir, pas le même corps, pas la même fatigue, pas le même amour, pas la même peur.

C’est sans doute cela, la poétique de la mémoire.

Non pas se souvenir fidèlement — activité de greffier, admirable mais insuffisante — mais permettre à ce qui fut de revenir autrement. Comme un parfum. On ne reconstitue pas la personne qui l’a porté. On ne retrouve ni son visage, ni sa destination, ni le quai sur lequel elle s’est arrêtée. On retrouve seulement l’ébranlement minuscule qu’elle a laissé derrière elle.

Dans cette conversation, Piau dit aussi son incroyance et son attirance pour le Mystère. J’aime ce paradoxe : une chanteuse irréligieuse que la voix a prédestinée aux anges. L’opéra et la mélodie adorent ce genre de contradictions. Ils savent que nous ne croyons pas forcément à ce que nous chantons, mais que nous avons tout de même besoin de nous en approcher. La musique ne convertit pas. Elle autorise à frôler. C’est déjà beaucoup.

Conver de l'album voyage intime avec Sandrine Piau et David Kadouch : sortie en automne
Conver de l’album voyage intime avec Sandrine Piau et David Kadouch : sortie en automne

Peut-être est-ce même son élégance suprême : elle ne force pas la croyance, elle suspend l’incrédulité. Elle ne répond pas à la question de la mort, elle lui offre une chambre d’écho. Elle ne console pas toujours, mais elle accompagne. Et, dans les meilleurs cas, elle nous permet de regarder l’abîme en continuant à respirer.

Voilà ce que ce disque semble vouloir faire : non pas raconter un voyage, mais sauver quelques tonalités du passage. Un peu de tristesse, un peu de doute, beaucoup de vie, quelques paysages vus par la fenêtre du train, des valises égarées, une sirène, des amants morts, une buée, des anges, et ce parfum dans une gare que personne n’aura su retenir.

Il paraîtra à l’automne.

Ce qui est bien choisi.

L’automne est la saison des voyages immobiles. Les arbres partent sans bouger. Les feuilles prennent congé avec une politesse spectaculaire. La lumière décline, mais ne renonce pas tout à fait. On y comprend mieux que chaque beauté est une forme de départ, et que le rôle des artistes consiste parfois à se tenir sur le quai, juste avant que le train ne s’ébranle, pour noter ce que les autres n’auront pas vu.

Sandrine Piau et David Kadouch ne promettent pas de nous conduire quelque part.

Ils promettent mieux.

Nous rappeler que nous sommes déjà en route.

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