12 September 2016.
Dans les journées presse, l’humanité se découpe souvent en tranches de trente minutes.
On arrive à l’heure. On attend dans un couloir. On sourit à une attachée de presse qui sourit déjà depuis le matin à des gens qui sourient parce qu’ils ont besoin de quelque chose. On jette un œil à sa montre. On sait que, dans le meilleur des cas, on disposera d’une demi-heure. Pas une minute de plus.
C’est la règle.
Ce jour-là, à Londres, dans les bureaux d’Askonas Holt, Joyce DiDonato recevait la presse européenne. L’exercice est étrange. Une artiste qui chante devant des milliers de personnes se retrouve enfermée dans un bureau, face à des journalistes qui défilent les uns après les autres avec leurs questions, leurs carnets, leurs micros, leurs obsessions et parfois leur transpiration.
Le collègue avant moi était allemand. Il avait l’air d’avoir traversé Londres à pied sous une pluie tiède, avec dans son sac l’intégrale de Wagner, deux bananes trop mûres et une angoisse civilisationnelle. Il parlait beaucoup. Joyce DiDonato écoutait. Il parlait encore. Elle écoutait toujours. L’attachée de presse, d’abord diplomate, puis moins diplomate, finit par intervenir.
Il avait dépassé son temps.
C’est toujours un mauvais moment. Pour celui qui sort. Pour celui qui attend. Pour celle qui doit rappeler que le temps, contrairement à la musique, ne se dilate pas à volonté.
Lorsque mon tour arriva, je pensais trouver une chanteuse un peu lasse. Une diva professionnelle, certes, mais déjà happée par la suite. On connaît ces entretiens où la première poignée de main contient la fatigue des cinq précédentes. On vous reçoit poliment, mais l’esprit est ailleurs. Le corps est là, l’agenda déjà dans la pièce suivante.
Joyce DiDonato, elle, était là.
Entièrement.
C’est peut-être ce qui m’avait le plus frappé. Non pas la voix, que je connaissais. Non pas la carrière, déjà immense. Non pas même cette célébrité particulière qui fait que certains artistes classiques franchissent la frontière invisible séparant l’admiration des mélomanes d’une forme de reconnaissance collective.
Non. Ce qui m’avait frappé, c’était sa façon de vous faire oublier le dispositif.
En deux minutes, elle vous appelait par votre prénom. Elle voulait vous servir un café. Elle s’inquiétait de savoir si le trajet s’était bien passé. Elle avait cette affabilité du Midwest qui, chez d’autres, pourrait tourner à la carte postale. Chez elle, rien ne sonnait fabriqué.
On aurait pu croire qu’elle recevait dans sa cuisine, quelque part au Kansas, entre deux voisins tondant leur pelouse avec une ferveur quasi liturgique.
Mais nous étions à Londres, dans une agence prestigieuse, au milieu d’une journée presse minutée comme un embarquement Ryanair.
C’est là que résidait le miracle.
Joyce DiDonato ne faisait pas semblant d’avoir du temps. Elle vous en donnait.
Je ne veux pas dire par là qu’elle ignorait les contraintes. Au contraire. Elle était extrêmement professionnelle. Elle savait très bien où elle se trouvait, ce qu’elle devait faire, combien de journalistes l’attendaient encore et à quelle heure il faudrait passer à la suite. Mais cette conscience du temps ne devenait jamais une brutalité. Elle ne vous était pas jetée au visage. Elle ne transformait pas l’entretien en course contre la montre.
Elle avait l’art rare de créer, dans un cadre parfaitement artificiel, un moment qui ne l’était pas.
C’est sans doute pour cela qu’elle chante comme elle chante.
On dit souvent de Joyce DiDonato qu’elle parvient, dans les grandes salles, à donner l’impression de chanter pour chacun. C’est une formule que l’on emploie parfois paresseusement pour les grands interprètes. Dans son cas, elle a quelque chose de littéral. Même sans micro, même face à cinq mille personnes, elle donne à chaque auditeur l’illusion délicieuse d’être personnellement visé.
Ce jour-là, dans un bureau londonien, elle faisait exactement la même chose.
Elle ne chantait pas. Elle répondait à des questions.
Mais elle vous donnait l’impression que cette demi-heure n’était pas un créneau. Qu’elle n’avait pas été précédée par un Allemand dégoulinant et suivie par un confrère italien, français ou néerlandais, armé lui aussi de son petit magnétophone et de son admiration plus ou moins contenue. Elle faisait comme si l’entretien commençait vraiment avec vous.
C’est peut-être cela, au fond, être une grande artiste.
Non pas seulement impressionner.
Accueillir.
L’époque voulait que l’on parle de son disque consacré à la guerre et à la paix. Vaste programme. L’opéra, il est vrai, déborde de royaumes dévastés, de reines trahies, d’amants poignardés, de généraux sanguinaires et de pères qui maudissent leurs enfants avec une énergie que les réunions de copropriété n’ont jamais vraiment égalée. Joyce DiDonato avait bâti là-dessus un programme flamboyant, alternant le feu et la consolation, la colère et le retour au calme.
Mais, en y repensant, le sujet du jour était déjà dans la pièce.
La guerre, c’était le calendrier. La mécanique. La succession des rendez-vous. Le retard. La porte qui s’ouvre et se referme. L’attachée de presse contrainte d’entrer dans l’arène pour sauver les minutes restantes.
La paix, c’était Joyce DiDonato qui vous demandait si vous vouliez un café.
Je force à peine.
On mesure souvent les artistes à leur puissance de projection, à l’ampleur de leur répertoire, à leur intelligence musicale. C’est normal. Mais on oublie parfois que leur manière d’être au monde finit toujours par passer dans leur chant. Chez DiDonato, cette manière d’être tient en partie à une politesse profonde, presque active. Pas la politesse décorative des gens qui savent se tenir. Une politesse plus rare, qui consiste à faire une place.
Elle savait ce que coûtait une place.
Son succès n’était pas arrivé à vingt ans, porté par une mythologie de prodige précoce. Il avait mis du temps. Elle avait connu l’agenda qui ne se remplit pas, les engagements qui tardent, cette angoisse particulière des musiciens dont le talent ne suffit pas toujours à déclencher la grande machine. Peut-être cela explique-t-il quelque chose. Peut-être pas. Les explications psychologiques sont souvent des fauteuils trop confortables où l’on s’assied avec un peu trop d’assurance.
Mais il y avait chez elle une absence totale de désinvolture.
Rien ne semblait acquis.
Ni le succès. Ni l’écoute. Ni la présence de celui qui était assis en face d’elle.
Je ne me souviens plus de toutes ses réponses. C’est le problème des interviews. On les enregistre pour ne rien perdre, puis c’est précisément ce qui n’était pas prévu qui survit le mieux. Une intonation. Un geste. Une porte ouverte au mauvais moment. Un café proposé avec insistance. Une attachée de presse qui entre dans la pièce comme on vient interrompre un opéra au milieu d’un récitatif.
Je me souviens surtout d’être sorti de là avec une impression singulière.
J’avais eu trente minutes.
Mais je n’avais pas eu l’impression d’être chronométré.
C’est peu de chose, dira-t-on. C’est immense, au contraire. Dans un monde où tout le monde manque de temps, où chacun répond en surveillant déjà la notification suivante, il existe une élégance presque aristocratique à faire croire à l’autre qu’il n’est pas une case dans un agenda.
Joyce DiDonato est une diva.
Le mot est juste, à condition de lui enlever ce qu’il contient parfois de caprice, de hauteur ou de théâtre inutile. Une diva, au sens ancien, c’est une femme dont la voix semble venir d’un endroit un peu plus vaste qu’elle-même.
Ce jour-là, pourtant, ce n’est pas sa voix qui m’a le plus impressionné.
C’est sa disponibilité.
Dans les journées presse, l’humanité se découpe souvent en tranches de trente minutes.
Joyce DiDonato, elle, avait trouvé le moyen de retirer le couteau.
Merci pour cette pépite. Un bonheur de vous lire. Ce sera un beau moment de ma journée.