Portraits retrouvés
Les interviews passent. Les carnets restent. Des années plus tard, il arrive qu’un visage, une phrase ou un détail revienne à la mémoire. Cette série est née de ces souvenirs-là. Non pas des portraits réécrits, mais des rencontres telles qu’elles me reviennent.
Il y a deux ans, je rencontrais Raphaële Green.1
Je serais bien incapable de dire dans quel ordre les sujets se sont enchaînés. Les interviews ressemblent parfois à ces conversations où l’on emprunte mille chemins avant d’arriver quelque part. Les carnets, eux, conservent les faits. La mémoire est plus capricieuse. Elle choisit.
De cette rencontre, elle n’a gardé qu’une couleur.
Le vert.
Avant même que nous parlions d’opéra, de Puccini ou de Mozart, Raphaële Green m’avait expliqué que son nom de scène n’était pas un patronyme, mais un choix. Un mot de cœur. Le vert l’apaise, la relie à la nature, lui indique la bonne direction. Enfant, elle coloriait tout en vert. Adulte, elle s’habille presque exclusivement de cette couleur. Et juste avant d’entrer en scène, elle cherche instinctivement le petit voyant vert de la sortie de secours.
Non pour fuir.
Pour se rassurer.
Je me souviens avoir trouvé cela étonnant. On imagine volontiers les artistes habités par le trac, mais rarement par un détail aussi précis, aussi intime. Un simple point lumineux, perdu au fond d’un théâtre, capable de remettre les choses à leur place.
À bien y réfléchir, ce détail racontait déjà la jeune femme que j’avais en face de moi.
Elle venait d’une maison où la musique semblait circuler comme l’air. Son père, arrivé de Kinshasa pour poursuivre un doctorat à Louvain, sa mère, née à Brazzaville, avaient choisi Namur pour y construire leur vie. Les trois filles du couple passaient leurs journées entre l’école et l’Académie de Jambes. Solfège, piano, violon, danse. Puis elles rentraient à la maison et se disputaient l’accès à la salle de musique.
Le plus beau dans cette histoire est peut-être que les parents finirent eux-mêmes par s’inscrire à l’Académie. À force d’y conduire leurs enfants, ils avaient attrapé le virus. Son père dirige aujourd’hui une chorale interculturelle où se croisent le français, le lingala, le kikongo et d’autres langues encore. Sa mère, disait Raphaële en souriant, chante du matin au soir.
Et pourtant, elle-même ne se voyait pas chanteuse.
Trop timide.
Cette confidence m’avait surpris. Quelques mois auparavant, je l’avais découverte sur la scène de La Monnaie dans Suor Angelica. Elle incarnait une religieuse gourmande de sucreries avec un naturel désarmant. Difficile d’imaginer que cette présence scénique puisse appartenir à quelqu’un qui, adolescente, n’osait presque pas chanter.
Elle avait d’ailleurs commencé par étudier les sciences politiques. Le chant restait une passion discrète, presque secrète. Puis il y eut ce cours hebdomadaire qu’elle attendait toute la semaine. Elle m’avait dit une phrase que j’ai notée aussitôt : « C’était le jour où je sortais de ma bulle. »
Le reste appartient à ces parcours dont on dit qu’ils s’imposent d’eux-mêmes. L’Opéra Royal de Wallonie l’engage dans ses chœurs, l’Opéra des Flandres lui confie un premier rôle de soliste, La Monnaie l’accueille au sein de la MM Academy. Rares sont les jeunes chanteurs qui séduisent aussi rapidement les trois grandes maisons lyriques du pays.
Mais, curieusement, ce n’est pas cela qui me revient en premier.
Je pense plutôt à cette prise de sang.
Stressée, incapable de se détendre, elle voit l’infirmière peiner à trouver une veine. Celle-ci lui suggère alors de penser à autre chose. Raphaële commence à fredonner un air de Carmen. Lorsqu’elle termine, la prise de sang est finie. Depuis, elle chante systématiquement pendant les examens médicaux. Certains comptent jusqu’à dix. Elle, elle chante Bizet.
Cette anecdote m’avait fait rire. Aujourd’hui encore.
Notre conversation avait aussi pris un tour plus grave lorsqu’elle évoqua les préjugés auxquels elle se heurtait parfois. Combien de fois lui avait-on conseillé de faire du jazz plutôt que de l’opéra ? Comme si la couleur de peau déterminait naturellement un répertoire. Elle me raconta aussi cet organisateur qui lui avoua, après un concert, avoir été « rassuré » en entendant sa voix. Une remarque maladroite, qui disait davantage de celui qui la prononçait que de celle qui la recevait.
Deux ans plus tard, la carrière de Raphaële Green a naturellement poursuivi son chemin. Les rôles se succèdent. Les affiches changent.
Moi, lorsque son nom revient, je ne pense ni aux productions ni aux critiques.
Je revois un petit voyant vert, au fond d’un théâtre.
Et je me dis que nous avons tous, avant d’entrer en scène — quelle qu’elle soit — besoin d’une lumière qui nous rappelle où se trouve la sortie.
Ne serait-ce que pour avoir le courage de ne jamais l’emprunter.
- « La verte ardeur de Raphaële Green » dans La Libre Belgique (ici, en édition numérique), par en édition papier le 4 novembre 2022. ↩︎
Oooooh quel bel article !