En rouvrant ce vieux portrait d’Alexandre Kantorow, je suis tombé sur une phrase de père.
Elle ne venait pas de lui, mais de Jean-Jacques Kantorow, rencontré quelques années plus tôt. À la fin d’un entretien, presque en passant, avec cette gêne charmante des parents qui savent qu’ils vont dire une énormité tout en faisant mine de n’y toucher qu’à peine, il avait glissé : « Vous savez, j’ai un fils qui joue du piano, il a un talent fou. »
Ah oui, vraiment ?
Quelques années plus tard, le fils en question avait remporté le Concours Tchaïkovski de Moscou, déboulé dans la galaxie piano comme une comète et contraint le monde musical à retenir son prénom. Alexandre. Plus seulement Kantorow. Alexandre Kantorow. Cette opération-là, dans les familles d’artistes, n’a rien d’automatique. Il faut parfois une vie pour se faire un prénom lorsqu’on porte déjà un nom.
On aurait pu écrire l’histoire du prodige. Le jeune homme timide, les cheveux romantiques, la victoire à Moscou, les disques couverts de lauriers, Saint-Saëns, Brahms, les tournées, les salles qui écoutent autrement depuis qu’un concours russe a décidé de braquer sur lui toute la lumière disponible. Mais ce n’est pas cela qui me revient.
Ce qui me revient, c’est un fils qui découvre son père.
Non pas l’inverse. L’histoire ordinaire voudrait que le père découvre le talent de l’enfant. Ici, c’était plus étrange, plus lent, plus beau peut-être. Jean-Jacques Kantorow était bien sûr son père avant d’être un violoniste. Il partait en tournée, travaillait quelque part dans la maison, existait dans cette zone à la fois immense et floue où les enfants rangent les activités des adultes. Papa joue du violon. Papa prend l’avion. Papa a des disques. Papa est là, puis n’est pas là.
Alexandre disait ne pas avoir tout de suite compris le niveau qui était le sien. Il l’entendait travailler au loin. Il entendait ses disques passer à la maison. L’oreille, pendant ce temps, faisait son marché sans prévenir personne. Elle ramassait des choses, des intensités, des couleurs, des façons de respirer, peut-être même une certaine idée du danger. Puis l’adolescence arriva, avec ce moment merveilleux où l’on commence à comprendre que les parents ont eu une vie avant de devenir nos parents, et parfois même un talent.
Il écouta vraiment son père.
Et reçut, selon ses mots, une petite baffe.
J’aime cette expression. Elle est à la fois tendre et très exacte. La compréhension musicale n’est pas toujours une illumination. C’est parfois une baffe. Quelque chose vous arrive en pleine figure, non pour vous humilier, mais pour vous réveiller. Alexandre Kantorow comprit alors que son oreille avait emprunté beaucoup à l’art de son père. Le mot est magnifique : emprunter. Pas voler. Pas hériter au sens notarial. Emprunter, comme on emprunte un livre, une route, une manière de se tenir dans le son.
De là naquit leur relation musicale. Ils se mirent à travailler ensemble, à déchiffrer des partitions, à enregistrer. Le père, qui avait d’abord été simplement le père, devenait aussi un musicien que le fils pouvait rencontrer. Il y a dans cette idée une délicatesse considérable. On croit connaître les siens parce qu’ils ont toujours été là. On les découvre parfois très tard, par un détour, une œuvre, une phrase, une répétition, un silence.
En relisant l’entretien, je me dis que tout le portrait tient peut-être dans cette distance.
Le père travaillait au loin.
Le fils écoutait sans savoir qu’il écoutait.
Puis, un jour, le loin devint proche.
Ce que le fils disait avoir reçu de son père n’était pas une recette, encore moins une manière. C’était plutôt un goût du risque, une volonté de dépassement, cette liberté qui ne tombe pas du ciel mais repose au contraire sur une préparation si longue qu’elle permet, le moment venu, de lâcher prise. Chez Jean-Jacques Kantorow, il entendait un musicien qui n’était prisonnier de rien. Au violon, pourtant, les barreaux sont nombreux. C’est l’une des belles images de l’entretien : un instrument comme une cage dont les grands artistes savent faire oublier les barreaux.
Le piano n’a pas de vibrato. C’est entendu. Il frappe, il résonne, il s’éteint. Mais Alexandre Kantorow disait avoir cherché, quelque part, la chaleur et l’intensité du vibrato paternel dans le son du piano. Voilà une ambition suffisamment impossible pour devenir intéressante. Chercher au clavier ce qui n’appartient pas au clavier. Faire hanter le marteau par l’archet. Demander à un instrument qui ne peut pas soutenir la note de se souvenir du chant.
C’est sans doute là que le portrait quittait la filiation pour rejoindre quelque chose de plus vaste. Alexandre Kantorow parlait beaucoup de liberté, mais jamais comme d’un droit acquis. Sa liberté avait quelque chose de laborieux, au meilleur sens du terme. Elle passait par le cadre, par l’obsession, par l’étude, par des semaines entières sur une œuvre, puis par ce moment du concert où l’on accepte de ne plus tout tenir. Certains soirs, disait-il, il entre en scène avec l’envie d’écouter le son, de se laisser porter par sa direction. D’autres soirs, il trépigne dans la loge comme un fauve en cage, ivre de monter sur scène.
C’est peut-être cela, le romantisme véritable. Non pas les cheveux en bataille, même s’ils aident toujours un peu les photographes. Non pas le regard fiévreux posé sur l’horizon, surtout lorsqu’il n’y a qu’un radiateur derrière le photographe. Le romantisme, chez Kantorow, tenait plutôt à cette tension entre la concentration et l’absence. Préparer jusqu’à l’obsession, puis accepter que le concert décide autre chose. Vouloir retrouver une vérité aperçue la veille, tout en sachant qu’elle ne reviendra jamais sous la même forme.
Les interprètes sont condamnés à cela. Chaque soir, ils cherchent à rejoindre quelque chose qu’ils ont déjà perdu.
Ce qui m’avait frappé aussi, c’est que ce jeune homme, présenté comme un prodige, ne parlait presque jamais en prodige. Il parlait en réceptacle. Le mot est moins spectaculaire, mais plus juste. Il voulait absorber. Absorber Cziffra, même si l’adolescent qu’il avait été n’en avait d’abord retenu que la vélocité et la virtuosité décoiffante. Absorber Le Sacre du printemps, la musique orchestrale, la musique de chambre, les rayonnages d’une bibliothèque du Conservatoire dévorée avec des amis. Absorber Wagner, le timbre, les voix, le cinéma japonais, les Russes, Tarkovski, Wong Kar-wai, Tarantino, toutes ces nourritures extra-musicales qui finissent par infuser dans le geste.
Il y avait chez lui quelque chose d’affamé et de calme.
La combinaison est rare.
Beaucoup d’artistes affamés deviennent bruyants. Beaucoup d’artistes calmes finissent par devenir prudents. Lui semblait appartenir à cette catégorie plus subtile de musiciens qui ont besoin que la tête déborde pour que les mains trouvent leur place. Il disait avoir besoin de films, de voyages, de rencontres, de personnes plus extraverties que lui. Sans cette autre vie, peut-être n’arriverait-il pas à monter sur scène. C’est une confidence plus importante qu’elle n’en a l’air. Le concert n’est pas séparé de l’existence. Il en est la distillation.
Il parlait aussi de solitude, de lassitude, d’envie de partir aux Bahamas, ce qui reste l’une des formes les plus honnêtes de métaphysique contemporaine. Sous le sourire, sous la timidité, sous les manières parfaites, il y avait ce que les vrais timides savent bien : une carapace. On reçoit des mots après les concerts, mais on ne sait pas toujours quoi en faire sur le moment. On les comprend plus tard, lorsque la carapace tombe. Le succès, lui, exige souvent des réactions immédiates. La sensibilité, elle, travaille à retardement.
C’est peut-être pour cela que le cinéma occupait tant de place dans son imaginaire. Tarkovski et Wong Kar-wai ne racontent pas seulement des histoires. Ils donnent au temps une consistance, une couleur, un parfum de rêve. Kantorow parlait de cette manière d’être parfois le témoin interloqué de sa propre réalité. La formule lui allait bien. On l’imagine assez, sortant de scène après Moscou, regardant sa propre gloire comme un film un peu ralenti dont il serait à la fois l’acteur principal et le spectateur surpris.
Il avait gagné le Concours Tchaïkovski, pourtant il ne semblait pas avoir été avalé par l’événement. Pendant le concours, disait-il, l’enjeu disparaissait : pas le temps de penser. Il travaillait, croisait les autres candidats dans les couloirs ou les magasins de piano, traversait physiquement une épreuve brutale mais psychologiquement heureuse. Avec le recul, il avait l’impression d’avoir survolé tout cela, d’en avoir gardé les détails à distance respectueuse. Comme si même les grands chocs avaient besoin, chez lui, d’un long temps d’infusion.
Cela rejoint le père.
Toujours.
Un fils entend son père au loin. Des années plus tard, il comprend. Un pianiste remporte Moscou. Des années plus tard, les souvenirs renaîtront peut-être. Un spectateur lui dit quelque chose après un concert. Plus tard seulement, il mesure ce qui lui a été offert. La vie d’Alexandre Kantorow, du moins telle qu’elle apparaissait dans cet entretien, semblait fonctionner par retards sensibles. Ce qui arrive aujourd’hui ne prend tout son sens que demain. Ou dans dix ans. Ou dans une sonate de Brahms enregistrée avec son père et que l’on ne sait pas encore si l’on publiera, parce qu’elle pourrait aussi rester un souvenir intime.
J’aime beaucoup cette hésitation.
Publier ou garder.
Offrir au monde ou conserver pour soi.
Dans les familles de musiciens, l’intime et le public se mélangent d’une manière parfois cruelle. Une sonate jouée avec son père peut être un disque, donc un objet, donc une actualité, donc un produit soumis aux calendriers, aux critiques, aux pochettes, aux services de presse et aux gens qui écrivent “magnifique complicité” comme on coche une case. Mais elle peut aussi être autre chose : du temps repris. Une conversation que l’on n’a pas eue. Une façon de dire ce que l’on n’aurait jamais dit à table.
Le titre de l’entretien original était Sonate d’automne. Je le trouve aujourd’hui plus juste encore que je ne l’avais peut-être mesuré. L’automne n’était pas seulement une couleur de saison ou une élégance de magazine. C’était le moment d’une transmission. Le père envisageait de quitter la scène comme violoniste. Le fils, lui, y entrait avec la force d’un nom devenu prénom. Entre les deux, il y avait Saint-Saëns, Brahms, des concerts, des projets, et cette frustration très simple : ne pas passer assez de temps ensemble.
Au fond, tout revient là.
Le temps.
Le temps qu’il faut pour entendre vraiment son père. Le temps qu’il faut pour devenir soi-même. Le temps qu’il faut pour que les influences cessent d’être des modèles et deviennent des matières. Le temps qu’il faut pour comprendre que les partitions, loin de nous enfermer, peuvent être nos alliées dans la liberté.
Alexandre Kantorow disait que beaucoup d’œuvres faisaient partie de sa famille, même lorsqu’il ne les jouait pas. Beethoven, Mozart, Brahms, Wagner. Cette phrase, chez lui, n’était pas une coquetterie de mélomane. Elle prolongeait l’autre famille, la vraie, celle du père entendu au loin. Les compositeurs deviennent parfois des parents parallèles. Ils élèvent, grondent, consolent, obsèdent, imposent leurs règles, puis vous laissent croire que vous êtes libre lorsque vous avez enfin compris leur loi.
Je ne sais pas ce qui me touche le plus dans ce portrait retrouvé : le jeune homme couronné qui demeurait étonnamment calme, le pianiste qui voulait faire chanter son clavier comme un violon, le cinéphile qui rêvait de Bayreuth en se demandant s’il ne valait pas mieux alimenter le mythe dans sa tête, ou le fils qui, un jour, écouta son père et comprit qu’il avait grandi dans le voisinage d’un grand artiste.
Peut-être est-ce simplement cela.
Nous vivons longtemps à côté de certaines évidences. Elles travaillent au loin, dans une autre pièce. Nous les entendons sans les comprendre. Puis un jour, quelque chose s’ouvre. Une oreille. Une porte. Une phrase de Brahms. Et ce qui n’était qu’un bruit familier devient une origine.
Alexandre Kantorow avait remporté Moscou.
Mais dans cet entretien, sa plus belle victoire était peut-être ailleurs.
J’ai toujours le sentiment d’un privilège quand je vous lis.Merci.