Portraits retrouvés (V) : Marie Darrieussecq ou le cauchemar drôle (****)

En rouvrant cet entretien que m’accorda l’autrice Marie Darrieussecq ce 24 octobre 2024 pour La Libre Belgique, je suis retombé dans un trou.

Pas n’importe lequel. Celui d’Alice. On croit le connaître parce que Disney l’a repeint en bleu et blanc, parce qu’un lapin y court en retard, parce qu’un chat y sourit en se dissolvant dans l’air et que des théières y produisent des effets de société assez comparables aux fins de banquet chez des cousins éloignés. On croit entrer dans un pays des merveilles. On oublie que la première chose qu’Alice y fait est de tomber.

Longtemps.

Très longtemps.

Marie Darrieussecq n’a pas mis longtemps à dissiper le malentendu. Alice au pays des merveilles, disait-elle, est un cauchemar. Un cauchemar très angoissant. Heureusement très drôle. Tout était là. Non pas le contresens habituel qui transforme Lewis Carroll en fournisseur de bizarreries charmantes pour enfants en chaussettes hautes, mais cette vérité plus dérangeante : l’absurde fait rire parce qu’il menace. Buster Keaton tombe. Charlot manque de se faire écraser. Alice boit, mange, rétrécit, grandit, se perd, se fait gronder, s’expose à des puissances qui parlent une langue dont elle connaît tous les mots mais plus aucune règle.

C’est un livre pour enfants, évidemment. Donc un livre terrifiant.

Je ne sais plus si l’entretien avait été pensé ainsi dès le départ, mais il prit très vite la forme d’un miroir. Marie Darrieussecq parlait d’Alice, et quelque chose d’elle revenait sans cesse dans le reflet. Pas sous la forme de la confidence appuyée, celle qu’on emballe dans du papier de soie avant de la poser délicatement sur la table. Plutôt par glissements. Le sommeil. L’anxiété. Les substances. Les métamorphoses. Les petites filles. Les adultes. La langue. Le corps qui change de taille. La nourriture. La peur d’être mal reçue. Le besoin de parler quand même.

Elle venait de traduire Alice. Elle précisait aussitôt qu’elle n’était pas devenue spécialiste de Lewis Carroll. Elle était devenue spécialiste du texte d’Alice. La nuance est essentielle. On voudrait toujours que les traducteurs aient dormi sous le lit de leurs auteurs, fouillé leurs poches, inspecté leurs placards, établi la liste des névroses, des fantasmes et des chaussettes. Darrieussecq, elle, ramenait tout au texte. Carroll, au fond, l’intéressait moins qu’Alice. Le bonhomme lui paraissait même relativement secondaire : mathématicien, logicien, célibataire, figure trouble, peut-être pas si passionnante que cela. Le livre, lui, résistait. Et c’est peut-être la plus belle définition de la traduction : ne pas se coucher devant l’auteur, mais s’obstiner auprès du texte.

Il y a des fidélités qui passent par la trahison. Les couples anciens le savent. Les traducteurs aussi.

Elle racontait les choix, les arbitrages, les pertes nécessaires. Les illustrations de Tove Jansson venaient de la traduction finnoise, certains dessins répondaient à des jeux de mots qui n’étaient pas ceux du français. Il fallait donc négocier. Garder le sens, garder les sons, garder la forme, mais surtout garder la drôlerie. La drôlerie extrême de Carroll. Un marsouin pouvait devenir cachalot si le cachalot permettait de faire surgir un jeu de mots plus français. Il y a des fidélités qui passent par la trahison. Les couples anciens le savent. Les traducteurs aussi.

Ce qui m’avait frappé, surtout, c’était le lien qu’elle établissait entre Alice et le sommeil. Dans Pas dormir, Darrieussecq avait écrit l’insomnie ; dans Alice, elle retrouvait cette zone instable, hypnagogique, où l’on n’est pas tout à fait endormi, pas tout à fait réveillé, mais déjà livré aux images. Les dormeurs sains y passent quelques secondes avant de sombrer. Les insomniaques, eux, y demeurent. Ils entrent, sortent, reviennent, se réveillent, recommencent. “Pas de sommeil, seulement des rêves”, écrivait Kafka. Elle disait qu’elle ne comprenait pas cette phrase avant d’être elle-même insomniaque. Malheureusement, désormais, elle comprenait très bien.

Alice, dans cette lecture, n’est pas une petite fille qui dort paisiblement au pied d’un arbre. Elle est une enfant coincé dans la mécanique instable du rêve. Elle poursuit le lapin comme on poursuit une image qui s’éloigne dès qu’on croit l’avoir saisie. Elle tombe dans un pays où tout ressemble à la logique, mais où la logique a pris un mauvais médicament.

C’est peut-être pour cela que Darrieussecq parlait si bien du livre. Elle ne le commentait pas de l’extérieur. Elle reconnaissait sa température. Ce mélange d’angoisse et de précision, de cauchemar et de comique, de terreur intime et de mots qui déraillent. Chez elle, Alice cessait d’être un bibelot victorien pour devenir un manuel de survie au pays des adultes. La formule est splendide.

Qui peut prétendre être un adulte ?

Les adultes, dans Alice, sont ces créatures bizarres et dysfonctionnelles qui expliquent à l’enfant que tout est normal, que tout est en ordre, que tout fonctionne comme il faut, alors même qu’ils font n’importe quoi. Ils grondent, corrigent, ordonnent, menacent. Ils imposent l’étiquette, et l’étiquette devient un système d’assassinat. La Reine veut couper des têtes. Le Lapin est un petit employé paniqué, courtisan fanfaron, chef des laquais, domestique qui sadise ses domestiques. La Chenille devient “Monsieur Chenille”, petit homoncule dressé sur son champignon, huit centimètres de suffisance et de fumée. Le Chat de Cheshire, seul peut-être à comprendre le système, échappe à la décapitation parce qu’il a déjà la tête séparée du corps. C’est évidemment très pratique.

Dans ce monde, Alice apprend à désobéir.

C’est là que le livre devient politique, non par message, mais par structure. Darrieussecq y voyait un anti-manuel d’éducation. Non pas un conte pour apprendre aux petites filles à se tenir correctement à table, mais un livre pour leur donner des armes. Alice s’enhardit. Elle prend de plus en plus de poil de la bête, ou de poil de la créature. Au tribunal, elle grandit, se redresse, devient géante, regarde les adultes fous et finit par dire, en substance : tout cela n’a aucun sens. Le roi est nu. Ou plutôt : le pays des merveilles est dingue.

J’aime cette idée d’Alice comme enfant qui énonce la vérité. Non pas l’enfant pure, ni l’enfant mignonne, ni l’enfant décorative que l’époque victorienne enveloppe dans des voilages à la transparence parfois inquiétante. L’enfant qui voit. L’enfant qui comprend que les règles sont absurdes, que les puissants sont ridicules, que la langue ment, que la taille compte, que la politesse peut être une arme contre soi, et qu’il faudra bien, un jour, se mettre debout.

Alice est si profondément anglaise.

On comprend alors pourquoi Darrieussecq tenait à préserver le caractère britannique d’Alice. Ne pas franciser les comptines, ne pas remplacer trop vite le thé par une tisane républicaine, ne pas rapatrier l’enfant dans un décor qui nous arrangerait. Alice est anglaise, victorienne, prise dans un monde de reines, d’étiquette, de comptines de travers, de jeux logiques et de cruautés feutrées. La déplacer aurait affadi le cauchemar. Un cauchemar a besoin de sa décoration d’origine.

L’entretien bifurquait ensuite vers les substances, et là encore Alice devenait moins un personnage qu’une sœur inquiétante. Elle boit, mange, dose, ajuste, grandit, rapetisse, recommence. Une petite gorgée, une petite bouchée, un peu plus haut, un peu plus bas, un peu plus grande, un peu plus petite. Darrieussecq parlait de notre rapport à la quantité avec une franchise presque comique parce qu’elle ne cherchait pas à se rendre aimable. Tous les addicts connaissent cela, disait-elle en substance. Tous ceux qui négocient avec la dose. L’alcool, la nourriture, le sport, le manque, l’excès. Alice pense régler ses problèmes en mangeant et en buvant. Qui n’a jamais cru cela devrait être immédiatement nommé ministre de la Santé ou expulsé de l’espèce humaine.

Alice approcherait-elle des sombres 27 ans su glam’rock’ ?

Le plus juste, dans cette conversation, était peut-être que rien ne devenait jamais pesant. L’anxiété n’interdisait pas le rire. Le patriarcat n’empêchait pas le cachalot. L’insomnie n’éteignait pas la drôlerie. Marie Darrieussecq pouvait parler de Winnicott, de Dolto, de Kafka, de Tarkovski, de Virginia Woolf, d’Ovide, de Truismes, de Mary Shelley, et revenir aussitôt à un lapin qu’on aurait envie de gaver de Xanax et de Lexomil. C’est une grande qualité littéraire : savoir que le tragique n’a pas besoin de prendre une voix grave pour être entendu.

Il y avait aussi, dans son rapport à la traduction, quelque chose de très rassurant. Écrire un livre, disait-elle, suppose de le tirer de soi, parfois avec souffrance. Traduire, au contraire, c’est partir d’une matière déjà là. Le livre existe. Il suffit, disait-elle, de le tricoter dans une autre langue. Image modeste, image exacte. On ne bâtit pas une cathédrale. On tricote. Mais ceux qui ont déjà vu une maille filer savent qu’une catastrophe peut naître d’un presque rien.

Traduire Alice, c’était donc tricoter un cauchemar drôle.

Retrouver en français ce qui, en anglais, siffle, coupe, tombe, gonfle, rapetisse, déraille. Accepter qu’il y ait de la déperdition, mais la rattraper ailleurs. Dans “Off with their heads”, elle entendait le sifflement de la lame. En français, “qu’on leur coupe la tête” n’a pas le même bruit, mais le mot “coupe” a sa brutalité, et la guillotine attend toujours dans notre imaginaire national, légèrement ennuyée de ne pas servir plus souvent dans les conversations mondaines.

En refermant cet entretien, je ne suis pas sûr d’avoir retrouvé Marie Darrieussecq. Pas directement. J’ai plutôt retrouvé une manière de lire. Lire contre l’enchantement obligatoire. Lire Alice non comme un musée des merveilles, mais comme un champ d’exercices pour petites filles inquiètes, insomniaques, affamées, révoltées, mal reçues, trop grandes, trop petites, jamais à la bonne taille pour un monde qui ne l’est pas davantage. Lire Carroll sans le disculper par admiration ni l’accabler par paresse. Lire dans le texte ce qui résiste encore : une enfant qui apprend à ne pas obéir.

C’est peut-être ce que Darrieussecq fait de mieux. Elle déplace les livres vers leur zone de trouble. Elle ne les explique pas jusqu’à les rendre dociles. Elle les rend à leur étrangeté, puis s’y installe avec une sorte de calme nerveux. Alice n’était plus, entre ses mains, une petite héroïne de nursery. Elle devenait une insomniaque miniature, une logicienne paniquée, une survivante de table mal dressée, une enfant qui tombe dans le langage des adultes et découvre qu’il ne tient pas debout.

Le pays des merveilles n’existe pas.
Ou alors pour ceux quo dorment bien. Pour les autres, il reste ce cauchemar drôle, cette école de désobéissance et de métamorphose, ce livre où l’on apprend qu’il faut parfois grandir d’un coup pour dire aux puissants qu’ils délirent.Alice tombe. Alice mange. Alice boit. Alice a peur. Alice ne comprend pas toujours. Mais Alice finit debout. Et, à la fin, c’est peut-être cela que Marie Darrieussecq traduisait vraiment : non le rêve d’une petite fille, mais le moment où elle cesse d’en être la victime.

Alice au Pays des Névroses – notre article original dans La Libre Belgique, acces payant.
Je dispose d’une copie du livre que j’offre à quiconque me dire par mail n’en a pas les moyens mais s’engage à le lire et à la prêter à quelqu’un qui lui prêtera à son tour.

Marie Darrieussecq : dans le plaisir des gens à interevieuwer, un bon 8 : accessible, répond au question, n’a pas de plan de réponses formaté. Charlereiuse juste ce qu’il faut. Très agréable. Suprêmement intélligfente, admirable voix de radio.

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