J’ai demandé à mon ami Sylvain Fort de m’écrire une petite nouvelle sur un thème donné. Le Peintre Arcimboldo gourmandé par son intendante parce qu’il avait la fâcheuse habitude de lui voler des légumes.

LEGUMINEUSES (par Sylvain Fort)

Il avait bien gelé tout l’hiver. Heureusement qu’on avait eu les pots de Giuseppina. Sinon on aurait crevé la dalle. C’est pas le cochon qui nous aurait fait de l’usage. Il était tout maigre, et comme il gelait, il ne pouvait plus bauger comme devant. Avec son groin rougeaud, il cognait fort contre la glace qui avait pris dans son enclos. Il avait les oreilles en berne et il était enrhumé. Les cochons ne sont pas réputés pour leur cerveau. Mais Pimpin avait un rhume de cerveau, c’est sûr. Il avait l’œil vitreux. Et il cognait, il cognait. Il n’arrivait pas à briser la glace de sa fichue bauge. Il était frustré comme un cochon. Il maigrissait. On n’avait pas le cœur à l’égorger du coup. Cela aurait fait beaucoup pour un seul cochon. En secret, on espérait qu’il crèverait de froid, et puis voilà. Mais il avait la couenne épaisse encore. Il maugréait mais il survivait. Il grignotait ses châtaignes en râlant. Il n’était pas content. Nous non plus. On rêvait de jambon, mais on le regardait par les fenêtres de la cuisine et chaque matin, il était un peu plus maigre, mais toujours en vie. C’est la colère, ça le maintenait.

Alors, on avait les pots. Des jolis pots en verre alignés sur la cheminée, de couleurs différentes.  Giuseppina avait confit dedans tout ce qui confire se peut. Des betteraves, des choux, des pommes, des poires, des courges. Et ce qui n’était pas confit était saumuré. Et ce qui n’était pas saumuré était conservé dans une décoction d’huile et de vinaigre. On ouvrait un pot, et hum, ça puait très fort dans toute la maison. Aucun des pots n’avait exactement la même odeur, mais tous puaient plus ou moins le poisson pourri. Le reste, c’était des nuances et chacun pouvait librement faire état de ses opinions olfactives. Je gardais les miennes pour moi : j’étais tellement écœuré par ces odeurs échappées des pots de Giuseppina que si j’avais en plus dû parler, j’aurais vomi sur le champ. Moi, je trouvais que l’odeur qui se dégageait était très proche de celle de la souris éventrée.

En même temps, nous avions tellement faim qu’on ne se faisait pas prier. Une fois le pot ouvert, on jetait tout dans la marmite, ou bien on piquait des patates imbibées d’huile sur un tison et on la rôtissait sur la flamme. Le résultat détournait un temps Pimpin de nos pensées porcicides.

Et puis, la neige a fondu et Giuseppina est retournée à son jardin. Pimpin a repris du poil de la bête. On l’a égorgé au printemps, c’était bon. Il était à son plus jovial. Sa bauge était grasse et profonde. Il a eu l’air un peu surpris quand le couteau du boucher s’est enfoncé dans sa carotide, mais soudain son œil s’est apaisé. Finalement il devait être assez satisfait qu’on ne l’ait pas zigouillé au plus fort de sa déprime hivernale. Il était reconnaissant. Il avait revu les beaux jours. Il avait même engrossé une cochonne toute noiraude et couverte de poils. Il devait aimer les cochonnes velues. Nous avions été magnanimes. Les rognons furent grillés à point, nous bûmes à sa santé.

Un soir, Giuseppina resta dans la cuisine plus longtemps que d’habitude.

Nous étions dehors, à jouer aux cartes avec papa. Lui ne sortait qu’à la brune. Il s’écroulait sur son fauteuil, devant la maison, lourdement. Il était fourbu. C’était la rançon du succès. Il n’y avait pas un nobliau de Prague qui ne lui demande pas son portrait en pied, avec madame et les rejetons. S’il était resté en Italie, il n’aurait pas eu ce succès-là. A Prague, il était un peu seul en son genre. Les peintres du cru étaient spécialisés dans les paysages d’hiver, les natures mortes avec des poissons sanguinolents et des sangliers toutes tripes dehors, et dans les scènes de fête villageoise où des paysans avinés montraient leurs dents pourries. Les nobles n’aimaient pas ça. Ils préféraient la délicatesse milanaise de papa. Certains arguaient du fait que les Italiens sont des sacrés coquins pour ne pas le payer, d’autres le payaient en modèles vivants – des filles blanches et grasses qui couinaient fort -, d’autres enfin alignaient les pierreries et les pièces d’or avec des airs de seigneur de l’ancien temps. Papa disait qu’il avait bien fait de quitter Milan, où on l’aurait payé en tout et pour tout avec des coups de pieds au cul.

Tout de même, ce soir là, Giuseppina ne vint pas jouer aux cartes avec nous. Papa aimait nous regarder jouer aux cartes. Il tirait patiemment sur sa longue pipe en récitant des vers en vieux lombard.

Les jours suivants, Giuseppina fut sombre.

On n’osait pas l’interroger. On l’avait amenée avec nous de Milan. C’était une très brave femme qui avait veillé maman jusqu’au bout. Quand on était partis, papa avait préféré l’emmener avec nous, car il craignait que la main d’œuvre locale ne soit trop chère. Elle en avait été assez contente. Elle avait l’âme d’un fidèle animal. Et elle remplissait ses pots comme certains rongeurs collectionnent les noisettes pour l’hiver. Giuseppina c’était une âme d’écureuil dans un corps de romaine obèse.

Sa contrariété augmenta. Une nuit, je me levai. Elle était dans la cuisine. Elle comptait et recomptait ses légumes, qu’elle entassait dans des grands paniers en attendant de les confire, de les saumurer ou de les huiler. Un panier pour les courges, un pour les patates, etc. Elle recomptait, recomptait, recomptait, et grommelait.

Un matin, on trouva seize rats pendus par les pattes arrière au-dessus de la cheminée. Et Giuseppina leur ouvrait chirurgicalement l’estomac. Au seizième rat, elle haussa les épaules. Je compris qu’elle avait soupçonné les rats de lui bouffer ses légumes. J’eus peur qu’elle ne nous fasse subir à tous le même sort. Elle avait fini par devenir folle de ses légumes. Elle les cherchait partout. S’il en manquait un, elle était renfrognée. Deux, sa lèvre tremblait. Trois, elle ne dormait pas de la nuit.

Or il en manquait de plus en plus. Elle ramassait tout le jour et le lendemain, c’était comme si elle n’avait rien fait.

Elle décida de se plaindre.

On n’entrait pas dans l’atelier de papa, une cahute au fond de la cour. Il ne voulait pas qu’on voie ses tableaux en cours de fabrication. Il restait terré là toute la journée. On ne savait pas s’il travaillait ou s’il roupillait. Je vis Giuseppina traverser la cour d’un pas résolu. Je sentis qu’il allait se passer quelque chose. Je la suivis de loin. Giuseppina frappa. Pas de réponse. Alors elle entra. J’étais un mètre derrière elle.

Elle fut horrifiée. Moi aussi, un peu.

Papa était là, presque tout nu. Le sol était couvert des courges et des tomates et des patates et des melons et des topinambours de Giuseppina. Il les prenait et les jetait contre le mur. Ca éclatait avec un grand bruit et ça giclait partout. Il éclatait de rire comme un gosse et il recommençait. Il bavait un peu. Puis il prit une douzaine de tomates et il les écrasa avec ses pieds en dansant dessus comme un dératé en rigolant, en rigolant. Il n’en pouvait plus. Il était couvert de jus de melon et de pépins de courgette. L’atelier était vide. Il était maculé de taches de légumes des murs au plafond. Papa courut attraper un melon qui survivait tranquillement dans un coin et il l’écrabouilla avec une masse en hurlant. Il trépignait sur les topinambours et il roulait sur les concombres. Il se couvrait la figure de feuilles de chou et il se faisait un chapeau avec des salades avant d’uriner sur les carottes. Puis, haletant, il saluait, faraud, les yeux vagues, la lippe pendante, un public imaginaire. Il s’appelait Giuseppe Arcimboldo et c’était mon papa.

Une réflexion sur “Légumineuses (Sylvain Fort)

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