Cette interminable agonie du disque

La crise du disque a considérablement complexifié les enregistrements d’opéra. Il faut réunir un orchestre, un chef, un chœur, une brochette de chanteurs, tout cela pendant cinq jours, dans un studio qui n’est généralement pas bon marché, avec un ingénieur du son et un directeur artistique. Bref, c’est assez impayable. Dans les années 50, 60, 70 et 80 on a enregistré à tour de bras, chez Decca, EMI ou Deutsche Grammophon, sortant environ tous les cinq ans une nouvelle version studio de Don Giovanni, une nouvelle Traviata, un nouveau Ring, une nouvelle Tosca avec les stars de l’époque : Maria Callas, Luciano Pavarotti, Joan Sutherland, Placido Domingo, etc. etc. Les coûts faramineux du plateau étaient absorbés par les ventes et le modèle économique de l’opéra enregistré ronronnait tranquillement.

Au début des années 90, le consommateur a été confronté à une révolution de support ; lui qui – patiemment – s’était constitué une collection de disques vinyle, achetant – pour les plus passionnés – toutes les versions des symphonies de Beethoven qui tenaient en huit galettes, pouvait tout recommencer à zéro à cause du disque compact, lequel disque compact offrait tellement d’avantages par rapport au support sortant que même les plus ronchons furent heureux de s’essayer à l’expérience.

Mim2Seulement voilà, à peine dix ans plus tard, c’est un nouveau support qui fait son apparition – mais peut-on parler d’apparition ? – dans la mesure où le MP3, comme la bactérie qui s’attaque à Madame Mime dans Merlin l’Enchanteur, est un support immatériel, invisible à l’œil nu, qui existe, certes, mais très impalpablement. Il est léger, on le stocke en masse, on le dépose sur un petit disque dur portable muni d’écouteurs qui nous permettent de trimballer avec nous l’équivalent de cent cinquante disques compacts ; ceux qui naguère passaient une heure à ranger dans une pochette la petite dizaine de disques qu’ils allaient écouter dans la voiture sont un peu décontenancés car désormais ils peuvent se promener avec deux versions des concertos de Beethoven, une intégrale de l’œuvre pour piano de Ravel, tous les opéras de Puccini et quelques chansons de Barbara et de Jacques Brel.

1115881Révolution copernicienne – une de plus – qui allait confronter le consommateur pour la seconde fois, en même pas quinze ans, à l’obsolescence de sa collection de disques, constituée moyennant un investissement plus ou moins faramineux. Ce n’est pas drôle de voir son château de sable s’effondrer une première fois, mais quand il s’effondre une seconde fois, on est tenté de renoncer purement et simplement à l’édification de châteaux de sable. Reste que ceux qui avaient investi dans le vinyle puis dans le CD pouvaient continuer à jouir paisiblement de leurs acquisitions, rien ne leur interdisait de constituer une collection tricéphale constituée de 33tours, des disques compacts et d’enregistrements dématérialisés. Seulement, le principe d’invisibilité du support, pour le collectionneur, est un peu désagréable. Un collectionneur aime contempler son patrimoine, passer son doigt sur la tranche de ses disques et s’enivrer de la vision de ses milliers de petits coffrets de couleurs différentes qui donnaient aux salons cossus l’apparence de rubik cubes.

Et puis, le MP3, scientifiquement, c’est une saloperie. C’est un truc qui vous compresse la musique, affadit ses harmoniques, embue sa dynamique, c’est une véritable cochonnerie ; en un mot : le mp3 est au mélomane ce que le cabernet d’Anjou est à l’œnologue. Puis, au début, ce n’est que pour les pirates, pour les téléchargeurs illégaux, qui bravent des législations molles et des réprimandes tellement vagues que l’infraction au copyright devient normatif, un sport national, pratiqué dès le berceau. Il faudra attendre plusieurs années pour que des sites sérieux offrent des fichiers de téléchargement dignes de ce nom, avec une compression minimale, impossible à détecter à l’oreille nue. Mais parallèlement, le CD – support ringard, pouilleux, honni et méprisé – ce bon vieux CD continuait à sortir par milliers tous les mois. L’ampleur du rayon FNAC, année après année, fondait comme la banquise sous le soleil de juillet, les disquaires indépendants mettaient la clé sous la porte, des firmes de disques fermaient, des distributeurs s’effondraient, envoyant par brouettes entières des besogneux de l’industrie discographique pointer au chômage. Mais le disque, lui, demeurait.

Et nous voilà arrivé à une situation absolument fascinante qui voit le disque agoniser depuis maintenant dix ans, sans donner de réel signe d’extinction définitive, comme ces vieilles tantes dont on espère ouvertement le trépas pour refaire la cuisine mais dont on sait, finalement, qu’elles ne partiront jamais. L’alternative numérique présentée comme pérenne n’a jamais réellement pris, rétribuant tellement chichement les artistes que certains n’hésitent pas à parler de vol et le collectionneur, lui, ne sachant pas trop dans quelle direction investir, se dit que le plus simple est de ne pas investir.

renatatebaldiLe résultat, c’est qu’il n’existe plus vraiment de modèle économique pour le disque. Dans la plupart des cas, on demande aux artistes de financer leurs propres enregistrements. Dans tous les cas – à une ou deux exceptions près – les malheureux n’en vivent plus. Jadis, Renata Tebaldi, après une Tosca, pouvait investir dans un renard blanc, qu’elle jetait sur ses épaules. Aujourd’hui, on vise plutôt le similicuir. Tant mieux pour les renards. Quelques producteurs demeurent qui construisent leurs budgets d’enregistrements comme un château de cartes. On trouve mille euros par-ci, mille euros par-là, on remplit six dossiers de mécénat, cela prend des heures et on prie d’avoir au moins une demi réponse favorable. Avec ça, si le disque ne vend pas 2000 exemplaires, c’est la perte sèche. Voilà pourquoi aujourd’hui, quand vous écoutez un disque qui vient de sortir, si vous tendez un peu l’oreille, par-delà le raffut des notes, vous entendrez le soupir d’artistes et de producteurs, qui auront misé leur chemise et leurs économies pour que la musique sonne, sonne, sonne…

Chronique de la Matinale de Musiq’3 du 15 juillet 2016

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Patti Smith dans un train solitaire

patti-smith-m-train-gallimardPatti Smith, icône de la contre-culture, chanteuse, poétesse célébrée aux quatre coins du globe s’installe chaque matin dans un petit bistro, commande du café noir, un toast de pain complet et une jarre d’huile d’olive. Quand sa table, près de la fenêtre, par mésaventure est occupée, elle attend dans les toilettes en trépignant de rage mais sans fermer le verrou au cas où quelqu’un devrait vraiment se soulager. Quand la table ne se libère pas, elle maudit l’occupant tout en regrettant d’être impatiente. Ce roman – M Train – qui paraît chez Gallimard n’est pas vraiment un roman, c’est plutôt un journal de bord, assez désordonné et intuitif, qui nous permet de suivre l’artiste à plusieurs étapes de sa vie passée et contemporaine, vie qui peut être banale ou ressembler au contraire à un roman d’aventures. C’est surtout l’occasion, pour elle, de convoquer ses fantômes, de Robert Mapplethorpe qui fut son premier petit ami et avec lequel elle campa au Chelsea Hotel – c’est d’ailleurs le sujet de Just Kids, l’un de ses derniers livres – à Fred Dewey, son mari, dont la mort la laissera exsangue, mais aussi à l’écrivain William Burroughs qui, un jour, tua sa femme en jouant à Guillaume Tell, dans un bar, avec une pomme et un colt ; Patti Smith traverse le monde, pour aller fleurir des tombes d’écrivains, pour les prendre en photo, pour toucher le couvre-lit de Frida Kahlo ou les bottes de l’explorateur Alfred Wegener qui mourut givré, le nez constellé de stalactites, alors qu’il traversait le Groenland à pied.

Danse avec les loups

Elle rencontre Bobby Fischer, le champion d’échecs misanthrope dans les sous-sols d’un hôtel où elle doit se présenter avec un garde de corps, subir le discours xénophobe de l’ermite puis l’entendre chanter à tue-tête les plus grands tubes de la country, elle décide d’aller à Cayenne sur l’île du diable pour ramasser des cailloux foulés jadis par les bagnards, elle se rend dans le cimetière chrétien de Larache, au Maroc, pour fleurir la pierre tombale de Jean Genet perdue dans les herbes folles et sous les oranges amères qui exsudent leurs parfums au soleil, elle se promène dans un cimetière gris et froid pour trouver la tombe de la poétesse Sylvia Plath qui, à seulement trente ans, mit sa tête dans le four alors que ses enfants jouaient à l’étage et alluma le gaz pour ne jamais se réveiller. Elle la trouve, sans fleurs, couverte de neige, transpirante de solitude et décide de s’accroupir à ses côtés et d’uriner dans le givre pour que les alluvions joyeux d’urée et de bilirubine dessinent des formes abstraites et fumantes et lui apportent – surtout – quelque chose de l’ordre de la chaleur humaine.

Miss Marple

Elle est capable de s’enfermer à Londres, dans une chambre d’hôtel qu’elle devait pourtant quitter, parce que la télé britannique passe des épisodes inédits de sa série préférée. On voit Patti Smith enflammer des salles de concert ou gagner le National Book Award, Prix Goncourt Américain, mais elle est capable – en même temps – de se gaver des pires séries télé ; ce livre est d’ailleurs un compendium de séries policières. Si vous ne saviez rien des Experts Miami, vous en sortirez totalement instruit, et si – comme moi – vous étiez en plein milieu de la série The Killing, ne lisez pas le livre, parce qu’elle dévoile le nom du tueur sans aucun avertissement tout en s’excusant candidement de nous avoir joué ce mauvais tour.

O Solitude

Pourquoi lit-on les auteurs ? Parce que leur compagnonnage nous est utile. Pour être avec eux, malgré la distance ou la mort qui nous en sépare très nettement. En ce sens, le compagnonnage de Patti Smith est l’un des plus merveilleux que la lecture m’ait offert. Elle m’a rappelé un sentiment que j’avais adolescent, avec le Rouge et le Noir, qui me poussait à m’enfermer dans les placards pour vivre un instant d’intimité avec Julien Sorel. Souvent, on prie les auteurs de s’effacer derrière leurs textes, de laisser seule leur œuvre s’exprimer. Patti Smith touche à cet équilibre inouï qui lui permet de contempler sa vie comme une œuvre à part entière. Une œuvre aimable, modeste ; une œuvre d’intimité, d’aventure, de passions, une œuvre qui trahit, à chaque page, la beauté invraisemblable de son âme. Surtout, c’est un éloge de la solitude ; non pas cette solitude cénobitique et misanthrope qui nous pousserait à l’écart de la compagnie des hommes, mais cette solitude quotidienne, contre laquelle le terrien contemporain semble lutter, par cette recherche incessante et frénétique du retour d’autrui qu’offrent les réseaux sociaux. En posant M Train, on n’a qu’une envie pourtant : c’est d’oublier son téléphone portable, de ramasser un livre et d’aller manger un toast de pain complet avec du café et de l’huile d’olive comme seuls compagnons.

Harry Halbreich ou la tour de Babel

Quand le 13 août 1998 s’éteint Julien Green à l’âge canonique de 97 ans, l’Académie Française se retrouve dans une étrange posture. L’immortel doit être remplacé et celui qui désormais occupera son siège – René de Obaldia – est appelé à prononcer son éloge. Seulement, quelques temps avant sa mort, Julien Green a démissionné de l’Académie Française et prévenu celui qui occuperait le fauteuil 22 de ne jamais prononcer le moindre mot à son sujet. Si les causes de la fâcherie de Julie Green – qui siégeait pourtant en toute quiétude depuis 1971 – sont un peu obscures, son oukase n’en fut pas moins assertif et Obaldia, le jour de son intronisation, fut partagé entre la volonté de respecter la parole du défunt et celle d’obéir au règlement du Quai Conti qui prévoit qu’un nouvel occupant édifie le tombeau de son prédécesseur en le couvrant de fleurs odorantes.

Toutes proportions gardées, je me trouve ce matin dans la position de René de Obaldia. Notre ami, Harry Halbreich s’est éteint hier. Quelques mois avant sa disparition, il me disait au téléphone, après avoir longuement débattu de l’ordre dans lequel il convenait d’appréhender les vertus théologales, qu’il m’interdisait formellement de lui rendre hommage sur Musiq’3. Ne cachons pas les motifs de son courroux : cette chaîne que jadis il aima, n’était à ses yeux plus que l’ombre d’elle-même. En témoigne ce nouvel animateur sévissant à la Table d’écoute et dont le niveau – disait-il – était celui d’une modeste institutrice. L’animateur, c’était moi ; moi qu’il avait presque étranglé de rage à l’occasion d’un débat sur Elgar et d’un déplacement en Amazonie de ce dernier – en pirogue – sur l’onde sereine et impavide de l’interminable serpentin. Harry m’assurant qu’Elgar n’avait jamais mis les pieds en Amazonie, citant de mémoire des passages entiers de sa biographie et moi, tentant benoîtement de lui expliquer la provenance de mes sources, réduit à tendre sous son œil imprécateur le minuscule articulet sur lequel reposait mon audacieuse assertion. Pensez donc qu’il se serait confondu en excuses ou qu’il aurait admis l’élément de preuve à ma décharge, pas du tout : déjà la dispute n’existait plus et son attention tout entière était mobilisée par ce nouvel élément, qu’il analysait avec l’avidité d’un assyrianologue devant le cénotaphe de Nabuchodonosor.

Car notre Harry avait beau être l’homme le moins consensuel de la Création – capable de quitter un studio de radio en vous maudissant et en vous menaçant de la partition de Chronochromie qui est à la fois épaisse et contondante – il suffisait de lui soumettre une demi mesure de musique pour qu’immédiatement la pression retombe. Là, la sérénité l’envahissait, un sourire d’enfant se dessinait sur son beau visage et son contradicteur qui, un instant plus tôt était son pire ennemi, devenait un compagnon d’ivresse, avec lequel il communiait en musique, le plus fraternellement du monde.

Alors que sur terre, tout est tiédeur et mollesse, Harry se dressait fièrement comme la tour de Babel, implacable, aussi – comme elle – somme de savoir invraisemblable qui se tenait droit, regardant le ciel dans les yeux, ciel que désormais il occupe et où l’attendent Rameau, Zelenka, Magnard, Martinu et Messiaen, un peu fébriles de rencontrer celui qui connaissait leur œuvre plus intimement qu’eux et qui ne leur pardonnera jamais – même post mortem – la moindre faiblesse. Car Harry avait l’amour implacable de ceux qui aiment sans artifices et dont les hurlements eux-mêmes sont des déclarations d’amitié.

Chronique du 28 juin 2016 dans la Matinale de Musiq’3

Marc Wilmots et le Sacre du printemps

Hier soir, après le calamiteux 0-2 concédé par nos chers Diables Rouges, des commentateurs sont sortis de leurs réserve. (Les commentateurs ce sont ces gens que l’on installe sur les plateaux de télévision ou derrière nos chers micros de la RTBF et qui donnent leur avis parce qu’on le leur demande.) L’un d’entre eux, parmi les plus brillants, avec une hauteur infinie que ne désavouerait pas Octavien de Saint-Gelais lui-même, déclara avec délice « Fin de la supercherie Wilmots ».

Oui, car selon ce commentateur, notre coach – l’homme qui sur ses larges épaules porte depuis quatre ans les espoirs d’un peuple aussi fébrile que démantibulé ; Marc Wilmots ne serait rien d’autre qu’une supercherie.

Vous me direz que ce commentateur y va fort, qu’il y a quatre ans à peine l’équipe Nationale Belge écumait les tréfonds du classement FIFA aux côtés du Lesotho et de la principauté d’Andorre, que l’idée même de marquer un but lui semblait un concept abstrait comme à une guenon l’édification de  la tour de Pise en Lego et que depuis, notre équipe nationale est toute rutilante, auréolée d’un quart de finale à la World Cup et de la fréquentation pérenne du haut du classement FIFA où désormais un bon milliard de points la sépare du Lesotho et de la Principauté d’Andorre.

Pensez donc qu’il y aurait lieu d’objectiver les lauriers qui coiffent l’impénétrable tête de notre coach, ancien sénateur MR qui eut jadis l’honnêteté de reconnaître que les velours épais et sournois de notre curie vermillonne – et les débats qui s’y tenaient en français et en néerlandais – avaient pour lui d’imprenables secrets ; sa mission terrestre étant ailleurs, sur les verts gazons du Heysel, par exemple, où s’entraînent nos Diables.

Et voilà qu’un mauvais match, contre l’un des ténors du football vaudrait à Marc Wilmots – comme jadis à Winston Churchill – d’être désavoué par les commentateurs qui perchés sur leurs perchoirs font et défont une opinion généralement ravie d’être faite et défaite. C’est là pure vanité de poseur qui espérant trouver une place dans l’histoire se dépêche de donner le premier coup de pied à celui qu’il souhaite voir dégringoler la roche tarpéienne afin de pouvoir hurler – fier et conquérant : « voyez cette supercherie rouler dans le gravier navré des collines romaines et souvenez-vous que, le premier, j’en avais prédit la fin ».

Heureusement, la musique semble échapper au jeu des spéculateurs et les instrumentistes sont jusqu’ici plus ou moins libres d’aller et de venir sur scène sans risquer l’excommunication. Imaginez, il y a quelques années, au Concours Reine Élisabeth, que Nikolaj Znaider ait lu l’avis d’un commentateur fameux qui lui prédisait la plus douloureuse infortune. Aurait-il joui moins intensément du premier prix qui lui fut remis au nez et à la barbe de l’expert inexpert ? Je l’ignore. Ce que je sais c’est que grâce au ciel, en musique, l’avis des critiques et des commentateurs – le mien en premier lieu – tout le monde s’en fout complètement, non par mépris – évidemment – mais parce que la fréquentation quotidienne d’œuvres géniales  – Traviata, Carmen, le Sacre du printemps -, torpillées par une presse unanime lors de leur création, nous rappelle que le critique est un Auguste larmoyant qui voudrait que les feux de la rampe rougissent ses joues et qui, à défaut d’attention, à défaut d’applaudissements, agite ses bras dans tous les sens en un grand cris désespéré qui ne dit rien d’autre que « eh, moi aussi j’existe ».

Vanitas vanitatum omnia vanitas.

Guide pratique à l’attention des malappris qui remportent le CMIREB

Il est des circonstances dans la vie où on ne sait pas trop quoi faire. Petit, au restaurant, face à une rangée de trois fourchettes, nous nous demandions – un peu éberlués – laquelle servirait à faire un sort à chacun des mets et s’il ne serait pas plus simple, finalement, de n’en utiliser qu’une seule pour la terrine de caille aux cuberdons, le hareng mariné à la Suze, le roquefort de chèvre et les pommes caramélisées à la cyprine de truie.

La vie sociale est faite tout entière de mystères et de codes dont l’existence ne sert finalement qu’à distinguer plus rapidement le rustre de l’esthète. Heureusement, la baronne Staffe, eut un jour l’idée de rédiger un épais volume pour accompagner les jeunes ménages dans leurs aventures sociales, les éclairant sur les points les plus impénétrables de la vie en société. Ainsi savent-ils grâce à elle que les asperges se mangent avec les doigts et que les pommes caramélisées à la cyprine de truie ne se mangent sous aucun prétexte car une maîtresse de maison digne de ce nom se refuserait à servir un tel plat.

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Le plat précité
La baronne Staffe ayant fait des émules, aujourd’hui c’est la baronne de Rotschild, ancienne danseuse nue, qui nous explique dans quelle direction pencher son assiette pour finir la soupe et s’il est permis ou non de saucer son plat quand on dîne dans les jardins de Le Doyen. Elle vous dira que non, moi je vous dis que oui.

Il est donc regrettable qu’un tel manuel n’existe pas pour accompagner le jeune musicien dans ses premières années de carrière. Un chapitre essentiel pourrait, par exemple, s’intituler « comment se bien tenir quand le baron van Liesebeth vous élève au rang de premier lauréat du Concours Reine Elisabeth ». Car, en la matière, on a vu des choses terribles et effrayantes qui nous ont à jamais passé l’envie d’assister aux concerts des lauréats les plus gauches.

Bien sûr, il y la candidate distraite qui, croyant entendre son nom, se rue sur scène les bras en l’air, fond en larmes, remercie une demi-douzaine de divinités œcuméniques avant de se rendre compte qu’elle n’est en fait pas du tout la personne qu’on attendait et quitte la scène penaude et triste, sous les regards de deux mille deux cents terriens interdits de stupeur. Ca, par exemple, ce n’est pas cool.

Il y a aussi l’exemple de Pierre-Alain Volondat qui, lui, se lève un peu avant que son nom soit prononcé, avance sur scene avec la solennité d’une geisha narcoleptique puis s’incline devant la salle comme s’il avait devant lui le Sar Péladan en personne, arborant ce petit sourire désespéré qu’on adopte quand l’administration fiscale nous annonce notre éligibilité à un redressement d’un demi million de livres sterling.

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Le triomphe de Pierre-Alain Volondat
Il y eut aussi ce candidat russe qui, ayant abusé de marasquins délicats et de chartreuse gouleyante s’avança sur scène en titubant, refusa de serrer la main au jury qui venait de lui décerner un prix subalterne et s’en retourna s’asseoir non sans avoir lancé un regard de défiance absolue à la Reine Fabiola dont la légende dit qu’elle n’en dormit pas et que son brushing eut, le matin, l’apparence de la cathédrale de Chartres.

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Le brushing de la Reine Fabiola
Pourtant, des hommes et des femmes travaillant d’arrache-pied à l’organisation du concours Reine Elisabeth s’échinent à enseigner à ces vulnérables adolescents un protocole pourtant simple : « quand votre nom est appelé, faites trente-sept pas vers le centre de la scène – pas un de plus, pas un de moins -, inclinez-vous a 72 degrés face au President van Liesebeth jusqu’à ce que ses souliers vernis et bicolores vous apparaissent dans toute leur irradiante splendeur. Tournez-vous ensuite vers le public et recueillez les acclamations pendant 48 secondes, en souriant, mais sans triomphe. Abstenez-vous absolument de gestes de victoire, car ceux-ci sont vulgaires. Il est prohibé de joindre les mains, ou de les lever au ciel, il est interdit de s’agenouiller et de se laisser glisser à même le parquet sur plusieurs mètres comme lorsque Ronaldinho mit un goal à la Croatie en 2004. Saluez chacun des membres du jury avec une égale déférence et, s’il y a lieu, une feinte admiration. En aucun cas vous ne passerez dix minutes dans les bras de Martha Argerich et n’enjamberez – a contrario – cette vieille totoche du piano belge dont le seul fait de gloire aura été d’avoir joué le deuxième concerto de Chopin à Horrues sous la direction de Serge Baudo en 1966. Prenez place derrière le jury et répondez avec grâce aux journalistes qui vous demanderont si vous êtes content et ce que vous ressentez. Répondez « oui » et que vous êtes heureux, car c’est ce qu’ils attendent et c’est probablement ce que vous ressentirez de toutes façons. »

Enfin, à la Garden Party du baron Huygebaert, President du CMIREB, si on vous sert des pommes caramélisées à la cyprine de truie, feignez l’évanouissement glycémique et faites vous porter en civière dans votre famille d’accueil où, enfin, vous pourrez redevenir un être humain comme les autres.

Chronique du 26 mai dans La Matinale de Musiq’3

Bela Bartok au derby d’Epsom

Peter Donohoe, membre du jury du CMIREB et – surtout – ancien second lauréat du concours Tchaikovsky – qui sur le marché des compétitions vaut également son pesant de cacahuètes -, Peter Donohoe le disait, hier, sur Twitter : les journalistes qui suivent le Concours Reine Elisabeth ne font pas preuve d’une très grande originalité, en abusant notamment de la célèbre citation de Bela Bartok « Les concours c’est pour les chevaux, pas pour les artistes ».

En ce sens, l’illustre pianiste britannique n’a pas totalement tort vu que – rien que cette session – je l’ai utilisée environ sept fois, cette citation, sur trois média différents avec à chaque fois le même sentiment un peu penaud de recycler toujours la même recette, comme quand un matin de cuite vous tombiez à la télévision sur un épisode de Derrick dont, à force de rediffusion, vous connaissiez la trame à l’endroit et à l’envers et en langue vernaculaire.

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Surtout, ce qu’il convient de retenir, c’est que cette phrase de Bela Bartok est un peu idiote. Car au nom de quoi les concours conviendraient-ils moins aux artistes qu’aux chevaux ? Est-il moins noble d’être cheval qu’artiste ? Le débat est peut-être un peu trop vaste de si grand matin mais quand on les voit, ces pauvres bêtes, écumant sous les coups de cravache, apparaissant presque démantibulées par l’effort sur le Derby d’Epsom de Géricault, la bave aux lèvres et l’œil fou, on se dit qu’elles seraient bien restées une petite heure de plus aux champs, à brouter aimablement des pâquerettes sous le ciel clément du mois de mai, plutôt que de courir sans but, la bride au collet, avec sur le dos un jockey nain et furibond qui leur houspille les flancs de ses éperons. Croyez-le bien, le cheval se contrefout des concours et si justement on l’y trouve, c’est parce que l’homme dans son éternelle bêtise, a vu de l’intérêt à faire courir en rond une dizaine de quadrupèdes affublés de patronymes consternants.

Les concours, n’en déplaise à Bela Bartok, sont justement affaire d’hommes et répondent à cette impulsion freudienne qui, dans la cour de récréation – profitant d’un instant d’inattention du pion – nous poussait à comparer la taille de nos organes génitaux avec nos petits camarades. C’est aussi simple que ça : l’homme entend consacrer une fraction considérable de son séjour terrestre à prouver qu’il vaut mieux que son voisin. Il pourrait, lui aussi, s’installer dans les herbes folles et profiter du beau temps en donnant des bisous à son ami le cheval, mais il n’en fait rien. L’homme invente toutes sortes de compétitions, parmi lesquelles les Jeux Olympiques, l’Euro de football – où bientôt triomphera Kevin De Bruyne – et le concours Reine Elisabeth – où bientôt triomphera Lukas Vondracek. Cette volonté de suprématie est telle que certains bipèdes, déjà gâtés du point de vue des honneurs, n’en ont pas assez et s’obstinent à en vouloir toujours plus. L’Empereur Néron, par exemple, participa aux jeux olympiques et triompha dans absolument toutes les disciplines, aidé probablement par des adversaires rétifs à l’idée de connaître la morsure des lions de l’arène.

Ainsi nos douze amis pianistes se mesurent-ils à leurs collègues depuis bientôt un mois dans l’espoir de décrocher, au bout de cet interminable triathlon, une parcelle de gloire. Gloire qui leur ouvrira les portes peu pérennes du succès terrestre, lequel brillera avec plus ou moins d’intensité avant que ce squelette dont nous sentons parfois la présence discrète sous notre peau, reprenne ses droits et nous constitue tout entiers, six pieds sous terre, où les vers et les lombrics feront de nous leur festin avec un appétit enfin égalitaire.

Chronique du 25 mai 2016 sur Musiq’3

Du jury, l’irréfragable voix

J’aimerais follement le Concours Musical International Reine Elisabeth de Belgique si chaque année, depuis trois ans, il ne me rendait pas triste. La proclamation de la première épreuve et celle de la demi-finale nous privant en trente secondes de candidats auxquels on s’était intimement attachés. Deux couperets qui tombent à intervalle régulier et qui éloignent de nos yeux et de nos oreilles des candidats auxquels notre imagination prêtait un destin miraculeux. Ces insupportables couperets nous ramènent pourtant à une réalité bien simple ; celle qui voyait jadis un célèbre animateur de France Musique dire de Maria Callas qu’elle chantait mal et dont on peut penser aujourd’hui qu’il n’avait vraiment aucun goût.

Ainsi fallut-il qu’au terme du labeur invraisemblable qui poussa notre Créateur à nous faire si parfaits – nos auditeurs au premier chef -, il Lui plut de doter l’homme de cette chose absurde qu’on nomme « goût » et qui nous force à statuer arbitrairement sur nos affinités avec telle ou telle chose. Que ces goûts, qui impactent viandes et poissons, laitages et scaroles, toiles et bibelots, nous forcent également à éprouver de l’attirance ou de la répulsion pour un musicien me fascinera toujours un peu.

Car l’état de musicien, a priori, est admirable. Ces femmes et ces hommes qui connaissent la claustration, qui pendant que d’autres se promènent ou courent le guilledou, font leurs gammes en grimaçant sous l’effort comme Jacques Anquetil gravissant le Mont Ventoux ; ces musiciens qui connaissent des scolarités moins légères où, au lieu de jouer aux billes ou à la PSP, on déchiffre du Webern dans une classe humide sous l’austère férule d’un professeur généralement élevé au bon grain de la Russie soviétique. Ces musiciens qui, de concert en concert ne voient jamais leur maison, ratent – justement – le jour de leur mariage, parce qu’ils ont concert ; ratent la naissance du petit premier, parce qu’ils ont concert ; manquent de surprendre leur femme au lit avec un corniste, parce qu’ils ont concert et, suivant la même logique, sont parfois rattrapés par la mort – à laquelle ils pensaient échapper – pendant leurs concerts, tombant livides et froids sur les planches qui les virent suer sang et eau.

Alors, la logique voudrait qu’on les admire tous, indistinctement, au nom des sacrifices et de l’abnégation dont ils s’arment pour nous divertir de leurs arpèges melliflus. Mais non, car notre goût nous oblige à un aimer un plus que l’autre, souvent pour des motifs parfaitement frivoles. Car le goût est chose capricieuse, qui s’accommode assez mal de raison. Ne nous est-il jamais arrivé, par exemple – le plus arbitrairement du monde – de détester tel ou tel légume parce que notre goût n’y trouvait pas son compte ? Notre détestation des brocolis, dont on ignore la source et les motifs parapsychanalitiques n’interroge pourtant pas le brocoli dans son intégrité légumineuse. Demain, des bouquets de brocolis ne s’installeront pas sur le fauteuil en Chesterfield d’une thérapeute chic de la banlieue de Waterloo parce que nous nous pinçons le nez devant nos assiettes fumantes. Non, le brocoli s’en contrefout qu’on l’aime ou pas. Alors que l’artiste – que nous aimons et détestons selon les mêmes modes arbitraires – lui, se blesse et se vexe quand au terme d’un concours, où il a pourtant joué un nombre impressionnant de notes, le jury ne lui décerne pas la palme.

Prenez les exemples de Leonardo Pierdomenico et de Dinara Klinton, jeunes pianistes plébiscités par le public en demi-finale et privés de finale par un jury inflexible, constellé de gloires illustres dont, parfois, l’étoile a cessé de luire avant Mathusalem qui naquit en l’an 687 après la création d’Adam, ce qui ne nous rajeunit pas. La logique devrait nous pousser à lever les épaules, à entendre avec sérénité l’irréfragable voix de ce conclave de sommités réuni, visiblement, pour nous priver de Dinara Klinton. Mais non, notre frustration est intense, comme notre colère. Et, finalement, quand on y pense, n’est-il pas triste d’avoir dû dire au revoir à Leonardo Pierdomenico parce que Cécile Ousset n’aimait pas les brocolis ?

Hymne aux tousseurs du CMIREB

Voyez-vous, on demande aux gens dans les salles de concert de ne pas tousser. Cela peut sembler normal, surtout dans le cadre d’un concours où, pour le musicien, le simple fait de poser un mocassin sur scène provoque une sudation sévère qualifiée par la médecine moderne d’hyperhidrose tant l’exercice est périlleux et les enjeux fondamentaux. Or voila que pendant ce concours, une jeune femme, du nom de Stephanie Coerten demande chaque soir, dans deux de nos trois langues nationales et dans la langue de Shakespeare au bon public de bien vouloir être attentif à garder par dévers lui les remugles, toux grasses et autres manifestations du système respiratoire supérieur tout encombré d’humeurs vertes et jaunes dont je conviens qu’il est peu ragoûtant de parler de si bonne heure.

On dit le public du concours Reine Élisabeth bien élevé, issu des classes sociales les plus favorisées de notre beau pays lui-même très favorisé a l’échelle mondiale ; dès lors on pourrait croire que l’invitation courtoise de la chère Stephanie Coerten sera reçue avec une attention polie, comme quand le roi Baudouin inclinait sa blanche tête pour écouter avec bienveillance l’un de ses sujets raconter les mille mésaventures que le principe même de séparation des pouvoirs empêcherait notre défunt souverain de résoudre et ce qu’elle que soit son envie de se montrer secourable vis à vis de son loyal sujet.

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The Cheshire cat

Eh bien non, le public généralement répond à Stephanie Coerten par une pluie, par un brouillard, par un déluge d’éternuements agrémentés d’éclats de rires sonores qui ne veulent rien dire d’autre que « toi, ma petite, tu n’es pas prête de m’empêcher de tousser si je veux ». Gracieuse, Stephanie Coerten feint de la trouver bien bonne et quitte les prémices non sans avoir souri d’un sourire si vaste que le chat d’Alice au Pays des merveilles se luxerait la mâchoire s’il s’y essayait. Les candidats défilent et alors que la musique résonne pour son bon plaisir et sa grande délectation, les programmes et les bics tombent et fracassent les planchers délicats du Studio 4, on quitte la salle parce que la vessie a beau être faite de tissus extensibles, le principe d’extensibilité connaît lui aussi ses limites et puis il est connu qu’un courtisan du bon Roi Louis VI surnommé le gros, s’étant retenu trop longtemps à la tablée du roi, aurait vu sa vessie exploser en un grand tumulte et tomber raide mort dans des tourbillons d’urine virevoltante et gaie sur les faisans poivrés du roi qui en perdit l’appétit. Alors pourquoi se retenir, si nos existences sont en péril ? La vieille dame, bien sûr, déballe son bonbon avec une application qui fait durer l’exercice le temps qu’il faut à Isolde pour tomber amoureuse de Tristan puis de mourir après bien des lamentations.

 

Mais ce n’est pas le pire, vu qu’une fois qu’un candidat achève un mouvement dans ce barnum indescriptible amplifié il est vrai par l’acoustique exceptionnelle de la Salle Flagey où le moindre frottement de cordes résonne comme le battement d’aile d’un ptérodactyle, après ce mouvement, donc où seul le silence pourrait dignement tenir la dragée à la musique, l’avalanche se produit. Une avalanche de toux grasses et visqueuses, résultat sonore d’opérations corporelles dont on aimerait tout ignorer mais qui nous sont offertes en holocauste dans leur retentissante manifestation. Cent, deux cent personnes qui par un hasard qu’aucune expertise médicale n’explique ressentent en même temps le besoin de combler ce silence si précieux de leur médiocre manifestation. Que ces gens qui, soir après soir, transforment ces moments musicaux essentiels, ces moments de communion, où enfin tout se tait, en symphonie de sanatorium ; que ces indélicats, ces dégoûtants narcisses du remugle acceptent une fois pour toutes de s’étrangler et de faire un nœud définitif dans leurs cordes vocales endolories pour laisser les braves gens profiter de la beauté de la musique qui résonne jusque dans nos plus profonds silences.

Chronique du 12 mai 2016 dans La Matinale de Musiq’3

Jean Rondeau, le Giscard du clavecin

C’est une chose étrange que le physique des musiciens. À la fois on ne devrait pas s’y intéresser, ne pas le prendre en compte – mais en même temps, leurs maisons de disques s’en servent abondamment pour caractériser un produit. Par exemple, la mezzo-soprano américaine Joyce DiDonato est marquetée par son label comme une « Diva sympa » ; d’abord parce qu’elle est une diva sympa, ensuite parce qu’on a compris aujourd’hui que les gens n’adhéraient plus vraiment à l’image de la soprano avec son manteau en renard de Sibérie, maquillée comme un camion Ouzbèque. On attend d’une soprano qu’elle soit normale, comme le président français, conviviale comme Giscard qui s’invitait chez les gens avec son accordéon pour taper un petit boeuf chez l’habitant.

Eh bien, le claveciniste français Jean Rondeau, c’est un peu le Giscard du clavecin. Non pas qu’il parle comme s’il mâchait une patate brûlante, mais parce qu’il a ce petit côté rock’n’roll qui avait su séduire l’électorat français en 1974. Il est même complètement pop-rock, Jean Rondeau, avec son petit air de lit défait et ses cheveux en bataille, à mi chemin entre Sid Vicious le bassiste indélicat des Sex Pistols et l’image d’Epinal qu’on se fait du poète romantique échevelé, les cheveux balayés par la brise lacustre alors que le soleil se couche sur le ressac moiré d’un plan d’eau tout à fait inspirant.

Mais il est trompeur de se fier aux apparences, car Jean Rondeau n’est pas ce rockeur tout droit sorti d’un épisode d’Hélène et les garçons où, souvenez-vous, quatre jeunes hommes répétaient des rengaines consternantes dans le garage de leurs parents en dissertant sur l’impossibilité kierkegaardienne d’embrasser le bonheur. Non, Jean Rondeau, au contraire, est un petit jeune homme assez discret, profond, habité de très nobles aspirations qui, en interview, semble évaluer chacune de vos questions avant d’y répondre, comme si quelque chose de crucial allait arriver.

Elle est donc tout à fait aimable, cette nouvelle égérie du clavecin, premier jeune instrumentiste – avec Christophe Rousset, il y a quelques années – à avoir vu sa photo imprimée sur la pochette de son disque ; ça n’a l’air de rien comme ça, mais les clavecinistes, généralement, on n’en fait pas grand cas. Ils ont des visages breugheliens, des mèches rebelles plein le crâne qui leur donne un vague air de Méduse et portent des sandalettes avec lesquelles ils battent le pavé de cloîtres humides où ils s’enferment pour enregistrer l’une ou l’autre clavier-übung en mangeant des pommes bio. Oui, ces clichés sont haïssables, mais il est un fait avéré que Jean Rondeau incarne ce désir de l’industrie du disque de normaliser la pratique du clavecin. Il est un message adressé aux mélomanes qui tendrait à rendre cet instrument moins anxiogène, plus accessible et, donc, moins exclusif.

Et pour ce faire, depuis deux ans, après avoir gagné un premier Prix au Concours de Bruges en 2012, il enregistre chez Erato, filiale de Warner qui a racheté l’intégralité du catalogue EMI. Récemment a paru son dernier disque intitulé Vertigo, qui n’est pas un clin d’œil à Hitchcock et au chignon de Kim Novak, mais emprunte le titre d’une pièce de Pancrace Royer. Qui était ce Pancrace Royer ? Quand on tape nonchalamment son nom sur Wikipédia, on tombe sur une notule absolument haïssable d’une musicologue plus assertif qu’inspiré : « Après les noms prestigieux de Couperin et de Rameau, combien pâles paraissent leurs successeurs et disciples ! […] Royer […] laisse un grand nombre de pièces de clavecin, assez mièvres, d’une écriture quelque peu décadente, surchargée d’agréments et de style luthé, mais dont certaines sont pleines de charme. » On croirait entendre notre ami le critique Marcel Croës dézinguant au journée de Jacques Brédal la Palme d’or remise en 1994 à Quentin Tarentino pour son film Pulp Fiction.

Mais Jean Rondeau n’en a cure et décide sur son dernier disque d’opposer précisément Jean-Philippe Rameau à Pancrace Royer, un disque enregistré de nuit, dans un château du dix-huitième siècle où jadis le mythique Scott Ross enregistra lui-même, pour le même label Erato, l’intégrale des sonates de Scarlatti avant d’être fauché par un virus célèbre qui décima bien des artistes à la fin des années 80. L’univers musical de Royer est plein d’incongruités, de bizarreries qui sont constitutives de l’esprit baroque, elles empêchent absolument une écoute inattentive, captivent sans cesse, surprennent y compris l’oreille la moins rompue aux subtilités – il faut le dire très subtiles – du clavecin et on sort de ce disque avec le sentiment d’avoir vécu quelque chose d’un peu particulier, une sorte d’initiation décontractée à un art qui semblait inaccessible. C’est peut-être la première qualité de Jean Rondeau, celle d’être un pédagogue délicat qui a beau normaliser la pratique du clavecin, n’en demeure pas moins un musicien d’une sensibilité proprement sidérante.

L’ami Gaétan Naulleau de Diapason m’adresse la remarque suivante : « Une petite remarque de beckmesser Naulleau : « Elle est donc tout à fait aimable, cette nouvelle égérie du clavecin, premier jeune instrumentiste – avec Christophe Rousset, il y a quelques années – à avoir vu sa photo imprimée sur la pochette de son disque ; ça n’a l’air de rien comme ça, mais les clavecinistes, généralement, on n’en fait pas grand cas. » Pas tout à fait ! Déjà il y a quarante ans, le tout premier disque de Scott Ross présentait l’uluberlu en couverture et jouait du décalage entre l’instrument ‘ancien régime » et les lunettes et cheveux post-68. Autre erreur, sans plus d’importance envérité : Scott Ross, précisément, n’a enregistré qu’une poignée de sonates de Scarlatti à Assas et plus de 500 dans les murs de Radio France. »

Filippo Brunelleschi, l’horloger bâtisseur

Aujourd’hui, on n’érige pas le moindre petit ponton sans qu’un collège d’architectes et d’ingénieurs civils, réunis en conclave, n’en signent et contresignent les plans. Et malgré cela, on constate que l’œuvre du génie civil peut, quarante ans après son érection, se trouver toute fendillée – comme nos tunnels bruxellois, pour prendre un exemple tout à fait au hasard. Or Filippo Brunelleschi (né en 1377, décédé en 1446) – qui fut l’un des plus grands architectes du quattrocento et donc de l’histoire -, n’était à la base qu’un apprenti orfèvre attaché à la guilde de la soie et par ailleurs passionné d’horlogerie.

Mais l’horloger nourrit en lui des velléités artistiques. Un jour que son ami Donatello le croise dans une sacristie et soumet à son jugement un crucifix formidable qu’il vient de façonner avec amour, Brunelleschi émet un petit gémissement contraire pour indiquer à son ami qu’il a raté son œuvre. Donatello, fou de rage lui lance ce célèbre défi que nous connaissons tous : « au lieu de critiquer, tu n’as qu’à en faire un toi même, de crucifix ». Qu’à cela ne tienne, Brunelleschi se met à tailler de plus belle et place son ouvrage dans un coin où il sait que Donatello le découvrira. Ce dernier reste muet un instant puis se promène dans les rues de Florence décrétant qu’il a trouvé son maître. Ce qui est élégant de sa part.

Il en vient à disputer l’un des plus célèbres concours d’orfèvrerie de son temps : celui qui désignera l’artisan en charge de façonner la porte du Baptistère à Florence. Or, Brunelleschi trouve sur ses pas un redoutable adversaire en la personne de Lorenzo Ghiberti – son exact contemporain – qui restera sa Némésis tout au long de sa vie. Ghiberti soumet les plans de sa Porte du Paradis qui sont d’une luxuriance absolument baroque et qui frappent les commanditaires de stupeur. À côté de ce travail merveilleux, Le Sacrifice d’Isaac que propose Brunelleschi ne démérite pas, mais semble un peu moins essentiel aux yeux de la corporation. Fou de rage, Brunelleschi refuse d’être classé second et jette l’éponge. Notons que son œuvre fait aujourd’hui l’admiration des foules au Musée du Bargello à Florence, à exactement 400 mètres du Musée de l’œuvre du Dôme où est exposée l’œuvre de Ghiberti.

Il se rend à Rome et se met à dessiner tous les monuments sur lesquels il tombe. Le Panthéon, particulièrement, avec son énorme coupole, le fascine. Il entre dans l’histoire de la ville et croque absolument tous les édifices d’importance, y compris ceux qui ont été rasés par les Wisigoths au cours du premier sac de Rome et dont on ne conserve que des fondations, des plans et des témoignages. Il rentre à Florence avec une collection de dessins qui, mis bout à bout, récréent l’antique cité dans sa plus parfaite intégrité. Chemin faisant, il a pu en étudier absolument toutes les subtilités architecturales. Puisant dans les sources de l’antiquité, il est prêt à devenir le fondateur de ce qu’on appellera la renaissance architecturale. Désormais, un projet va l’obséder jour et nuit : la construction du Duomo, le dôme de la Cathédrale de Florence.

L’idée est de construire un dôme dont la taille fera l’orgueil de la cité. Processus connu, probablement pré-Freudien, les hommes étant ce qu’ils sont, la taille – peur eux – c’est important. Or Brunelleschi, dont la réputation ne cesse de croitre, notamment grâce à son travail sur l’église de San Lorenzo, paroisse des Médicis, propose aux maîtres d’œuvres un projet parfaitement fou : un dôme gigantesque décrit par Giorgio Vasari comme « un tambour de quinze brasses de haut, percé, au milieu de chaque face, d’un large oculus, autant pour soulager les reins des arcs que pour faciliter la construction de la futur coupole ». Bref, un projet impossible dont la réalisation laisse tout le monde sceptique ; d’autant plus sceptique que Brunelleschi refuse de montrer le moindre plan et la moindre maquette. Un jour il dit à ses rivaux qu’il acceptera de leur montrer sa maquette s’ils parviennent à faire tenir un œuf – droit – sur une table de marbre. Ils essaient ; échouent naturellement et demandent à Brunelleschi de le faire, lui, s’il est si sûr de son fait. Brunelleschi décapite l’œuf qui du coup tient tout droit sur la table de marbre puis retourne travailler, laissant ses adversaires médusés par tant de mauvaise foi.

Et c’est là qu’il retrouvé sa Némésis : Lorenzo Ghiberti, qui lui avait chipé le marché de la porte du Baptistère est nommé à ses côtés au titre d’architecte associé. Les commanditaires, intrigués par l’audace de Brunelleschi souhaitant le flanquer d’un architecte moins sulfureux dont la réputation et le sérieux ne sont alors plus à prouver. Mais Ghiberti est un indécrottable paresseux, n’entend rien aux audaces de Brunelleschi et se contente de toucher son salaire indécent sans rien apporter de fulgurant à l’ouvrage. Brunelleschi, qui n’a aucune intention de partager la gloire, décide de s’en séparer. Il convoque le conseil et leur dit : « messieurs, vous payez deux illustres architectes qui se fatiguent aux mêmes travaux : il y a mes yeux deux tâches primordiales qui nous attendent, pourquoi ne pas nous en assigner une à chacun. Que mon collègue choisisse celle qui lui sied, je me chargerai de l’autre ». Ghiberti, qui n’y connait finalement pas grand chose en érection de dômes, balbutie mais est contraint d’accepter. Et ce qui devait arriver arriva : sa partie de l’ouvrage s’effondre et Brunelleschi peut terminer tranquillement son opus magnum dont, malheureusement, il ne verra pas l’achèvement, fauché par la mort à l’âge de 69 ans.

Redonnons pour finir la parole à Giorgio Vasari, le père des historien de l’art : « On peut affirmer, dit-il, que jamais les anciens n’ont construit d’édifice aussi élevé et aussi risqué ; cette coupole paraît combattre avec le ciel et elle monte à une si grande hauteur que les montagnes qui environnent Florence paraissent semblables à elle. Et, en vérité, le ciel semble lui aussi lui porter envie, car la foudre ne cesse de la frapper. »

Chronique du 11 mars 2016 dans « Soir Première » sur La Première