Les angoisses du Maestro Corelli

Le plus extraordinaire ténor du vingtième siècle ? En matière de ténors, on est en droit de déclarer, sans perdre la face, que plusieurs ténors sont « le plus grand ténor du vingtième siècle ». Cette élection, au singulier, qui s’empile mais ne s’additionne pas permet de dispenser son amour inconditionnel et total, avec la conviction la plus inébranlable, tantôt à l’un, tantôt à l’autre. Car si demain, vous me demandez « qui fut le plus grand ténor du vingtième siècle ? », je pourrais vous répondre Pavarotti, ou Gigli, ou Wunderlich, ou Lauri-Volpi ou même Kaufmann, tiens. Pourquoi pas ? Mais aujourd’hui, le plus grand ténor du vingtième siècle, c’est Franco Corelli. Franco Corelli, que j’aime d’amour, pour ses qualités – évidemment – mais surtout pour ses faiblesses.

Corelli5_Chenier-FSa faiblesse, plutôt ; car le jeune homme nait avec un zézaiement. Un zézaiement, ce n’est pas bien grave. Passé le stade ingrat du lycée avant lequel tout ce qui singularise un individu le condamne à être raillé, le zézaiement est une coquetterie dont il est parfaitement concevable de s’accommoder. Mais quand on est ténor ? Quand sur scène, en collants, la fraise au cou, à genoux devant une soprano, on est appelé à chanter « Celeste Aïda » ? « Celeste Aïda », l’un des plus grands airs de ténor que Franco, le malheureux, chantait « Seleste Aïda ». Des dizaines d’enregistrements en attestent.

Le pire, c’est que le public dans les théâtres italiens n’a rien à envier à la cruauté des enfants dans les cours de récréation. À la moindre fêlure, ils vous crucifient, vous jettent des légumes à la figure, vous assènent des « vergogna » et des « cacà merda » que je ne traduirai pas. À telle enseigne qu’un jour, Montserrat Caballé qui était huée plus que de raison et sur le nez de laquelle on tentait de précipiter des légumes de saison, sortit posément de scène, revint avec un panier en osier et ramassa le fruit de sa récolte dont elle fit, paraît-il, une soupe très goutue.

Callas et Corelli - Norma Opera Paris 1964Ce public-là ne rata pas le jeune Franco Corelli, dont la voix, au-delà de ce zézaiement, était pourtant très remarquable. Sitôt prononçait-il une sifflante qu’on le chamaillait. Des cars entiers de lyricomanes malveillants se formaient pour aller huer Franco dans les théâtres de province où il se produisait. Mais un jour, c’est sur la scène de la Scala qu’on le retrouve et face à lui, une bête de scène : Maria Callas. L’opéra qui les réunit est une rareté de Donizetti, Polyeucte, dont le seul intérêt est d’habiller Franco en généralissime Romain. Là, la jupette rase, les sandales tressées sur ses mollets de gladiateur, le torse moulé dans une armure réellement bombée passent au public l’envie de lui chercher des noises. C’est très simple, Franco leur apparaît sous les traits de l’alpha male. Beau, fort, ténébreux, élancé, mince, finement dessiné. Soudain, on ne voit plus que lui et, surtout, on prend la peine, enfin, d’écouter sa voix. Mais est-ce une voix, réellement ? Je parlerais plutôt de magma, de tsunami de décibels qui s’ébroue et s’abat sur le public. L’expérience épidermique est telle qu’après un court silence, imputé à la stupeur, les trois mille milanais se lèvent et lui font un triomphe romain. C’est là le début du mythe Franco Corelli. Un mythe qui pourtant sera de courte durée.

Il s’installe à Parme où, dans le Teatro San Carlo, que Stendhal trouva le plus beau d’Italie, il accomplit chaque semaine des prodiges. Les bandes sonores de cette période sont simplement hallucinantes. Les triomphes qu’on entend dépassent l’entendement, tant dans leur durée que dans leur démesure. Mais Franco est un homme fragile. Comme Jacques Brel, la scène lui fait une peur bleue. On dit qu’il vomit avant chaque représentation. Qu’on le force à monter sur scène, à son corps défendant, que parfois même il pleure. Peu à peu, cette pression insupportable l’éloigne des scènes. Dans les années 70, on le voit encore au Japon, le brushing étincelant, chanter des mélodies populaires napolitaines pour des nippons encravatés qui doivent découvrir là, la chose la plus exotique jamais passée par leurs oreilles. Puis Franco s’est tu, au sommet de son art, sans que jamais sa voix n’ait flanché, sans que la première fissure se soit installée dans son marbre vocal. Comme si Mozart, après avoir achevé Le Nozze di Figaro, avait posé sa plume, contemplé les années qui lui restaient à vivre et avait dit, sobrement, « voilà, messieurs, ce sera tout ».

Ainsi s’en alla Franco Corelli dont on apprit la disparition un triste jour d’octobre 2003.

Rester chez soi

Alors que les soldats de l’Etat Islamique avançaient avec leurs pelleteuses et leurs bâtons de dynamite sur l’antique cité de Ninive, je me faisais la réflexion que nous vivons désormais dans un monde qui rétrécit. Il suffit de se rendre sur le site du Ministère des Affaires Etrangères pour mesurer, sur une grande carte constellée d’états colorés de rouge et d’orange, comme nos territoires d’exploration sont réduits à peau de chagrin. Jadis, on visitait l’Egypte sans prendre un bus entouré de militaires pour admirer Abu-Simbel, on traversait la Tunisie de Carthage jusqu’aux portes du désert, on se promenait en Algérie, mettant un pied dans les premiers villages du Sahara où les mouches sont tellement nombreuses qu’elles forment sur les corps un linceul vert et noir.

Tous ces pays, aujourd’hui, la raison nous dicte de les éviter. Même le Maroc, apparaît en orange sur la carte précitée, parce qu’il y a quelques années, un désaxé posa une bombe dans un café de la place Jemaa el-Fna. Il y eut dix-sept morts, la moitié des victimes bruxelloises du mois de mars. Une paille, en comparaison du bilan français de l’année en cours. En vérité – dans nos imaginations – le monde est plus dangereux que jamais et tout nous pousse à nous enfermer, volets clos, en attendant que ça passe. Si je dis « dans nos imaginations » c’est que le monde, finalement, n’est pas beaucoup plus dangereux aujourd’hui qu’hier, car au fond, il l’a toujours été. La vie des hommes n’a jamais tenu qu’à un fil. L’œuvre de terroristes vise précisément à imposer la terreur et la terreur aboutit à la claustration. Une claustration métaphorique imposée aux hommes occidentaux, une claustration très réelle imposée aux hommes et, surtout, aux femmes des territoires concernés.

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Maxime Du Camp – Voyage en Orient (avant que l’UNESCO ne découpe le temple d’Abu Simbel en cubes pour le placer au sommet d’une montagne artificielle, il était possible de l’escalader). Du Camp traversa l’Egypte avec Flaubert qui, dans ses carnets, écrivait ce que Du Camp photographiait. 

Face à ce phénomène, demeurent les forces de l’esprit, celles qui nous permettent encore une évasion spirituelle. En lisant Flaubert, aujourd’hui, on peut se visser aux pieds du sphinx ; on peut apercevoir les côtes libyennes avec Lamartine et même imaginer Alep et Damas dans des mélodies de Fauré. L’orient nous apparaissait-il moins mystérieux, perdu dans les fumeroles d’un orientalisme de pacotille ? Dans son dernier livre, paru chez Actes Sud, Joseph Andras démontre qu’en 1956, en Algérie, on décapitait un homme qui n’avait jamais tué ni blessé personne. Le crime de Fernand Iveton fut d’avoir posé une bombe dans un local désert de son usine. Son souci fut double : que le sang ne coule pas et que résonne la voix de la lutte ouvrière par un geste absurde et démesuré. Sa tête roula, sous l’autorité du président René Coty.

C’est parce que nous sommes des aventuriers de l’esprit que les nourritures spirituelles sont si nombreuses et qualitatives. C’est parce que dehors est dangereux que les raisons de rester chez soi sont si nombreuses. Vissé à une partition de Mozart, les yeux rivés sur la télévision, perdus dans des livres que nous achetons en quantités déraisonnables, cachés derrière ce rempart infranchissable qu’on nomme imagination et dont on espère qu’il nous protègera de la terrifiante vilénie des hommes.

Einojuhani Rautavaara, le secret de la licorne

C’est une chose étrange que la musique finlandaise. Alors que ce pays connaît l’une des meilleures écoles de musique au monde – la Sibelius Academy -, des orchestres et des chefs superlatifs, des instrumentistes qui sillonnent l’univers, on a très vite fait le tour de ses compositeurs. Bien sûr, il y a Jean Sibelius qui occupe une place à part dans l’histoire de la musique. Très admiré mais aussi très méprisé, notamment par Stravinsky qui, quand on lui demandait « que pensez-vous de la musique de Jean Sibelius », marquait un silence censément introspectif et répondait « vraiment, je n’y pense jamais ».

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Leif Segerstam

Esa-Pekka Salonen aurait refusé le poste de directeur musical du New-York Philharmonic pour se concentrer sur sa carrière de compositeur, mais sa carrière de chef d’orchestre reste l’élément le plus visible de son activité musicale. Il y a aussi des figures invraisemblables, comme celle du chef Leif Segerstam, personnage de Tolkien, avec sa longue barbe blanche et son abdomen flagassant, qui – pour citer le ténor Topi Lehtipuu – serait le seul homme sur terre à composer en quinze minutes une pièce d’une demi-heure. À l’heure où j’écris ces lignes, il a composé la bagatelle de 300 symphonies ; tentant de faire la nique à Haydn qui – petit bras – n’en aura composé que 104, ce qui est vraiment mesquin.

Il y a aussi Kaija Saariaho, IRCAMiste affranchie qui après s’être rompue à l’art délicat de l’informatique musicale s’est recyclée en princesse nordique de l’opéra, trouvant avec son librettiste Amin Maalouf les chemins de la gloire lyrique contemporaine. Magnus Lindberg est une vague émanation de l’école spectrale et occupe désormais une place à part dans la cosmogonie des compositeurs contemporains. Reste le cas d’Einojuhani Rautavaara, disparu avant-hier, qui constituait un trait d’union entre Sibelius – qui l’encouragea peu avant sa mort – et les musiciens finlandais contemporains, sans avoir jamais pris la carte d’aucune des grandes écoles musicales de son temps, lui qui fut le contemporain de zélateurs scolastiques qui n’entendaient pas que la musique s’exprimât en dehors d’une doxa véhémente et dominatrice.

Selon lui, l’homme était la victime passive des circonstances. Voilà pourquoi l’œuvre de Rautavaara a des allures de délicat glissement, celui de la feuille qui se laisse guider par un ressac aimable et tempéré. Il y a des clapotis, des éclats, un peu de tumulte, parfois ; des dissonances qui n’ont jamais vraiment l’air convaincues, il y a beaucoup de délicatesse – infiniment de délicatesse – il y a cette recherche de la grâce, niche vers laquelle son inspiration se tourne de manière presque systématique.

Ses froncements de sourcils, en musique, sont éminemment nordiques, avec cette pesanteur, ces ciels gris et lourds, ces nuits interminables, ce vent tranchant et cette attente de la lumière. Comme il n’est pas permis d’être sombre quand on attend la lumière, Rautavaara – même dans ses quelques œuvres parfaitement sérielles – n’aura jamais été sinistre. Il y a de la galanterie dans ce large corpus, galanterie qui aura agacé ceux qui attendaient d’un créateur du vingtième-siècle qu’il incarnât, par les sons, les aspérités de son temps.

Mais Rautavaara était un délicat, un poète, un homme qui hésitait à composer une huitième symphonie parce que Sibelius n’en avait écrit que sept. Candide, il céda. Ornithologue du dimanche, parcourant la lande, ses jumelles au collet, comme l’exquis Monsieur Broucek de Leos Janacek, Rautavaara était fasciné par les anges et par les licornes dont il truffa son œuvre. Peut-être fut-il une licorne, dans son genre : compositeur en marge du troupeau, indéfinissable, enveloppé d’un halo pastel de mystère mais muni d’une corne qui, dans sa musique, pouvait remuer la tranquille ondulation d’un univers pas si mièvre.

Chronique de la Matinale de Musiq’3 – 29 juillet 2016

L’orient caricatural dans quelques opéras

Le dix-huitième siècle a été, pour les Viennois, source de grandes inquiétudes. Par deux fois – en 1529 et en 1683 – leur ville a été la proie des Ottomans. Ces derniers ayant même failli mettre un orteil dans Vienne avec leurs Kiliçs et leurs Yatagans, sorte de grands sabres elliptiques avec lesquels les têtes roulaient. Au mois de juillet 1683, les Ottomans – qui s’étaient installés en Hongrie, narguaient l’empire Austro-Hongrois à quelques lieues à peine de sa capitale. Seulement cette fois, les troupes de Charles de Lorraine l’ont emporté et sont parvenues à écarter durablement – définitivement, à ce jour – la menace ottomane des portes du Saint-Empire. En est demeurée à Vienne et en Europe, une peur viscérale de l’homme oriental : peur d’une croisade inversée, peur de voir les terres européennes colonisées par des hommes dont la religion et la culture n’ont rien en commun avec les nôtres, peuple qui empalait et torturait de plus belle ; pratiques qui nous faisaient horreur. Enfin, elles nous faisaient horreur dans la mesure où nous pourrions en être les victimes, mais chez nous, on se livrait à des exactions tout aussi épouvantables. Il est donc logique que cette crainte se soit installée dans les arts au cours des dix-huitièmes et dix-neuvièmes siècles.

sulemanIl y a quelques années, les Beaux-Arts de Bruxelles proposaient une exposition sur l’Orientalisme, sous-titrée « de Delacroix à Kandinsky ». Il n’y avait qu’un tout petit Kandinsky, à la fin, dans un coin mal éclairé, mais étaient exposés les chefs d’œuvres des grands orientalistes français que sont Delacroix et – dans un style plus loukoumeux – Jean-Léon Gérôme, qui peint des harems tapissés de lapis-lazuli, et son élève Jean-Jules-Antoine Lecomte du Nouÿ qui peint des eunuques morphinomanes, perdus dans des volutes opiacées, des terrasses orientales bordées d’orangers, des lions effrayants dont les yeux rappelle ceux des Touaregs et cette esclave blanche, nue, enlevée par des bachi-bouzouks. Le regard d’horreur de la jeune anglaise, les fesses à l’air, capturée par une horde de soldats portant turban, et enlevée à l’affection des siens pour être installée – probablement – dans un harem, ce regard est une métaphore parfaite à l’angoisse palpable que ressentait l’Européen vis-à-vis de l’Oriental. Européen qui, pourtant, n’hésitait jamais à aller fouler les sols Perses, Assyriens, Maghrébins pour y faire tout ce que sa condition d’homme blanc suprématiste lui dictait de faire. Jamais il ne lui vint à l’esprit de peindre l’effroi d’une jeune femme arabe confrontée aux moustaches d’explorateur d’un Lord Britannique. L’Europe envahissait le Maghreb mais exprimait pourtant dans ses arts l’effroi que lui inspirait l’homme oriental. Étrange paradoxe.

tradermickeyComme l’Orient a toujours plus ou moins fasciné les compositeurs, on en trouve une trace abondante à l’opéra. On ne compte plus – dans l’opera seria – les rois et les reines orientales de légende auxquelles on prête l’une ou l’autre turpitude politique et amoureuse pour faire un livret en deux coups de cuiller à pot. Mais la confrontation entre l’homme oriental et l’homme occidental s’est surtout étudiée à l’opéra à travers des farces généralement peu subtiles. En un mot, l’oriental était sujet de moquerie et l’occidental s’illustrait par sa bravoure et sa finesse d’analyse. Un peu comme dans Tintin au Congo mais sans l’anaconda. Soulignons qu’à l’opéra, la simple présence d’un homme noir sur scène pouvait être cause d’hilarité, en atteste Monostatos l’ignoble satyre de La Flûte Enchantée dont Emanuel Shikaneder – librettiste de l’œuvre – rigole grassement au point d’encore créer le malaise aujourd’hui. Puis il y a les deux comédies de Rossini : L’Italienne à Alger et le Turc en Italie. Dans la première, une italienne est emprisonnée dans un harem à Alger, dans la seconde, un turc vient en Italie pour acheter une italienne. Dans la première, la protagoniste – plus rusée que ses compagnons – parvient à se tirer d’affaire en goinfrant son contradicteur au point de pouvoir prendre la poudre d’escampette – dans la seconde, le Turc décide lui-même de rentrer au pays, convaincu du caractère parfaitement impossible des femmes d’Italie. Raciste et misogyne, donc – mais c’est un opéra merveilleux. Enfin, Mozart… Mozart aussi situe l’un de ses opéras dans un Sérail, c’est L’Enlèvement au Sérail. Le premier grand singspiel qu’il présente à l’Empereur Joseph II. Une œuvre dont il n’a pas écrit le livret mais qu’il a profondément amendé, notamment pour donner à la fin l’accent des lumières : deux jeunes patriciennes sont prisonnières d’un Pacha. Elles parviennent à s’échapper mais le Pacha les rattrape. Pire : le jeune homme qui a facilité leur fuite n’est autre que le fils du pire ennemi du Pacha, ennemi qui a ruiné son existence. Or dans les dix dernières minutes, Mozart offre à l’Oriental l’une des plus belles scènes du dix-huitième siècle : il gracie ses prisonniers, laisse partir la femme qu’il aime avec son fiancé, fils de son pire ennemi et leur recommande d’être heureux. Est-il surprenant qu’il ait fallu attendre Mozart pour souligner la grande sagesse des peuples d’orients là où ses contemporains riaient, à gorge déployée, de ces cultures lointaines dont ils ignoraient absolument tout ?

Chronique du 21 juillet 2016 dans La Matinale de Musiq’3

Cette interminable agonie du disque

La crise du disque a considérablement complexifié les enregistrements d’opéra. Il faut réunir un orchestre, un chef, un chœur, une brochette de chanteurs, tout cela pendant cinq jours, dans un studio qui n’est généralement pas bon marché, avec un ingénieur du son et un directeur artistique. Bref, c’est assez impayable. Dans les années 50, 60, 70 et 80 on a enregistré à tour de bras, chez Decca, EMI ou Deutsche Grammophon, sortant environ tous les cinq ans une nouvelle version studio de Don Giovanni, une nouvelle Traviata, un nouveau Ring, une nouvelle Tosca avec les stars de l’époque : Maria Callas, Luciano Pavarotti, Joan Sutherland, Placido Domingo, etc. etc. Les coûts faramineux du plateau étaient absorbés par les ventes et le modèle économique de l’opéra enregistré ronronnait tranquillement.

Au début des années 90, le consommateur a été confronté à une révolution de support ; lui qui – patiemment – s’était constitué une collection de disques vinyle, achetant – pour les plus passionnés – toutes les versions des symphonies de Beethoven qui tenaient en huit galettes, pouvait tout recommencer à zéro à cause du disque compact, lequel disque compact offrait tellement d’avantages par rapport au support sortant que même les plus ronchons furent heureux de s’essayer à l’expérience.

Mim2Seulement voilà, à peine dix ans plus tard, c’est un nouveau support qui fait son apparition – mais peut-on parler d’apparition ? – dans la mesure où le MP3, comme la bactérie qui s’attaque à Madame Mime dans Merlin l’Enchanteur, est un support immatériel, invisible à l’œil nu, qui existe, certes, mais très impalpablement. Il est léger, on le stocke en masse, on le dépose sur un petit disque dur portable muni d’écouteurs qui nous permettent de trimballer avec nous l’équivalent de cent cinquante disques compacts ; ceux qui naguère passaient une heure à ranger dans une pochette la petite dizaine de disques qu’ils allaient écouter dans la voiture sont un peu décontenancés car désormais ils peuvent se promener avec deux versions des concertos de Beethoven, une intégrale de l’œuvre pour piano de Ravel, tous les opéras de Puccini et quelques chansons de Barbara et de Jacques Brel.

1115881Révolution copernicienne – une de plus – qui allait confronter le consommateur pour la seconde fois, en même pas quinze ans, à l’obsolescence de sa collection de disques, constituée moyennant un investissement plus ou moins faramineux. Ce n’est pas drôle de voir son château de sable s’effondrer une première fois, mais quand il s’effondre une seconde fois, on est tenté de renoncer purement et simplement à l’édification de châteaux de sable. Reste que ceux qui avaient investi dans le vinyle puis dans le CD pouvaient continuer à jouir paisiblement de leurs acquisitions, rien ne leur interdisait de constituer une collection tricéphale constituée de 33tours, des disques compacts et d’enregistrements dématérialisés. Seulement, le principe d’invisibilité du support, pour le collectionneur, est un peu désagréable. Un collectionneur aime contempler son patrimoine, passer son doigt sur la tranche de ses disques et s’enivrer de la vision de ses milliers de petits coffrets de couleurs différentes qui donnaient aux salons cossus l’apparence de rubik cubes.

Et puis, le MP3, scientifiquement, c’est une saloperie. C’est un truc qui vous compresse la musique, affadit ses harmoniques, embue sa dynamique, c’est une véritable cochonnerie ; en un mot : le mp3 est au mélomane ce que le cabernet d’Anjou est à l’œnologue. Puis, au début, ce n’est que pour les pirates, pour les téléchargeurs illégaux, qui bravent des législations molles et des réprimandes tellement vagues que l’infraction au copyright devient normatif, un sport national, pratiqué dès le berceau. Il faudra attendre plusieurs années pour que des sites sérieux offrent des fichiers de téléchargement dignes de ce nom, avec une compression minimale, impossible à détecter à l’oreille nue. Mais parallèlement, le CD – support ringard, pouilleux, honni et méprisé – ce bon vieux CD continuait à sortir par milliers tous les mois. L’ampleur du rayon FNAC, année après année, fondait comme la banquise sous le soleil de juillet, les disquaires indépendants mettaient la clé sous la porte, des firmes de disques fermaient, des distributeurs s’effondraient, envoyant par brouettes entières des besogneux de l’industrie discographique pointer au chômage. Mais le disque, lui, demeurait.

Et nous voilà arrivé à une situation absolument fascinante qui voit le disque agoniser depuis maintenant dix ans, sans donner de réel signe d’extinction définitive, comme ces vieilles tantes dont on espère ouvertement le trépas pour refaire la cuisine mais dont on sait, finalement, qu’elles ne partiront jamais. L’alternative numérique présentée comme pérenne n’a jamais réellement pris, rétribuant tellement chichement les artistes que certains n’hésitent pas à parler de vol et le collectionneur, lui, ne sachant pas trop dans quelle direction investir, se dit que le plus simple est de ne pas investir.

renatatebaldiLe résultat, c’est qu’il n’existe plus vraiment de modèle économique pour le disque. Dans la plupart des cas, on demande aux artistes de financer leurs propres enregistrements. Dans tous les cas – à une ou deux exceptions près – les malheureux n’en vivent plus. Jadis, Renata Tebaldi, après une Tosca, pouvait investir dans un renard blanc, qu’elle jetait sur ses épaules. Aujourd’hui, on vise plutôt le similicuir. Tant mieux pour les renards. Quelques producteurs demeurent qui construisent leurs budgets d’enregistrements comme un château de cartes. On trouve mille euros par-ci, mille euros par-là, on remplit six dossiers de mécénat, cela prend des heures et on prie d’avoir au moins une demi réponse favorable. Avec ça, si le disque ne vend pas 2000 exemplaires, c’est la perte sèche. Voilà pourquoi aujourd’hui, quand vous écoutez un disque qui vient de sortir, si vous tendez un peu l’oreille, par-delà le raffut des notes, vous entendrez le soupir d’artistes et de producteurs, qui auront misé leur chemise et leurs économies pour que la musique sonne, sonne, sonne…

Chronique de la Matinale de Musiq’3 du 15 juillet 2016

Patti Smith dans un train solitaire

patti-smith-m-train-gallimardPatti Smith, icône de la contre-culture, chanteuse, poétesse célébrée aux quatre coins du globe s’installe chaque matin dans un petit bistro, commande du café noir, un toast de pain complet et une jarre d’huile d’olive. Quand sa table, près de la fenêtre, par mésaventure est occupée, elle attend dans les toilettes en trépignant de rage mais sans fermer le verrou au cas où quelqu’un devrait vraiment se soulager. Quand la table ne se libère pas, elle maudit l’occupant tout en regrettant d’être impatiente. Ce roman – M Train – qui paraît chez Gallimard n’est pas vraiment un roman, c’est plutôt un journal de bord, assez désordonné et intuitif, qui nous permet de suivre l’artiste à plusieurs étapes de sa vie passée et contemporaine, vie qui peut être banale ou ressembler au contraire à un roman d’aventures. C’est surtout l’occasion, pour elle, de convoquer ses fantômes, de Robert Mapplethorpe qui fut son premier petit ami et avec lequel elle campa au Chelsea Hotel – c’est d’ailleurs le sujet de Just Kids, l’un de ses derniers livres – à Fred Dewey, son mari, dont la mort la laissera exsangue, mais aussi à l’écrivain William Burroughs qui, un jour, tua sa femme en jouant à Guillaume Tell, dans un bar, avec une pomme et un colt ; Patti Smith traverse le monde, pour aller fleurir des tombes d’écrivains, pour les prendre en photo, pour toucher le couvre-lit de Frida Kahlo ou les bottes de l’explorateur Alfred Wegener qui mourut givré, le nez constellé de stalactites, alors qu’il traversait le Groenland à pied.

Danse avec les loups

Elle rencontre Bobby Fischer, le champion d’échecs misanthrope dans les sous-sols d’un hôtel où elle doit se présenter avec un garde de corps, subir le discours xénophobe de l’ermite puis l’entendre chanter à tue-tête les plus grands tubes de la country, elle décide d’aller à Cayenne sur l’île du diable pour ramasser des cailloux foulés jadis par les bagnards, elle se rend dans le cimetière chrétien de Larache, au Maroc, pour fleurir la pierre tombale de Jean Genet perdue dans les herbes folles et sous les oranges amères qui exsudent leurs parfums au soleil, elle se promène dans un cimetière gris et froid pour trouver la tombe de la poétesse Sylvia Plath qui, à seulement trente ans, mit sa tête dans le four alors que ses enfants jouaient à l’étage et alluma le gaz pour ne jamais se réveiller. Elle la trouve, sans fleurs, couverte de neige, transpirante de solitude et décide de s’accroupir à ses côtés et d’uriner dans le givre pour que les alluvions joyeux d’urée et de bilirubine dessinent des formes abstraites et fumantes et lui apportent – surtout – quelque chose de l’ordre de la chaleur humaine.

Miss Marple

Elle est capable de s’enfermer à Londres, dans une chambre d’hôtel qu’elle devait pourtant quitter, parce que la télé britannique passe des épisodes inédits de sa série préférée. On voit Patti Smith enflammer des salles de concert ou gagner le National Book Award, Prix Goncourt Américain, mais elle est capable – en même temps – de se gaver des pires séries télé ; ce livre est d’ailleurs un compendium de séries policières. Si vous ne saviez rien des Experts Miami, vous en sortirez totalement instruit, et si – comme moi – vous étiez en plein milieu de la série The Killing, ne lisez pas le livre, parce qu’elle dévoile le nom du tueur sans aucun avertissement tout en s’excusant candidement de nous avoir joué ce mauvais tour.

O Solitude

Pourquoi lit-on les auteurs ? Parce que leur compagnonnage nous est utile. Pour être avec eux, malgré la distance ou la mort qui nous en sépare très nettement. En ce sens, le compagnonnage de Patti Smith est l’un des plus merveilleux que la lecture m’ait offert. Elle m’a rappelé un sentiment que j’avais adolescent, avec le Rouge et le Noir, qui me poussait à m’enfermer dans les placards pour vivre un instant d’intimité avec Julien Sorel. Souvent, on prie les auteurs de s’effacer derrière leurs textes, de laisser seule leur œuvre s’exprimer. Patti Smith touche à cet équilibre inouï qui lui permet de contempler sa vie comme une œuvre à part entière. Une œuvre aimable, modeste ; une œuvre d’intimité, d’aventure, de passions, une œuvre qui trahit, à chaque page, la beauté invraisemblable de son âme. Surtout, c’est un éloge de la solitude ; non pas cette solitude cénobitique et misanthrope qui nous pousserait à l’écart de la compagnie des hommes, mais cette solitude quotidienne, contre laquelle le terrien contemporain semble lutter, par cette recherche incessante et frénétique du retour d’autrui qu’offrent les réseaux sociaux. En posant M Train, on n’a qu’une envie pourtant : c’est d’oublier son téléphone portable, de ramasser un livre et d’aller manger un toast de pain complet avec du café et de l’huile d’olive comme seuls compagnons.

Harry Halbreich ou la tour de Babel

Quand le 13 août 1998 s’éteint Julien Green à l’âge canonique de 97 ans, l’Académie Française se retrouve dans une étrange posture. L’immortel doit être remplacé et celui qui désormais occupera son siège – René de Obaldia – est appelé à prononcer son éloge. Seulement, quelques temps avant sa mort, Julien Green a démissionné de l’Académie Française et prévenu celui qui occuperait le fauteuil 22 de ne jamais prononcer le moindre mot à son sujet. Si les causes de la fâcherie de Julie Green – qui siégeait pourtant en toute quiétude depuis 1971 – sont un peu obscures, son oukase n’en fut pas moins assertif et Obaldia, le jour de son intronisation, fut partagé entre la volonté de respecter la parole du défunt et celle d’obéir au règlement du Quai Conti qui prévoit qu’un nouvel occupant édifie le tombeau de son prédécesseur en le couvrant de fleurs odorantes.

Toutes proportions gardées, je me trouve ce matin dans la position de René de Obaldia. Notre ami, Harry Halbreich s’est éteint hier. Quelques mois avant sa disparition, il me disait au téléphone, après avoir longuement débattu de l’ordre dans lequel il convenait d’appréhender les vertus théologales, qu’il m’interdisait formellement de lui rendre hommage sur Musiq’3. Ne cachons pas les motifs de son courroux : cette chaîne que jadis il aima, n’était à ses yeux plus que l’ombre d’elle-même. En témoigne ce nouvel animateur sévissant à la Table d’écoute et dont le niveau – disait-il – était celui d’une modeste institutrice. L’animateur, c’était moi ; moi qu’il avait presque étranglé de rage à l’occasion d’un débat sur Elgar et d’un déplacement en Amazonie de ce dernier – en pirogue – sur l’onde sereine et impavide de l’interminable serpentin. Harry m’assurant qu’Elgar n’avait jamais mis les pieds en Amazonie, citant de mémoire des passages entiers de sa biographie et moi, tentant benoîtement de lui expliquer la provenance de mes sources, réduit à tendre sous son œil imprécateur le minuscule articulet sur lequel reposait mon audacieuse assertion. Pensez donc qu’il se serait confondu en excuses ou qu’il aurait admis l’élément de preuve à ma décharge, pas du tout : déjà la dispute n’existait plus et son attention tout entière était mobilisée par ce nouvel élément, qu’il analysait avec l’avidité d’un assyrianologue devant le cénotaphe de Nabuchodonosor.

Car notre Harry avait beau être l’homme le moins consensuel de la Création – capable de quitter un studio de radio en vous maudissant et en vous menaçant de la partition de Chronochromie qui est à la fois épaisse et contondante – il suffisait de lui soumettre une demi mesure de musique pour qu’immédiatement la pression retombe. Là, la sérénité l’envahissait, un sourire d’enfant se dessinait sur son beau visage et son contradicteur qui, un instant plus tôt était son pire ennemi, devenait un compagnon d’ivresse, avec lequel il communiait en musique, le plus fraternellement du monde.

Alors que sur terre, tout est tiédeur et mollesse, Harry se dressait fièrement comme la tour de Babel, implacable, aussi – comme elle – somme de savoir invraisemblable qui se tenait droit, regardant le ciel dans les yeux, ciel que désormais il occupe et où l’attendent Rameau, Zelenka, Magnard, Martinu et Messiaen, un peu fébriles de rencontrer celui qui connaissait leur œuvre plus intimement qu’eux et qui ne leur pardonnera jamais – même post mortem – la moindre faiblesse. Car Harry avait l’amour implacable de ceux qui aiment sans artifices et dont les hurlements eux-mêmes sont des déclarations d’amitié.

Chronique du 28 juin 2016 dans la Matinale de Musiq’3

Marc Wilmots et le Sacre du printemps

Hier soir, après le calamiteux 0-2 concédé par nos chers Diables Rouges, des commentateurs sont sortis de leurs réserve. (Les commentateurs ce sont ces gens que l’on installe sur les plateaux de télévision ou derrière nos chers micros de la RTBF et qui donnent leur avis parce qu’on le leur demande.) L’un d’entre eux, parmi les plus brillants, avec une hauteur infinie que ne désavouerait pas Octavien de Saint-Gelais lui-même, déclara avec délice « Fin de la supercherie Wilmots ».

Oui, car selon ce commentateur, notre coach – l’homme qui sur ses larges épaules porte depuis quatre ans les espoirs d’un peuple aussi fébrile que démantibulé ; Marc Wilmots ne serait rien d’autre qu’une supercherie.

Vous me direz que ce commentateur y va fort, qu’il y a quatre ans à peine l’équipe Nationale Belge écumait les tréfonds du classement FIFA aux côtés du Lesotho et de la principauté d’Andorre, que l’idée même de marquer un but lui semblait un concept abstrait comme à une guenon l’édification de  la tour de Pise en Lego et que depuis, notre équipe nationale est toute rutilante, auréolée d’un quart de finale à la World Cup et de la fréquentation pérenne du haut du classement FIFA où désormais un bon milliard de points la sépare du Lesotho et de la Principauté d’Andorre.

Pensez donc qu’il y aurait lieu d’objectiver les lauriers qui coiffent l’impénétrable tête de notre coach, ancien sénateur MR qui eut jadis l’honnêteté de reconnaître que les velours épais et sournois de notre curie vermillonne – et les débats qui s’y tenaient en français et en néerlandais – avaient pour lui d’imprenables secrets ; sa mission terrestre étant ailleurs, sur les verts gazons du Heysel, par exemple, où s’entraînent nos Diables.

Et voilà qu’un mauvais match, contre l’un des ténors du football vaudrait à Marc Wilmots – comme jadis à Winston Churchill – d’être désavoué par les commentateurs qui perchés sur leurs perchoirs font et défont une opinion généralement ravie d’être faite et défaite. C’est là pure vanité de poseur qui espérant trouver une place dans l’histoire se dépêche de donner le premier coup de pied à celui qu’il souhaite voir dégringoler la roche tarpéienne afin de pouvoir hurler – fier et conquérant : « voyez cette supercherie rouler dans le gravier navré des collines romaines et souvenez-vous que, le premier, j’en avais prédit la fin ».

Heureusement, la musique semble échapper au jeu des spéculateurs et les instrumentistes sont jusqu’ici plus ou moins libres d’aller et de venir sur scène sans risquer l’excommunication. Imaginez, il y a quelques années, au Concours Reine Élisabeth, que Nikolaj Znaider ait lu l’avis d’un commentateur fameux qui lui prédisait la plus douloureuse infortune. Aurait-il joui moins intensément du premier prix qui lui fut remis au nez et à la barbe de l’expert inexpert ? Je l’ignore. Ce que je sais c’est que grâce au ciel, en musique, l’avis des critiques et des commentateurs – le mien en premier lieu – tout le monde s’en fout complètement, non par mépris – évidemment – mais parce que la fréquentation quotidienne d’œuvres géniales  – Traviata, Carmen, le Sacre du printemps -, torpillées par une presse unanime lors de leur création, nous rappelle que le critique est un Auguste larmoyant qui voudrait que les feux de la rampe rougissent ses joues et qui, à défaut d’attention, à défaut d’applaudissements, agite ses bras dans tous les sens en un grand cris désespéré qui ne dit rien d’autre que « eh, moi aussi j’existe ».

Vanitas vanitatum omnia vanitas.

Guide pratique à l’attention des malappris qui remportent le CMIREB

Il est des circonstances dans la vie où on ne sait pas trop quoi faire. Petit, au restaurant, face à une rangée de trois fourchettes, nous nous demandions – un peu éberlués – laquelle servirait à faire un sort à chacun des mets et s’il ne serait pas plus simple, finalement, de n’en utiliser qu’une seule pour la terrine de caille aux cuberdons, le hareng mariné à la Suze, le roquefort de chèvre et les pommes caramélisées à la cyprine de truie.

La vie sociale est faite tout entière de mystères et de codes dont l’existence ne sert finalement qu’à distinguer plus rapidement le rustre de l’esthète. Heureusement, la baronne Staffe, eut un jour l’idée de rédiger un épais volume pour accompagner les jeunes ménages dans leurs aventures sociales, les éclairant sur les points les plus impénétrables de la vie en société. Ainsi savent-ils grâce à elle que les asperges se mangent avec les doigts et que les pommes caramélisées à la cyprine de truie ne se mangent sous aucun prétexte car une maîtresse de maison digne de ce nom se refuserait à servir un tel plat.

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Le plat précité
La baronne Staffe ayant fait des émules, aujourd’hui c’est la baronne de Rotschild, ancienne danseuse nue, qui nous explique dans quelle direction pencher son assiette pour finir la soupe et s’il est permis ou non de saucer son plat quand on dîne dans les jardins de Le Doyen. Elle vous dira que non, moi je vous dis que oui.

Il est donc regrettable qu’un tel manuel n’existe pas pour accompagner le jeune musicien dans ses premières années de carrière. Un chapitre essentiel pourrait, par exemple, s’intituler « comment se bien tenir quand le baron van Liesebeth vous élève au rang de premier lauréat du Concours Reine Elisabeth ». Car, en la matière, on a vu des choses terribles et effrayantes qui nous ont à jamais passé l’envie d’assister aux concerts des lauréats les plus gauches.

Bien sûr, il y la candidate distraite qui, croyant entendre son nom, se rue sur scène les bras en l’air, fond en larmes, remercie une demi-douzaine de divinités œcuméniques avant de se rendre compte qu’elle n’est en fait pas du tout la personne qu’on attendait et quitte la scène penaude et triste, sous les regards de deux mille deux cents terriens interdits de stupeur. Ca, par exemple, ce n’est pas cool.

Il y a aussi l’exemple de Pierre-Alain Volondat qui, lui, se lève un peu avant que son nom soit prononcé, avance sur scene avec la solennité d’une geisha narcoleptique puis s’incline devant la salle comme s’il avait devant lui le Sar Péladan en personne, arborant ce petit sourire désespéré qu’on adopte quand l’administration fiscale nous annonce notre éligibilité à un redressement d’un demi million de livres sterling.

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Le triomphe de Pierre-Alain Volondat
Il y eut aussi ce candidat russe qui, ayant abusé de marasquins délicats et de chartreuse gouleyante s’avança sur scène en titubant, refusa de serrer la main au jury qui venait de lui décerner un prix subalterne et s’en retourna s’asseoir non sans avoir lancé un regard de défiance absolue à la Reine Fabiola dont la légende dit qu’elle n’en dormit pas et que son brushing eut, le matin, l’apparence de la cathédrale de Chartres.

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Le brushing de la Reine Fabiola
Pourtant, des hommes et des femmes travaillant d’arrache-pied à l’organisation du concours Reine Elisabeth s’échinent à enseigner à ces vulnérables adolescents un protocole pourtant simple : « quand votre nom est appelé, faites trente-sept pas vers le centre de la scène – pas un de plus, pas un de moins -, inclinez-vous a 72 degrés face au President van Liesebeth jusqu’à ce que ses souliers vernis et bicolores vous apparaissent dans toute leur irradiante splendeur. Tournez-vous ensuite vers le public et recueillez les acclamations pendant 48 secondes, en souriant, mais sans triomphe. Abstenez-vous absolument de gestes de victoire, car ceux-ci sont vulgaires. Il est prohibé de joindre les mains, ou de les lever au ciel, il est interdit de s’agenouiller et de se laisser glisser à même le parquet sur plusieurs mètres comme lorsque Ronaldinho mit un goal à la Croatie en 2004. Saluez chacun des membres du jury avec une égale déférence et, s’il y a lieu, une feinte admiration. En aucun cas vous ne passerez dix minutes dans les bras de Martha Argerich et n’enjamberez – a contrario – cette vieille totoche du piano belge dont le seul fait de gloire aura été d’avoir joué le deuxième concerto de Chopin à Horrues sous la direction de Serge Baudo en 1966. Prenez place derrière le jury et répondez avec grâce aux journalistes qui vous demanderont si vous êtes content et ce que vous ressentez. Répondez « oui » et que vous êtes heureux, car c’est ce qu’ils attendent et c’est probablement ce que vous ressentirez de toutes façons. »

Enfin, à la Garden Party du baron Huygebaert, President du CMIREB, si on vous sert des pommes caramélisées à la cyprine de truie, feignez l’évanouissement glycémique et faites vous porter en civière dans votre famille d’accueil où, enfin, vous pourrez redevenir un être humain comme les autres.

Chronique du 26 mai dans La Matinale de Musiq’3

Bela Bartok au derby d’Epsom

Peter Donohoe, membre du jury du CMIREB et – surtout – ancien second lauréat du concours Tchaikovsky – qui sur le marché des compétitions vaut également son pesant de cacahuètes -, Peter Donohoe le disait, hier, sur Twitter : les journalistes qui suivent le Concours Reine Elisabeth ne font pas preuve d’une très grande originalité, en abusant notamment de la célèbre citation de Bela Bartok « Les concours c’est pour les chevaux, pas pour les artistes ».

En ce sens, l’illustre pianiste britannique n’a pas totalement tort vu que – rien que cette session – je l’ai utilisée environ sept fois, cette citation, sur trois média différents avec à chaque fois le même sentiment un peu penaud de recycler toujours la même recette, comme quand un matin de cuite vous tombiez à la télévision sur un épisode de Derrick dont, à force de rediffusion, vous connaissiez la trame à l’endroit et à l’envers et en langue vernaculaire.

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Surtout, ce qu’il convient de retenir, c’est que cette phrase de Bela Bartok est un peu idiote. Car au nom de quoi les concours conviendraient-ils moins aux artistes qu’aux chevaux ? Est-il moins noble d’être cheval qu’artiste ? Le débat est peut-être un peu trop vaste de si grand matin mais quand on les voit, ces pauvres bêtes, écumant sous les coups de cravache, apparaissant presque démantibulées par l’effort sur le Derby d’Epsom de Géricault, la bave aux lèvres et l’œil fou, on se dit qu’elles seraient bien restées une petite heure de plus aux champs, à brouter aimablement des pâquerettes sous le ciel clément du mois de mai, plutôt que de courir sans but, la bride au collet, avec sur le dos un jockey nain et furibond qui leur houspille les flancs de ses éperons. Croyez-le bien, le cheval se contrefout des concours et si justement on l’y trouve, c’est parce que l’homme dans son éternelle bêtise, a vu de l’intérêt à faire courir en rond une dizaine de quadrupèdes affublés de patronymes consternants.

Les concours, n’en déplaise à Bela Bartok, sont justement affaire d’hommes et répondent à cette impulsion freudienne qui, dans la cour de récréation – profitant d’un instant d’inattention du pion – nous poussait à comparer la taille de nos organes génitaux avec nos petits camarades. C’est aussi simple que ça : l’homme entend consacrer une fraction considérable de son séjour terrestre à prouver qu’il vaut mieux que son voisin. Il pourrait, lui aussi, s’installer dans les herbes folles et profiter du beau temps en donnant des bisous à son ami le cheval, mais il n’en fait rien. L’homme invente toutes sortes de compétitions, parmi lesquelles les Jeux Olympiques, l’Euro de football – où bientôt triomphera Kevin De Bruyne – et le concours Reine Elisabeth – où bientôt triomphera Lukas Vondracek. Cette volonté de suprématie est telle que certains bipèdes, déjà gâtés du point de vue des honneurs, n’en ont pas assez et s’obstinent à en vouloir toujours plus. L’Empereur Néron, par exemple, participa aux jeux olympiques et triompha dans absolument toutes les disciplines, aidé probablement par des adversaires rétifs à l’idée de connaître la morsure des lions de l’arène.

Ainsi nos douze amis pianistes se mesurent-ils à leurs collègues depuis bientôt un mois dans l’espoir de décrocher, au bout de cet interminable triathlon, une parcelle de gloire. Gloire qui leur ouvrira les portes peu pérennes du succès terrestre, lequel brillera avec plus ou moins d’intensité avant que ce squelette dont nous sentons parfois la présence discrète sous notre peau, reprenne ses droits et nous constitue tout entiers, six pieds sous terre, où les vers et les lombrics feront de nous leur festin avec un appétit enfin égalitaire.

Chronique du 25 mai 2016 sur Musiq’3