Mai 2015, le pire moment de ma carrière et probablement de ma vie.

Quand on a quarante ans et qu’on vit depuis plusieurs mois dans la conscience d’une épidémie, on se dit que tout ça c’est bien gentil, mais que ça risque un jour de s’arrêter brutalement. « Aie, mon plexus endolori, mon bras gauche qui fait mal, me forces qui me quittent peu à peu. Argh. » (bulles de salive, borborygmes – pire, même, si ça se trouve). Rideau.

Si ça se trouve (bis) je ne finirai pas ce billet vivant, rattrapé par le mauvais sort. Parfois, il suffit d’évoquer sa fin pour qu’elle vienne. On ne plaisante pas avec ça.

Je suis encore là ?

Oui. Bon, je continue :

Au cours de ma longue carrière (j’aime bien, quand je commence cette phrase, caresser ma longue barbe blanche. Il faut faire l’exercice de me visualiser, en robe de chambre, la pipe aux lèvres, un chat posé sur la table de travail, à côté d’une assiette de stilton et de maroilles, arrosé d’une petite sangria aux fruits confits, avec L’ecclésiaste posé sur mes genoux – sans cette image, on passe à côté de cinquante pour-cent du charme de ma littérature).

Au cours de ma longue carrière, donc, j’ai vécu des choses vraiment horribles. Je passe les histoires triviales, comme ce jour où avant de débuter un interminable direct, j’ai eu l’idée de manger une fricandelle avariée (ou était-ce un poulycroc ?) sur la place Flagey (oui, c’était sur la Place Flagey), si bien que je me suis trouvé bien mal quand il s’est agi de parler de musique classique à la nation et qu’il m’a fallu plus d’une fois ravaler un hoquet de la mort. Ça, ce ne sont que les petites avanies de la vie.

Non, l’horreur, la vraie. Direct du concours Reine Elisabeth. Dernier soir. Septante heures de radio dans les jambes. Quatre invités dans une loge minuscule (c’était au temps où on se plaignait de la promiscuité, alors qu’elle est devenue si rare). On annonce le résultat. Le Président prononce un nom. Très lentement. Une candidate, dont on n’a pas bien compris le patronyme dans le brouhaha, s’avance les bras en l’air, comme si elle venait de marquer un but pour le Borussia Mönchengladbach (j’ai toujours admiré les présentateurs sportifs qui parvenaient à parler du Borussia Mönchengladbach en restant sérieux – alors que quand on y pense, Borussia Mönchengladbach pourrait être le nom d’une grande chanteuse wagnérienne de l’avant-guerre). Et puis, c’est le drame : le secrétaire général du concours s’avance sur scène (lui qui est un homme de l’ombre), il rattrape la gagnante. Il lui explique que, non, elle n’a rien gagné. Voilà, elle regagne les coulisses. La vraie gagnante est appelée. Elle est muette d’horreur. Elle vient de voir un autre être humain vivre la chose la plus humiliante du monde. Plus personne n’a envie de rire. Elle a bataillé pendant cinq semaines pour en arriver là. Et voilà, la soirée est finie. Elle est la gagnante la plus triste de l’histoire du Concours et en aucun cas, elle ne méritait ça. Il faut le dire, encore et encore, cinq ans plus tard.

On a décortiqué cette scène un million de fois. On en parlera encore dans cinquante ans. François de Brigode, qui aura lui-aussi une longue barbe blanche, l’évoquera en ces termes « il y a cinquante ans, jour pour jour… » et une séquence magnéto rappellera à tous les Belges ce qu’ils avaient oublié. Une commission d’enquête passera les images au ralenti, comme la scène de l’assassinat de JFK dans le film d’Oliver Stone. Un expert pointera les détails avec un petit bâton sur l’image figée du super 8. Des linguistes décortiqueront syllabe après syllabe la prose du Président van Liesebeth. Michel Stockhem, en loden beige, sera invité en plateau. Il dira, en caressant ses rotules artificielles « pensez bien, j’y étais ». Et voilà.

J’espère en déposant cette histoire sur ce blog l’abandonner à la mémoire collective et m’en séparer pour de bon. Je vous l’offre. Faites-en ce que vous voudrez. Elle vous appartient.

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