Parfois, il faut prendre sur soi et s’abstenir

Ce n’est un secret pour personne, les directrices et les directeurs d’ensembles musicaux vivent des moments difficiles. Entre les annulations covido-dépendantes et le marasme économique global sur lequel fleurit (péniblement) le métier, les temps sont durs.

Ce soir, un ami m’a fait parvenir le message que lui a adressé un organisateur de concerts.

Pour ceux qui ne le savent pas, un artiste passe la moitié de son temps à apprendre des partitions mortellement difficiles et l’autre moitié de son temps à exécuter la danse du ventre auprès de programmateurs pour avoir le droit de monter sur scène. C’est le b.a-ba de la profession. Lutter serait inutile.

Dans son e-mail, le programmateur refuse le projet qui lui est proposé. Vous me direz : c’est bien, généralement, ils ne répondent pas. Mais dans son e-mail, le programmateur se lance dans une petite analyse musicologique de ce qui lui est offert : le compositeur n’est pas si intéressant que ça, puis le programme est nul, puis les instrumentistes ne sont pas terribles. « Non, vraiment Coco, tu es gentil, mais je ne peux rien faire pour toi ». (grosso modo)

C’est le célèbre double effet kiss cool de la vie d’artiste : non seulement on est obligé de convaincre des ronds-de-cuir insipides de son talent, mais en plus il faut subir stoïquement leur cours magistraux d’esthétique sans leur sauter à la gorge avec un coutelas rouillé. Pourtant, la tentation est grande.

Cela m’a rappelé ma lointaine jeunesse, quand j’étais agent artistique de chanteurs d’opéra. Un jeune soprano inconnu avait été auditionner dans une maison d’opéra du sud de la France. Le préposé à la distribution (appelons-le Monsieur Z) avait pris un air un peu défait en concédant du bout des lèvres que ce n’était pas si mal, « mais que l’inadéquation de l’artiste au style de Mozart lui semblait fondamentale et très définitive ».

Inutile de dire que plus tard, l’intéressée chanta les plus grands rôles mozartiens sur les plus grandes scènes du monde, recevant même dans Le Figaro un compliment définitif de Christian Merlin « ses aigus ont la radiance de Gundula Janowitz » (je cite de mémoire, mais je suis sans doute imprécis).

Un instant bien-sûr j’ai été tenté de transmettre tout cela au rustre précité, mais je me suis abstenu : son commentaire idiot avait dû se perdre dans sa mémoire au milieu d’un million d’autres commentaires idiots. Car ainsi fonctionnent-ils. Et un jour, on le surprendra – vieux et claudiquant – à dire dans les dîners « j’ai été le premier à la découvrir, elle. J’ai eu le nez ».

Respirer un bon coup, hausser les épaules et leur souhaiter une mort lente. Il n’y a rien d’autre à faire.

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