Portrait de l’artiste en produit (idées éparses)

Le rôle du musicien en 2020 n’a probablement jamais autant tourné autour de l’affirmation de l’individualité. On attend de l’artiste qu’il soit l’incarnation d’une singularité, que dans sa fréquentation des salles le public puisse retirer quelque chose de l’ordre de l’expérience.

Que cela soit agréable ou désagréable, l’artiste est devenu un produit auquel il convient de trouver sa juste place sur un marché de l’art de plus en plus saturé.

Pire, on lui demande d’être à la fois moderne mais de perpétuer des traditions ancestrales. Ainsi porte-t-il sur ses épaules le devoir de la survie de la figure lisztienne du musicien tout en étant le rouleau compresseur qui pulvérisera celle-ci au nom de la tyrannie de la nouveauté.

Architecture de la sincérité

Au milieu de ces querelles esthétiques, il conviendra de s’interroger continuellement en tant qu’artiste sur la fidélité de sa démarche à sa personnalité-propre.

Parce qu’il est essentiel de ne jamais se trahir ni de se décevoir (l’artiste ne se distingue pas des autres êtres humains sur ce point), il faut aussi que l’art qu’il présente au public soit le résultat de conciliabules intimes ; sinon parfaitement sincère, au moins logiques dans son développement personnel.

Et s’il n’est pas certain que le mélomane puisse déceler ce qui est où n’est pas sincère, ce vocable de sincérité apparaît cependant de manière récurrente dans ses préoccupations premières :

« Comme cette violoncelliste joue bien mais comme surtout elle m’a semblé sincère ! »

Quel en est le corollaire ? S’il est impossible d’offrir la garantie de véhiculer un message sincère il est intéressant de s’interroger sur sa propre sincérité, tout en se préoccupant de véhiculer au moins l’apparence de la sincérité. À celle-ci on accolera généralement les oripeaux de la sainteté : humilité et simplicité, radiance et humanisme. Ces termes collent à l’idée de la sincérité alors que leurs contraires apparaitront insincère.

C’est que souvent l’on confondra simplicité et sympathie. Or il est un fait avéré que le marketing des musiciens classiques a pris l’élément « sympathie » en compte après l’avoir sous-évalué pendant de très nombreuses aux années.

Ainsi des musiciens comme Herbert Von Karajan, Maria Callas, Wilhelm Furtwängler n’étaient-ils pas des artistes dont on se serait dit au premier abord « tiens voilà quelqu’un de rudement sympathique ». Au contraire leur intransigeance faisait d’eux des artistes. La mauvaise humeur elle-même faisait artiste, car l’artiste représentait cet être humain dont la condition lui permettait d’évoluer en marge des codes sociétaux habituels, notamment celui de la courtoisie.

Des codes et des attentes en perpétuelle mutation

Il est de nos jours attendu de l’artiste qu’il soit exemplaire et moral. En ce sens nous avons assisté à une inversion des paradigmes. La chanteuse d’opéra, par exemple, devra désormais se présenter comme une anti-diva, même si tout en elle respire le caprice. Le musicien moderne est simple, accessible et souriant.

Les grands chefs ont bien compris cet axiome : Yannick Nézet-Séguin (directeur, entre autres, du Metropolitan Opera) et Gustavo Dudamel (directeur de l’Orchestre Philharmonique de Los Angeles) sont avant tout les porte-drapeaux du culte de l’énergie positive. La jeunesse, le dynamisme, l’accessibilité sont autant d’éléments de vente. Ils sont les adjectifs de la modernité du musicien 2.0. ; celle venue d’un rapport de l’artiste à sa clientèle.

Il y a cinq siècles, l’artiste n’avait qu’un maître : c’était son mécène. Aujourd’hui, il en a des milliers : ce sont les spectateurs. Voilà pourquoi le souci de plaire largement, indistinctement, est devenu un impératif.

Sculpter son image ou la subir ?

La question est évidemment de savoir si une image se façonne ou si elle doit être le reflet de son surmoi primaire et non-ouvragé. Chacun apportera sa réponse personnelle à ce débat mais, ce faisant, réfléchira à la projection de son image, à ce qu’on appellera techniquement son « dégagement », à ce que l’histoire de l’art a appelé la radiance : tout ce que l’artiste projette de lui dans le cadre (ou au-delà) de l’expression de son art.

Si l’on admet qu’un artiste est un produit et que le modèle-économique d’une carrière est de pouvoir vendre son produit, alors on acceptera l’idée plutôt répugnante qu’un artiste doit d’une certaine manière être prêt à se vendre. Et, donc, de marketer son image. Ou pour le dire en français : de façonner son image aux impératifs du marché qu’il ambitionne de pénétrer. Il y a là un débat philosophique qui relève de l’intime. Chacun y répondra intérieurement, à son propre niveau, bien sûr, mais plusieurs éléments viennent tempérer ce qui précède :

Par exemple, comme le souligne l’écrivain Jean-Philippe Toussaint, dont l’œuvre est une fiction nourrie constamment d’éléments biographiques, il faut être capable d’évoquer l’intime, sans trahir l’intimité. Pour un musicien, cela signifie que l’intime infusera sa musique (« je suis ce que je joue »), mais que la vérité de son interprétation ne trahira pas son intimité. En quoi est-ce important ?

Une démarche commerciale banale prévoit de commercialiser un produit par rapport auquel le vendeur dispose d’une certaine distance. L’exemple-type est celui du poissonnier dans Astérix : si on lui dit que son poisson n’est pas frais, a priori, il ne doit pas le prendre personnellement. C’est son poisson qui n’est pas frais, pas lui. Or l’artiste – surtout le jeune artiste, qui n’a pas d’agent – est sans arrêt confronté à la commercialisation de sa personne. Toute forme de rejet, de critique, de distance est vécue très naturellement comme une mise en cause de son être, au sens premier. C’est l’un des aspects les plus indéniablement cruels du métier de musicien.

« Je ne suis pas vraiment la personne que vous voyez sur scène »

Voilà où la pensée de Jean-Philippe Toussaint prend tout son sens : dans la construction d’une petite carapace. Celle-ci, si on prend le temps d’y réfléchir est pourtant naturelle : en l’ivrant l’intime, sans livrer l’intimité, ce n’est pas réellement soi-même que l’on soumet au jugement du marché.

C’est – au contraire – une combinaison savante – un alliage métallurgique fin – entre des éléments constitutifs de notre personne (intelligence, tempérament, physicalité) et des éléments extérieurs (le piano que l’on joue, la partition que l’on chante, la salle dans laquelle l’on se produit) ; si on ajoute à ceci le fait qu’un interprétation nait d’une lecture (« moi, Monsieur X, je lis à ma manière l’œuvre de Madame Y ») il est important de se rendre compte que ce n’est jamais réellement soi-même que l’on vend et que ce n’est jamais vraiment soi-même que l’on offre à la critique du marché (organisateurs, orchestres, collègues et spectateurs).

Cette distance est la « zone de sécurité » que l’artiste doit s’efforcer de construire entre son psychisme intime et l’exercice de son métier. Cette distance est aussi le lieu de naissance de sa figure artistique.

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