J’aimerais follement le Concours Musical International Reine Elisabeth de Belgique si chaque année, depuis trois ans, il ne me rendait pas triste. La proclamation de la première épreuve et celle de la demi-finale nous privant en trente secondes de candidats auxquels on s’était intimement attachés. Deux couperets qui tombent à intervalle régulier et qui éloignent de nos yeux et de nos oreilles des candidats auxquels notre imagination prêtait un destin miraculeux. Ces insupportables couperets nous ramènent pourtant à une réalité bien simple ; celle qui voyait jadis un célèbre animateur de France Musique dire de Maria Callas qu’elle chantait mal et dont on peut penser aujourd’hui qu’il n’avait vraiment aucun goût.

Ainsi fallut-il qu’au terme du labeur invraisemblable qui poussa notre Créateur à nous faire si parfaits – nos auditeurs au premier chef -, il Lui plut de doter l’homme de cette chose absurde qu’on nomme « goût » et qui nous force à statuer arbitrairement sur nos affinités avec telle ou telle chose. Que ces goûts, qui impactent viandes et poissons, laitages et scaroles, toiles et bibelots, nous forcent également à éprouver de l’attirance ou de la répulsion pour un musicien me fascinera toujours un peu.

Car l’état de musicien, a priori, est admirable. Ces femmes et ces hommes qui connaissent la claustration, qui pendant que d’autres se promènent ou courent le guilledou, font leurs gammes en grimaçant sous l’effort comme Jacques Anquetil gravissant le Mont Ventoux ; ces musiciens qui connaissent des scolarités moins légères où, au lieu de jouer aux billes ou à la PSP, on déchiffre du Webern dans une classe humide sous l’austère férule d’un professeur généralement élevé au bon grain de la Russie soviétique. Ces musiciens qui, de concert en concert ne voient jamais leur maison, ratent – justement – le jour de leur mariage, parce qu’ils ont concert ; ratent la naissance du petit premier, parce qu’ils ont concert ; manquent de surprendre leur femme au lit avec un corniste, parce qu’ils ont concert et, suivant la même logique, sont parfois rattrapés par la mort – à laquelle ils pensaient échapper – pendant leurs concerts, tombant livides et froids sur les planches qui les virent suer sang et eau.

Alors, la logique voudrait qu’on les admire tous, indistinctement, au nom des sacrifices et de l’abnégation dont ils s’arment pour nous divertir de leurs arpèges melliflus. Mais non, car notre goût nous oblige à un aimer un plus que l’autre, souvent pour des motifs parfaitement frivoles. Car le goût est chose capricieuse, qui s’accommode assez mal de raison. Ne nous est-il jamais arrivé, par exemple – le plus arbitrairement du monde – de détester tel ou tel légume parce que notre goût n’y trouvait pas son compte ? Notre détestation des brocolis, dont on ignore la source et les motifs parapsychanalitiques n’interroge pourtant pas le brocoli dans son intégrité légumineuse. Demain, des bouquets de brocolis ne s’installeront pas sur le fauteuil en Chesterfield d’une thérapeute chic de la banlieue de Waterloo parce que nous nous pinçons le nez devant nos assiettes fumantes. Non, le brocoli s’en contrefout qu’on l’aime ou pas. Alors que l’artiste – que nous aimons et détestons selon les mêmes modes arbitraires – lui, se blesse et se vexe quand au terme d’un concours, où il a pourtant joué un nombre impressionnant de notes, le jury ne lui décerne pas la palme.

Prenez les exemples de Leonardo Pierdomenico et de Dinara Klinton, jeunes pianistes plébiscités par le public en demi-finale et privés de finale par un jury inflexible, constellé de gloires illustres dont, parfois, l’étoile a cessé de luire avant Mathusalem qui naquit en l’an 687 après la création d’Adam, ce qui ne nous rajeunit pas. La logique devrait nous pousser à lever les épaules, à entendre avec sérénité l’irréfragable voix de ce conclave de sommités réuni, visiblement, pour nous priver de Dinara Klinton. Mais non, notre frustration est intense, comme notre colère. Et, finalement, quand on y pense, n’est-il pas triste d’avoir dû dire au revoir à Leonardo Pierdomenico parce que Cécile Ousset n’aimait pas les brocolis ?

3 réflexions sur “Du jury, l’irréfragable voix

  1. Camille, j’aime beaucoup ce qui est écrit ici, on devrais parler comme une année Jacques Stehman (mon cher professeur d’histoire de la musique à La Chapelle), avait suggéré, écrire autour des illustres « éliminés », comme ça par cœur je cite, Dino Ciani, Nelson Freire, Jo Alfidi (en 1968), mais lauréat en 1972, Angela Hewitt; bon courage cette semaine, on vous suivra volontiers !! Patricia Montero.

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  2. J’ai à la fois souri (comme toujours devant votre humour et votre finesse, quelle, plume, Camille) et à la fois partagé votre frustration devant ces deux éliminations incompréhensibles.

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  3. Si on n’aime pas le verdict d’un jury ou le principe d’un concours, on s’abstient de participer. Sur un podium, il n’y a qu’un seul numéro un. Dans la vraie vie, il y a des milliers d’artistes qui n’ont jamais passé un concours ou affronté un jury et qui ne s’en portent pas plus mal.

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