Voyez-vous, on demande aux gens dans les salles de concert de ne pas tousser. Cela peut sembler normal, surtout dans le cadre d’un concours où, pour le musicien, le simple fait de poser un mocassin sur scène provoque une sudation sévère qualifiée par la médecine moderne d’hyperhidrose tant l’exercice est périlleux et les enjeux fondamentaux. Or voila que pendant ce concours, une jeune femme, du nom de Stephanie Coerten demande chaque soir, dans deux de nos trois langues nationales et dans la langue de Shakespeare au bon public de bien vouloir être attentif à garder par dévers lui les remugles, toux grasses et autres manifestations du système respiratoire supérieur tout encombré d’humeurs vertes et jaunes dont je conviens qu’il est peu ragoûtant de parler de si bonne heure.

On dit le public du concours Reine Élisabeth bien élevé, issu des classes sociales les plus favorisées de notre beau pays lui-même très favorisé a l’échelle mondiale ; dès lors on pourrait croire que l’invitation courtoise de la chère Stephanie Coerten sera reçue avec une attention polie, comme quand le roi Baudouin inclinait sa blanche tête pour écouter avec bienveillance l’un de ses sujets raconter les mille mésaventures que le principe même de séparation des pouvoirs empêcherait notre défunt souverain de résoudre et ce qu’elle que soit son envie de se montrer secourable vis à vis de son loyal sujet.

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The Cheshire cat

Eh bien non, le public généralement répond à Stephanie Coerten par une pluie, par un brouillard, par un déluge d’éternuements agrémentés d’éclats de rires sonores qui ne veulent rien dire d’autre que « toi, ma petite, tu n’es pas prête de m’empêcher de tousser si je veux ». Gracieuse, Stephanie Coerten feint de la trouver bien bonne et quitte les prémices non sans avoir souri d’un sourire si vaste que le chat d’Alice au Pays des merveilles se luxerait la mâchoire s’il s’y essayait. Les candidats défilent et alors que la musique résonne pour son bon plaisir et sa grande délectation, les programmes et les bics tombent et fracassent les planchers délicats du Studio 4, on quitte la salle parce que la vessie a beau être faite de tissus extensibles, le principe d’extensibilité connaît lui aussi ses limites et puis il est connu qu’un courtisan du bon Roi Louis VI surnommé le gros, s’étant retenu trop longtemps à la tablée du roi, aurait vu sa vessie exploser en un grand tumulte et tomber raide mort dans des tourbillons d’urine virevoltante et gaie sur les faisans poivrés du roi qui en perdit l’appétit. Alors pourquoi se retenir, si nos existences sont en péril ? La vieille dame, bien sûr, déballe son bonbon avec une application qui fait durer l’exercice le temps qu’il faut à Isolde pour tomber amoureuse de Tristan puis de mourir après bien des lamentations.

 

Mais ce n’est pas le pire, vu qu’une fois qu’un candidat achève un mouvement dans ce barnum indescriptible amplifié il est vrai par l’acoustique exceptionnelle de la Salle Flagey où le moindre frottement de cordes résonne comme le battement d’aile d’un ptérodactyle, après ce mouvement, donc où seul le silence pourrait dignement tenir la dragée à la musique, l’avalanche se produit. Une avalanche de toux grasses et visqueuses, résultat sonore d’opérations corporelles dont on aimerait tout ignorer mais qui nous sont offertes en holocauste dans leur retentissante manifestation. Cent, deux cent personnes qui par un hasard qu’aucune expertise médicale n’explique ressentent en même temps le besoin de combler ce silence si précieux de leur médiocre manifestation. Que ces gens qui, soir après soir, transforment ces moments musicaux essentiels, ces moments de communion, où enfin tout se tait, en symphonie de sanatorium ; que ces indélicats, ces dégoûtants narcisses du remugle acceptent une fois pour toutes de s’étrangler et de faire un nœud définitif dans leurs cordes vocales endolories pour laisser les braves gens profiter de la beauté de la musique qui résonne jusque dans nos plus profonds silences.

Chronique du 12 mai 2016 dans La Matinale de Musiq’3

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