C’est une chose étrange que le physique des musiciens. À la fois on ne devrait pas s’y intéresser, ne pas le prendre en compte – mais en même temps, leurs maisons de disques s’en servent abondamment pour caractériser un produit. Par exemple, la mezzo-soprano américaine Joyce DiDonato est marquetée par son label comme une « Diva sympa » ; d’abord parce qu’elle est une diva sympa, ensuite parce qu’on a compris aujourd’hui que les gens n’adhéraient plus vraiment à l’image de la soprano avec son manteau en renard de Sibérie, maquillée comme un camion Ouzbèque. On attend d’une soprano qu’elle soit normale, comme le président français, conviviale comme Giscard qui s’invitait chez les gens avec son accordéon pour taper un petit boeuf chez l’habitant.

Eh bien, le claveciniste français Jean Rondeau, c’est un peu le Giscard du clavecin. Non pas qu’il parle comme s’il mâchait une patate brûlante, mais parce qu’il a ce petit côté rock’n’roll qui avait su séduire l’électorat français en 1974. Il est même complètement pop-rock, Jean Rondeau, avec son petit air de lit défait et ses cheveux en bataille, à mi chemin entre Sid Vicious le bassiste indélicat des Sex Pistols et l’image d’Epinal qu’on se fait du poète romantique échevelé, les cheveux balayés par la brise lacustre alors que le soleil se couche sur le ressac moiré d’un plan d’eau tout à fait inspirant.

Mais il est trompeur de se fier aux apparences, car Jean Rondeau n’est pas ce rockeur tout droit sorti d’un épisode d’Hélène et les garçons où, souvenez-vous, quatre jeunes hommes répétaient des rengaines consternantes dans le garage de leurs parents en dissertant sur l’impossibilité kierkegaardienne d’embrasser le bonheur. Non, Jean Rondeau, au contraire, est un petit jeune homme assez discret, profond, habité de très nobles aspirations qui, en interview, semble évaluer chacune de vos questions avant d’y répondre, comme si quelque chose de crucial allait arriver.

Elle est donc tout à fait aimable, cette nouvelle égérie du clavecin, premier jeune instrumentiste – avec Christophe Rousset, il y a quelques années – à avoir vu sa photo imprimée sur la pochette de son disque ; ça n’a l’air de rien comme ça, mais les clavecinistes, généralement, on n’en fait pas grand cas. Ils ont des visages breugheliens, des mèches rebelles plein le crâne qui leur donne un vague air de Méduse et portent des sandalettes avec lesquelles ils battent le pavé de cloîtres humides où ils s’enferment pour enregistrer l’une ou l’autre clavier-übung en mangeant des pommes bio. Oui, ces clichés sont haïssables, mais il est un fait avéré que Jean Rondeau incarne ce désir de l’industrie du disque de normaliser la pratique du clavecin. Il est un message adressé aux mélomanes qui tendrait à rendre cet instrument moins anxiogène, plus accessible et, donc, moins exclusif.

Et pour ce faire, depuis deux ans, après avoir gagné un premier Prix au Concours de Bruges en 2012, il enregistre chez Erato, filiale de Warner qui a racheté l’intégralité du catalogue EMI. Récemment a paru son dernier disque intitulé Vertigo, qui n’est pas un clin d’œil à Hitchcock et au chignon de Kim Novak, mais emprunte le titre d’une pièce de Pancrace Royer. Qui était ce Pancrace Royer ? Quand on tape nonchalamment son nom sur Wikipédia, on tombe sur une notule absolument haïssable d’une musicologue plus assertif qu’inspiré : « Après les noms prestigieux de Couperin et de Rameau, combien pâles paraissent leurs successeurs et disciples ! […] Royer […] laisse un grand nombre de pièces de clavecin, assez mièvres, d’une écriture quelque peu décadente, surchargée d’agréments et de style luthé, mais dont certaines sont pleines de charme. » On croirait entendre notre ami le critique Marcel Croës dézinguant au journée de Jacques Brédal la Palme d’or remise en 1994 à Quentin Tarentino pour son film Pulp Fiction.

Mais Jean Rondeau n’en a cure et décide sur son dernier disque d’opposer précisément Jean-Philippe Rameau à Pancrace Royer, un disque enregistré de nuit, dans un château du dix-huitième siècle où jadis le mythique Scott Ross enregistra lui-même, pour le même label Erato, l’intégrale des sonates de Scarlatti avant d’être fauché par un virus célèbre qui décima bien des artistes à la fin des années 80. L’univers musical de Royer est plein d’incongruités, de bizarreries qui sont constitutives de l’esprit baroque, elles empêchent absolument une écoute inattentive, captivent sans cesse, surprennent y compris l’oreille la moins rompue aux subtilités – il faut le dire très subtiles – du clavecin et on sort de ce disque avec le sentiment d’avoir vécu quelque chose d’un peu particulier, une sorte d’initiation décontractée à un art qui semblait inaccessible. C’est peut-être la première qualité de Jean Rondeau, celle d’être un pédagogue délicat qui a beau normaliser la pratique du clavecin, n’en demeure pas moins un musicien d’une sensibilité proprement sidérante.

L’ami Gaétan Naulleau de Diapason m’adresse la remarque suivante : « Une petite remarque de beckmesser Naulleau : « Elle est donc tout à fait aimable, cette nouvelle égérie du clavecin, premier jeune instrumentiste – avec Christophe Rousset, il y a quelques années – à avoir vu sa photo imprimée sur la pochette de son disque ; ça n’a l’air de rien comme ça, mais les clavecinistes, généralement, on n’en fait pas grand cas. » Pas tout à fait ! Déjà il y a quarante ans, le tout premier disque de Scott Ross présentait l’uluberlu en couverture et jouait du décalage entre l’instrument ‘ancien régime » et les lunettes et cheveux post-68. Autre erreur, sans plus d’importance envérité : Scott Ross, précisément, n’a enregistré qu’une poignée de sonates de Scarlatti à Assas et plus de 500 dans les murs de Radio France. »

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