On a tous en tête ses yeux révulsés alors qu’au bord du canyon, il comprend qu’il n’attrapera pas Bip-bip et que sa chute est inéluctable. Alors, fort d’une inspiration profonde, celle des condamnés à mort qui déjà sentent la poudre du peloton, il se laisse choir dans l’immense faille et finit par creuser avec son corps un cénotaphe dans l’ocre poussiéreux du Colorado. Telle est la vie du Coyote de Chuck Jones ; une vie d’abnégation toute entière vouée à une entreprise dont déjà il connaît la faillite. Et ce matin, c’est au coyote des pianistes que j’aimerais dédier mon moment musical, à Maria Yudina.

Il faut imaginer le Président Joseph Staline coiffé de son bonnet de nuit. Une femme de chambre vient de lui servir sa tisane de cerfeuil et des bigoudis en fer blanc conservent leur structure à ses élégantes moustaches. La radio que le petit père du peuple écoute toujours avec une attention aigue diffuse un concerto de Mozart. Staline frissonne et agite la petite clochette qu’en tous temps il tient entre ses mains et qui, habituellement, fait office de lettre de cachet. « Dmitri Vassilievitch, dit-il à Dmitri Vassilievitch, cette version de l’andante sostenuto du vingt-troisième concerto de Mozart me donne une chair de poule de dingue ; j’exige – vous entendez, Dmitri Vassilievitch – j’exige que vous m’obteniez une copie de cet enregistrement séance tenante, dussiez-vous dégivrer la Volga en soufflant dessus toute la nuit ». Sur ces mots, Staline humecta son candélabre et s’endormit profondément.

Dmitri Vassilievitch – qui est un personnage de fiction dont l’existence synthétique facilite le présent récit – s’en trouva bien mal. Il réveilla le directeur de la station officielle qui lui-même réveilla son programmateur musical, lequel – à son tour – réveilla son assistant. Une assemblée d’hommes en bonnet de nuit, tous décorés de la médaille de Gerroïtruda (ou « héros du travail »), se penchent sur les listes de diffusion. Le concerto de Mozart que vient d’entendre Joseph Staline est une simple retransmission de concert, en direct et il n’en existe pas d’enregistrement. Un instant, il est envisagé d’annoncer la mauvaise nouvelle au bienveillant despote, mais le goût de la ciguë sur le bout de la langue et l’étreinte de la corde sur la pomme d’Adam font envisager une autre solution à Dmitri Vassilievitch. Ni une ni deux, il identifie les interprètes du concert, les réveille en pleine nuit, les fait conduire en un studio d’enregistrement et les somme de jouer. Un exemplaire du disque est pressé, qu’on dépose avec amour et déférence sur la table de nuit de Joseph Staline, lequel – au réveil – pose dessus des yeux embués de larmes. Ainsi naît la légende de Maria Yudina, la mozartienne tirée de son sommeil.

Et il faudra tout l’amour de Staline pour sauver cette sorcière qui se faisait livrer des baskets des Etats-Unis, s’habillait de noir et portait en tous temps une arme à feu dans son élégant sac à main. Yudina, pianiste insensée, à la fois virtuose et profonde – sorte de compromis entre Edwin Fischer et Yuja Wang -, avait vraiment décidé de se faire envoyer au goulag. Toute sa vie durant, elle provoqua le pouvoir, surenchérit d’effronterie, s’afficha comme zélatrice orthodoxe, offrit de coquettes sommes d’argent à des églises pourtant prohibées, s’entoura des poètes les plus proscrits du régime et alla jusqu’à lire leurs œuvres les plus problématiques entre deux feuillets d’album, pendant ses récitals. Staline, que pourtant tout énervait, tenta de garder son flegme. Quand Yudina faisait grimper sa tension diastolique, il se passait un petit bout de l’andante sostenuto en croquant un macaron de chez Ladurée et tout rentrait dans l’ordre.

Pourtant, la situation s’envenima un peu. Comme Yudina avait décidé d’être imprévisible et de lire des textes contestataires pendant ses récitals, on la menaça de ne plus jamais passer à la radio. Elle n’en eut cure et ne passa plus à la radio. Un jour, après avoir joué une Sonate de Haydn merveilleusement, elle ouvrit un petit livre et donna lecture d’un texte écrit par son ami Boris Pasternak, auteur du Docteur Jivago. Staline s’étrangla et recracha sa tisane d’huile d’argan. Désormais, Yudina serait interdite de concert, pendant cinq ans et doublement prévenue de franchir le rideau de fer.

Bon an mal an, elle se concentre sur la musique, tout en nourrissant une correspondance enthousiaste avec des amis qui portent le nom de Boulez, Chostakovitch, Richter, Stockhausen, Sofronitsky et Pasternak. Elle décide de jouer les compositeurs formalistes. Elle s’intéresse à Krenek et au contrepoint obsessionnel de Hindemith. Staline, qui n’entend rien aux nouvelles formes musicales et tente même de les prohiber, se désole. Yudina, elle, cultive joyeusement un jardin musical qui balaie trois siècles d’évolution et d’audaces. Elle joue Mozart comme on dispute un bras de fer et convoque – a contrario – des océans de suavité dans les pages les plus âpres de ses contemporains. Ses enregistrements – rares, introuvables – chuintent et grésillent, ce qui les rend encore plus merveilleux.

Quand elle s’éteint à 69 ans, Sviatoslav Richter, un peu incrédule, tente d’expliquer à quelques journalistes ce que l’art de Maria Yudina avait de singulier. « Elle n’a pas été plus sensible aux pressions de Staline qu’à celles dictées par les compositeurs eux-mêmes ; certaines de ses lectures constituaient un contrepied parfait à la philologie musicale. Son Schubert était un contre-sens absolu et je me souviens d’un Nocturne de Chopin, tellement héroïque et tellement véhément que son piano sonnait comme une trompette. Finalement, quoi qu’elle joue, on n’entendait ni Mozart, ni Haydn, ni Schubert, mais Maria Yudina ».

Chronique du 28 octobre pour La Matinale de Musiq’3

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