Il est des instruments qui, avec le temps, gagnent en valeur. On s’arracherait un Erard ou un Bösendorfer millésimé, on volerait un Stradivarius et certains sonderaient même le matelas de leur grand-mère pour y trouver de quoi acheter un Goffriller.

Ce n’est malheureusement pas le cas des cordes vocales. Le temps ayant sur ces membranes un empire désastreux. Inexorable et cruel, il les vrille, les malmène, les tord, les garnit de nodules ou les noie dans d’acides sucs gastriques.

Toute pimprenelle fraîchement diplômée d’un CNSM vit la peur au ventre en se demandant à quelle sauce la nature mangera sa voix. Et il est vrai qu’en matière de déclin vocal, les archétypes sont parfois étonnants : il y a celles qui perdent leurs aigus tout en gagnant en grave, d’autres dont le timbre s’acidule, d’autres qui conservent leurs aigus mais qui perdent tout le reste, il y a celles aussi qui se mettent à chanter faux, celles qui ne parviennent plus qu’à émettre d’embarrassants borborygmes et l’âge auquel frappera le déclin est tout à si aléatoire : on a vu des Elektra chanter jusqu’à un âge avancé et une Traviata s’éteindre aux portes de la quarantaine.

À ce sujet, il est intéressant de se demander si une voix en vient parfois à mourir par là où elle a péché. Le nom de Maria Callas est sur toutes les lèvres et aussi celui de Beverly Sills, qui disait volontiers qu’une fréquentation moins assidue de rôles écrasants lui aurait offert dix ou quinze ans de plus sur les scènes. Certaines se consument parallèlement aux héroïnes qu’elles incarnent et brûlent leurs moyens en les accompagnant tantôt aux portes de la folie, tantôt à la tombe et souvent au deux.

À contrario, il existe des OVNIS, des chanteurs qui ont tellement malmené leurs voix que c’est à se demander comment ils parviennent encore à commander un gillet de corps au numéro azur de la redoute. C’est le cas de Placido Domingo, qui ne s’est pas contenté de tout chanter, mais qui a tout chanté longtemps et fort et partout et comme le public l’aimait, fatalement, il a souvent dû bisser, ce qui a exposé son organe marmoréen à encore plus de tension. Le voilà pourtant vaillant, bon pied bon oeil, chantant comme à sa première communion de son inébranlable voix de définitifs Panes Angelici (c’est le pluriel de Panis Angelicus).

Le plus triste, dans tout ça, c’est que les chanteurs ratent tous leur fin de carrière. J’évoquai jadis l’avantage de mourir jeune pour entretenir son mythe et je ne reviendrai pas sur cette bonne idée qu’un abondant courrier d’insultes m’incite à taire. Logiquement, il y a deux manières de finir sa carrière : la plus courante est d’attendre à côté de son téléphone des invitations qui ne viennent plus pendant que le chat dépense en ragougnasse les maigres économies arrachées à Tosca et à Butterfly sur des scènes échardeuses. Cette fin est triste, car elle ne connaît pas de panache. On s’endort un jour dans sa soupe de sauge et poireaux pour ne se plus réveiller. Le chat seul s’ébroue, mais c’est parce que son estomac le tourmente. l’autre manière de prendre sa retraite est de ne pas la prendre. de continuer, peu ou prou. De faire semblant que la voix qui jadis faisait s’agenouiller l’Europe, les têtes couronnées, les présidents et les ministres plénipotentiaires ne déplace désormais plus qu’un ou deux homosexuels, souvent allemands, parfois hollandais, toujours teint en blond, nostalgiques de leurs vingt ans et de l’époque où, dans la même robe et sous le même brushing et derrière le même dentier, s’ébrouait une femme capable du plus extatique des diminuendi.

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