Les livrets d’opéra sont constellés de morts affreuses : les diva s’écrasent tantôt au pied d’une tour ou elles se noient en poussant des contre uts dans leurs épanchements pleurésiques, parfois elles se suicident en se précipitant dans l’eau glacée et parfois aussi, leur père est tué par un fusil, malhabilement jeté à leurs pieds. Heureuses sont celles qui ne voient pas mourir leur père, transpercé de part en part, du foie à la queue du pancréas, par le malotru qui venait de les violer. Mais tous ces destins abominables sont gâchés, salis, souillés par les morts banales et prosaïques de chanteurs qui, eux, ont la paresse de s’éteindre au fond de leur lit, à un âge sépulcral, une bouillotte coiffant leurs orteils calleux, et à leurs côtés, une secrétaire bavaroise sous payée récoltant sans intérêt leurs dernières paroles : « Viens, approche toi, stupide madchen, je vais te confier quelque chose : mon cachet était plus élevé que celui de Pavarotti ».

Comment retenir nos larmes, comment museler notre désillusion face à la banalité et à l’ennui de trépas indignes de nos grands chanteurs ? Une femme qui ayant sauté 3712 fois du haut du château Saint-Ange peut-elle réellement s’étrangler dans son dentier ? Un homme qui a 1749 fois été poignardé par une Tosca hystérique et postillonnante peut-il s’endormir à tout jamais devant un épisode de Plus belle la vie ? Non, cette seule idée est scandaleuse.

Alors rendons grâce à ces artistes dévoués qui, eux, prennent leur destin en main et qui, comme Fritz Wunderlich n’hésitent pas à se jeter du haut d’une volée d’escaliers pour se briser la nuque en un ultime crac en forme de coda. Bravo aussi au compositeur Charles-Valentin Alkan qui tâcha ultimement de racheter l’inintérêt abyssal de sa production toute entière en se laissant écraser par sa propre bibliothèque. Gloire à Chausson qui, conscient de nous emmerder avec son interminable Roi Arthus, compilation de trois duos d’amour qui durent quatre heures, gloire à Chausson, donc, qui laissa son vélo s’écraser contre un muret de béton. Consciente d’avoir barbé son public pendant d’interminables heures, la pianiste Tatiana Nikolaieva n’eut elle pas le bon gout de tomber raide morte après avoir joué les préludes et fugues de Shostakovitch ?

Souvent, nous autres critiques nous penchons nous sur les aptitudes vocales de l’un ou l’autre chanteur ou de leur talent à mimer tel ou tel aléa de la vie. Mais ne serions nous pas plus inspirés de les aider à connaître la grandeur d’une mort redoutablement théâtrale ? Ne serait-il pas chrétien de tronçonner un jeune chanteur comme Thomas Dolié en deux parties égales ? Rendons-nous réellement un service à nos vieilles gloires en laissant à leur seul cœur arthritique l’honneur de leur trépas ? Allons amis, à nos tronçonneuses.

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