Les Vies Minuscules de Pierre Michon, dont s’est inspiré Emmanuel Carrère pour écrire D’autres vies que la mienne, nous renvoie précisément au caractère infinitésimal de nos existences. Non, qu’il s’agisse de s’agenouiller, à la manière du pénitent, face au microlude que constitue notre passage terrestre, ni qu’il faille rougir de l’anecdote elliptique que sont nos vies, mais plutôt que la terre fourmille de vies minuscules, inappréhandables dans leur globalité mais qui renverrait l’observation des humains à une sorte de ramification de l’entomologie. Un lapsus étant parfois révélateur, je me souviens de ce moment embrassant qui m’avait vu demander à Daniel Rondeau – écrivain et, alors, Ambassadeur de France auprès de l’UNESCO – si le romancier Paul Bowles avait quelque chose d’un entomologiste. Je voulais dire, alors, ethnologue et Daniel Rondeau m’avait repris – impressionnant – avec les gants de boxe que ce grand sportif gardait toujours sur son bureau.

Michon inventorie les vies minuscules de son entourage. La sienne, évidemment. Celles de ses grands parents, dont les mains tremblent et les visages abouliques rappellent La Monomane de l’envie de Géricault. Son petit ange aussi, élément de sa fratrie qui lui a été ravi trop jeune.

Le souvenir de mon grand-père m’a hanté pendant cette lecture. Dans mon armoire, quelque part, je conservais une boîte remplie de ses médailles. Il a été enterré dans son uniforme de Lieutenant-Colonel, son plastron constellé de décorations miniatures. Les vraies, les grandes, m’ont été remises. Parfois, quand j’étais petit, il me prenait l’envie de sortir avec une rosace à la boutonnière. Acte criminel, sévèrement puni à l’article 433-14 du code pénal, qui prévoir un peine d’emprisonnement d’un an et une amende de fait de 15.000 €.

La famille bruisse d’histoires sur mon Grand-Père. Certaines sont faciles à vérifier : il fut champion de sabre et participa aux jeux Olympiques de Berlin en 1936, défilant devant le Führer mais non loin de Jesse Owens. Le même Führer, violant la neutralité de mon pays, précipita ses soldats dans des stalags où – officier – mon aïeul n’eut pas à souffrir excessivement, sinon d’une alimentation qui eut raison de ses reins – alimentation qui pourtant eut été salutaire aux millions de malheureux que le Führer envoyait ad patres dans ses camps d’extermination.

Après la guerre, mon Grand-Père fonda une banque. Il mena grand train, multiplia les enfants, s’intéressa passionnément aux chevaux de course qu’il collectionnait. L’été, il emmenait toute la famille dans une villa du Zoute, avec domestiques et, surtout, l’Abbé de la famille, qui présidait à l’édification religieuse des petits tout en prenant des bains de mer. Bon-Papa installa ses bureaux au coin de la place des barricades, dans un étonnant hôtel de maître où il organisait d’opulentes réceptions. Il finissait invariablement par chasser les invités en interpellant ma chère Grand-Mère du haut des escaliers : « Maman, on monte ? » La foule, coite, n’avait plus qu’à se retirer.

Une histoire – qui le rend moins sympathique, mais que je n’ai pu vérifier – indique qu’un jour, un client débiteur se serait présenté dans son bureau, demandant humblement que son découvert fut comblé en échange de l’une ou l’autre toile peinte par ses soins. Mon Grand-Père les aurait examinées, lui qui aimait les scènes de chasse à court et les paysages rustiques, et aurait poliment éconduit l’artiste. René Magritte. L’histoire n’est pas pire que celle de mon grand-oncle, capitaine d’industrie, qui aurait chassé son cousin bohème de l’entreprise familiale en l’assurant qu’il n’irait pas bien loin, avec sa dégoutante moustache et sa guitare. L’industrie s’appelait Vanneste et Brel, le cousin se prénommait Jacques. Sa guitare l’emmena aux Maldives, où il repose désormais, après avoir vendu des millions de disque.

Mon Grand-Père fit faillite, perdit tout, goûta à l’adage qui dit qu’il n’y a que dans l’adversité qu’on jauge la sincérité de ses amis, s’en trouva fort seul et finit sa grandiose existence vissé devant la télé, avec une passion particulière pour Les Rues de San Francisco avec Karl Malden. Petit vieillard abattu, dévot inébranlable qui se rendait chaque matin à l’église et qui fut pour ses petits enfants le plus tendre des hommes. Vie Minuscule qui aujourd’hui tient dans une boîte de médailles.

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