J’ai rencontré Cédric Tiberghien à l’occasion d’un récital qu’il donnait avec la violoncelliste Marie Hallynck chez une certaine Madame Poulet. C’était le 23 mai 2003, jour de la mort de Jean Yanne. J’avais été envoyé par mon employeur – un agent artistique célèbre – pour pouponner les artistes avant leur prestation. Cédric était affalé sur un épais fauteuil, mangeait biscuit sec sur biscuit sec, drapé dans un improbable pull de laine trois fois trop grand pour lui et dans lequel le jeune pianiste apparaissait comme une version grunge du Petit Prince.

J’avais alors 22 ans et chaque concert de Marie Hallynck était une fête : son jeu, sa personnalité, sa famille-même en faisaient l’artiste la plus attachante de l’agence. Elle formait (elle forme) avec Cédric un duo d’une complicité évidente, les voir répéter – surtout – était instructif : ils communiquaient par des sourires. Après le concert de Madame Poulet, j’ai reconduit Cédric à son hôtel en lui faisant écouter Renée Fleming à la Scala, dans Lucrezia Borgia, huée pour un contre-mi bémol raté dans la cabalette finale (voir plus bas). Dans le brouillard hennuyer de cette nuit de mai, ma Toyota Yaris bleue a fait une embardée et ses phares se sont arrêtés sur un panneau : « vend brave jument », derrière lequel deux yeux éberlués – ceux de la brave jument – nous fixaient dans l’obscurité.

Plus tard, j’ai proposé à Cédric de travailler avec une chanteuse particulièrement complexe qui faisait les beaux jours de ma liste d’artistes ; à cette occasion, Cédric a démontré qu’il était non seulement un pianiste de classe internationale, mais un homme patient, attentif et parfaitement rompu à l’art de gérer une diva dans tous ses états. Leur collaboration connût un point culminant : le concert donné dans le cadre des conférences « SIDA », au Palais des Congrès, en présence de Jacques Chirac, d’Act Up et du Professeur Luc Montagnier – chacun prenant la parole entre un standard du répertoire. Garden Party conclusive chez Le Doyen, à l’endroit précis où Louis de Funès donne la recette de sa purée à la noix de muscade dans Le Grand Restaurant… « Muskatnuss, Herr Müller !!! »

Des dizaines de concert ont suivi, des enregistrements chez Cypres, d’autres collaborations avec des chanteuses moins difficiles – une rencontre, aussi, celle de Gaetan Le Divelec, son agent français installé à Londres, sorte de Rudolph Valentino breton, qui m’a longtemps servi de modèle dans la profession – et Cédric n’a cessé de m’impressionner. Comment décrire, avec des lettres et des mots, la sensibilité d’un artiste ? On peut faire défiler mille et un adjectifs, tous plus cuistres les uns que les autres, dira-t-on mieux que quelqu’un est émouvant qu’en disant simplement qu’il est émouvant ? On peut l’écouter et le voir, ci-dessous, dans la Ballade en Sol Mineur de Chopin ou dans l’inoubliable récital qu’il donna avec Sophie Karthäuser à Beaune ; un concert que tous les spectateurs vécurent comme un instant d’éternité…

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