À Londres, ce week-end, je faisais partie du jury du Susan Chilcott Award, récompense de 10.000 £ qu’un jeune récipiendaire consacrera au polissage de sa voix et à l’étoffage de sa stratégie de carrière. Une ribambelle de chanteurs britanniques défile devant nos yeux cernés, présentant chacun un ambitieux programme de quinze minutes constitué de deux mélodies et de deux airs d’opéra. Première constatation : on est en Angleterre, le corpus des mélodies de Butterworth fait carrément la nique à Mozart dont l’omniprésence en compétition donne habituelle le tournis. Deuxième constatation : en Angleterre, on adore Poulenc, mais stylistiquement, on tend à le chanter comme du Leoncavallo, avec force roulades d’yeux entendues. Troisième constatation : on est en Angleterre, je suis assis entre une Lady Pamela et une Dame Josephine, laquelle m’explique que, fatiguée du chant, elle élève désormais des pur-sangs arabes dans le Sussex. Un peu plus loin, un richissime avocat de la City, pantalon bleu ciel et chemise hawaïenne – les pieds posés sur une chaise – défend nonchalamment les pires candidates, comme si quelqu’un l’avait commis d’office.

C’est cependant un point très précis qui a attiré mon attention et qui justifie ce petit billet : les chanteurs ventrus qui sont à l’étroit dans leurs vestes cintrées. Sans viser personne, naturellement, j’ai longuement débattu de la question avec une directrice d’opéra, qui est à la fois belle et séduisante, notamment grâce à son mollet dont le galbe narquois rappelle Mata-Hari et qui ne comprend pas qu’un jeune homme ventru puisse porter un costume trop étroit. Je voyais son oeil désolé s’égarer vers mon abdomen flagassant quand je lui servis cette théorie : nous, les fringuants trentenaires, avons généralement fait l’acquisition d’une série de costumes au sortir des études, nos corps encore tout sculptés par des années de sport et de fréquents ébats sexuels (je généralise). Le temps passant, nous nous empiffrons de graisses saturées sous différentes formes, généralement frites et servies par des turcs expansifs. Nos chemises se distendent, nos ceintures cèdent un trou chaque mois, puis vient le moment où notre physionomie se habsbourgise gaiement. Jeter ses costumes et en acheter d’autres, ce serait abdiquer. Ce serait valider la fin des belles années et embrasser celles qui marqueront le déclin – ou l’extinction – de notre sex appeal. Voilà pourquoi les chanteurs se présentent aux auditions dans des costumes trop petits, c’est une forme de résistance. Comme la SNCF.

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