patti-smith-m-train-gallimardPatti Smith, icône de la contre-culture, chanteuse, poétesse célébrée aux quatre coins du globe s’installe chaque matin dans un petit bistro, commande du café noir, un toast de pain complet et une jarre d’huile d’olive. Quand sa table, près de la fenêtre, par mésaventure est occupée, elle attend dans les toilettes en trépignant de rage mais sans fermer le verrou au cas où quelqu’un devrait vraiment se soulager. Quand la table ne se libère pas, elle maudit l’occupant tout en regrettant d’être impatiente. Ce roman – M Train – qui paraît chez Gallimard n’est pas vraiment un roman, c’est plutôt un journal de bord, assez désordonné et intuitif, qui nous permet de suivre l’artiste à plusieurs étapes de sa vie passée et contemporaine, vie qui peut être banale ou ressembler au contraire à un roman d’aventures. C’est surtout l’occasion, pour elle, de convoquer ses fantômes, de Robert Mapplethorpe qui fut son premier petit ami et avec lequel elle campa au Chelsea Hotel – c’est d’ailleurs le sujet de Just Kids, l’un de ses derniers livres – à Fred Dewey, son mari, dont la mort la laissera exsangue, mais aussi à l’écrivain William Burroughs qui, un jour, tua sa femme en jouant à Guillaume Tell, dans un bar, avec une pomme et un colt ; Patti Smith traverse le monde, pour aller fleurir des tombes d’écrivains, pour les prendre en photo, pour toucher le couvre-lit de Frida Kahlo ou les bottes de l’explorateur Alfred Wegener qui mourut givré, le nez constellé de stalactites, alors qu’il traversait le Groenland à pied.

Danse avec les loups

Elle rencontre Bobby Fischer, le champion d’échecs misanthrope dans les sous-sols d’un hôtel où elle doit se présenter avec un garde de corps, subir le discours xénophobe de l’ermite puis l’entendre chanter à tue-tête les plus grands tubes de la country, elle décide d’aller à Cayenne sur l’île du diable pour ramasser des cailloux foulés jadis par les bagnards, elle se rend dans le cimetière chrétien de Larache, au Maroc, pour fleurir la pierre tombale de Jean Genet perdue dans les herbes folles et sous les oranges amères qui exsudent leurs parfums au soleil, elle se promène dans un cimetière gris et froid pour trouver la tombe de la poétesse Sylvia Plath qui, à seulement trente ans, mit sa tête dans le four alors que ses enfants jouaient à l’étage et alluma le gaz pour ne jamais se réveiller. Elle la trouve, sans fleurs, couverte de neige, transpirante de solitude et décide de s’accroupir à ses côtés et d’uriner dans le givre pour que les alluvions joyeux d’urée et de bilirubine dessinent des formes abstraites et fumantes et lui apportent – surtout – quelque chose de l’ordre de la chaleur humaine.

Miss Marple

Elle est capable de s’enfermer à Londres, dans une chambre d’hôtel qu’elle devait pourtant quitter, parce que la télé britannique passe des épisodes inédits de sa série préférée. On voit Patti Smith enflammer des salles de concert ou gagner le National Book Award, Prix Goncourt Américain, mais elle est capable – en même temps – de se gaver des pires séries télé ; ce livre est d’ailleurs un compendium de séries policières. Si vous ne saviez rien des Experts Miami, vous en sortirez totalement instruit, et si – comme moi – vous étiez en plein milieu de la série The Killing, ne lisez pas le livre, parce qu’elle dévoile le nom du tueur sans aucun avertissement tout en s’excusant candidement de nous avoir joué ce mauvais tour.

O Solitude

Pourquoi lit-on les auteurs ? Parce que leur compagnonnage nous est utile. Pour être avec eux, malgré la distance ou la mort qui nous en sépare très nettement. En ce sens, le compagnonnage de Patti Smith est l’un des plus merveilleux que la lecture m’ait offert. Elle m’a rappelé un sentiment que j’avais adolescent, avec le Rouge et le Noir, qui me poussait à m’enfermer dans les placards pour vivre un instant d’intimité avec Julien Sorel. Souvent, on prie les auteurs de s’effacer derrière leurs textes, de laisser seule leur œuvre s’exprimer. Patti Smith touche à cet équilibre inouï qui lui permet de contempler sa vie comme une œuvre à part entière. Une œuvre aimable, modeste ; une œuvre d’intimité, d’aventure, de passions, une œuvre qui trahit, à chaque page, la beauté invraisemblable de son âme. Surtout, c’est un éloge de la solitude ; non pas cette solitude cénobitique et misanthrope qui nous pousserait à l’écart de la compagnie des hommes, mais cette solitude quotidienne, contre laquelle le terrien contemporain semble lutter, par cette recherche incessante et frénétique du retour d’autrui qu’offrent les réseaux sociaux. En posant M Train, on n’a qu’une envie pourtant : c’est d’oublier son téléphone portable, de ramasser un livre et d’aller manger un toast de pain complet avec du café et de l’huile d’olive comme seuls compagnons.

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