Les nombreux malheurs de Florian Noack

Il arrive aux artistes d’être distraits.

Florian Noack est un jeune homme épatant. Non content d’être l’un des musiciens les plus distingués de notre pays, c’est un monument de singularité. Par exemple, il s’intéresse aux compositeurs russes négligés, avides de partitions noircies de notes rageuses et cascadantes.

Il y a chez lui un petit côté Jean-Paul Belmondo. Exécutant lui-même ses cascades et leur vouant un amour parfois plus grand qu’à sa propre personne, il admet d’être perpétuellement mis en danger par la pratique de son métier.

Florian partage par ailleurs bien des caractéristiques du Professeur Tournesol. Il est distrait – évidemment -, efface de sa mémoire des détails cruciaux de sa vie professionnelle et perd plus souvent que de raison des objets qui lui tiennent à cœur. Mais contrairement à Tryphon Tournesol, le jeune pianiste n’est jamais indifférent aux coups du sort. Il peine, du moins, à ne pas se lamenter du poids de leur consequence – censément funeste – sur sa pauvre existence.

Ce qui lui est arrivé dernièrement est une translation moderne du livre de Job.

Par où commencer ? Par ce café pris dans un bistrot entre deux trains, probablement.

Comme, parfois, la fluidité du temps se fait amie et nous laisse profiter de ses langueurs sans trop nous torturer, Florian sortit son calepin et son stylo-bille pour graver sur le papier des septolets bondissants : sa transcription de la Symphonie classique de Sergeï Prokofiev.

Contemplant le papier posé sur le zinc, Florian sentit son cœur se serrer. Peut-être imagina-t-il tenir la petite main métaphorique de son dernier né et échanger avec lui des regards que seule couve la paternité ? Un pianiste entretient à l’égard de ses transcriptions des relations qui rappellent les gouzi-gouzis de la maternité.

Or, un train ayant d’invariables velléités à quitter le quai qui l’accueille et ce sans tenir compte de l’aboulie des voyageurs, Florian posa quelques pièces sur le comptoir, salua le personnel avec son habituelle bonhomie, reçut avec sobriété le « bitte » qu’on lui retourna et bondit dans son wagon, laissant derrière lui sa partition, objet de mois de travail opiniâtre.

Quel ne fut pas son désespoir ? On le vit – paraît-il – hurler et gesticuler en gare de Novossibirsk où il constata le rapt (que dire d’autre ? car c’en est un – du destin!). Une babouchka en fichu, levant les mains au ciel, invectivant personnellement Saint-Chrysostome, tamponna les jeunes lèvres d’un chiffon imbibé de liqueur de patate sans que cela n’estompât un tant soit peu l’attrition du pianiste concertiste. L’eût-on saigné sur le quai qu’il n’eût été plus livide et plus cadavérique.

Ainsi, devant enregistrer le lendemain et s’étant résigné à ne jamais retrouver son autographe (un serveur du café avait été catégorique : « ein Partitur ? nein, tut mir leid! ») il affronta la nuit en composant à nouveau ce qu’il avait déjà couché sur le papier, convoquant – en plissant les yeux – les idées qui s’ébrouaient encore quelque part dans sa phénoménale mémoire. Privé de sommeil et incertain d’avoir rendu à Prokofiev ses plus dignes fulgurances, il s’avança vers les micros pour y graver le fruit de ses efforts.

Le lendemain, en s’éveillant la joue posée sur le clavier du piano, dans une ambiance de tabac froid que conservent les studios allemands, il nota avec effroi la disparition de son alliance. Ainsi, courant à droite et puis à gauche, cherchant sous le moindre napperon l’emblème de l’amour éternel qui le lie à son épouse, versant de chaudes larmes, il se résigna à ce déchirement.

Une chose, cependant, le consola : la perspective d’une interview prévue le lendemain avec une sommité de la radio Française dont chaque entretien avait – dit-on -les vertus de longues psychothérapies. Ainsi prit-il le train dans l’autre sens, huma-t-il avec vigueur les effluves délicieuses de la Gare du Nord, s’enivrant de la proverbiale amabilité des habitants d’Île de France et galopant d’un pas allègre jusqu’aux studios de la radio. Se rendant compte, enfin, que sa célébration l’avait distrait et qu’à l’heure dite – c’est devant la mauvaise station de radio que sa carcasse recevait les gouttes de pluie.

Invectivant le ciel de vigoureux bisque, bisque rage il convint que le destin le tenait en grande haine, présenta ses excuses les plus plates au célèbre journaliste (qui s’empressa de les accepter) et convint que face à cette série noire seul un long sommeil réparateur ferait sens, vissant sur son crâne un bonnet de nuit en pilou.

Au réveil, sous sa table de nuit, il trouva son alliance. Il reçut par ailleurs un appel du café allemand qui lui confirma que sa partition avait été retrouvée sous la banquette.

Ainsi se réveilla-t-il dans un monde meilleur et plus doux, convaincu que la vie vaut décidément la peine d’être vécue.

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