Ma petite chenille musicologue

735B9463-D171-488E-BCB1-58C8951D7A1EJe ne suis pas certain que cette histoire soit racontable, dans la mesure où elle est bien niaise.

J’avais parmi mes collègues un musicologue très irascible. Tellement irascible qu’il avait pris l’habitude de m’appeler, après mes émissions, pour me dire tout le mal qu’il pensait de moi. Il traquait dans ma prise de parole le moindre faux pas, puis me téléphonait – triomphant – pour me piétiner. « Ce matin, vous avez parlé du chat de Cheshire en prononçant « chessechaire » alors qu’on dit « chechâ » ; puis il raccrochait, flamboyant.

Un jour qu’il dut – par les hasards du calendrier – enregistrer une émission avec moi, il entra dans le bureau de ma collègue en déversant sur mon compte un lot impressionnant d’insanités. « Ce type n’a pas le niveau d’une institutrice ». Pourquoi d’une institutrice ? Il ne remarqua pas que j’étais assis, dans un petit coin du bureau, pale de terreur.

Pourtant j’avais pour lui les sentiments les plus tendres. Sa méchanceté était terrible mais elle n’était pas idiopathique. Pour lui, la musique était religion et on n’en parlait pas avec légèreté. L’imprécision était hérésie.

Y compris sur la question des grands saints nous avions nos divergences. Un jour, il me prit à l’antenne la fantaisie de le qualifier de « Saint-Simeon le Stylite de la musicologie ». Cela l’enragea. Sa vision du Saint perché était celle de Bunuel : un histrion vivant au milieu de ses déjections sur la colonne, qui invectivait les passants, comme Diogène, en leur lançant au visage des légumes passés. Or à mes yeux, Saint-Siméon était l’être de lumière que l’iconographie orthodoxe montre, au dessus de la mêlée, les doigts joints, baigné de strates de lumière dorée et des promesses de l’éternité.

Quand mon musicologue tomba malade nous nous appellâmes régulièrement. Bien que diminué par le cancer qui le rongeait, il gardait à portée de main tout son stock d’uppercuts (« votre indicatif c’est du Nino Rota ? Ça ne m’étonne pas : frivole et creux, comme vos émissions »). Mais, surtout, nous parlions de cinéma et de religion. Il m’expliqua en rougissant (ça, je le devine) que de toutes les vertus théologales, l’espérance était celle qu’il plaçait en tête. Il me parla aussi du Grand Budapest Hôtel qu’il alla voir avec sa sœur et qu’il adora.

Je le vis une dernière fois au Palais des Beaux-Arts. Grigory Sokolov venait de jouer six bis. Mon musicologue était furieux « je ne reconnais plus rien ». Vérification faite : il n’avait pas reconnu une des six pièces ; que personne n’avait reconnue.

On me dit qu’il est parti comme un ange. Refusant la morphine, préférant la douleur à l’altération de son esprit, qu’il conserva glorieux jusqu’à son dernier souffle. À ses obsèques, il y eut peu de monde. Mais on prononça des discours d’une beauté renversante. Jean-Rodolphe Kars, le prêtre pianiste, lui offrit la plus belle homélie qu’il m’ait été donné d’entendre. On le porta en terre, lui le catholique récemment converti, car « parmi son peuple, il y a eu assez d’incinérations ». Il avait perdu ses parents, adolescent, en échappant de justesse aux nazis, en se cachant dans les montagnes.

Il y retournait inlassablement, avec ses bottes de marcheur et ses chaussettes hautes, humant de ses immenses narines cet air infiniment spirituel, cet air qui tutoie les grands mystères de l’autre monde.

Là, il revoyait trembler le petit garçon qu’il fut ; là, il trouva la foi. Foi qui lui faisait couvrir sa tête de cendres – très littéralement – et laver les pieds des moines. « Mon corps se mêlera à la terre et servira d’engrais aux fraises dont je me suis tant régalé. N’est-ce-pas une belle chose ? »

Après ses obsèques je rentrai chez moi pour parler à mes lapins, au jardin. Une petite chenille verte me dévisagea longuement. Par quelle fantaisie me surpris-je à l’appeler « Harry? » en fixant ses grands yeux doux, moi même interloqué ? Pourtant, elle se dressa sur ses nombreuses pattes et sembla vouloir m’étreindre. Entrer en communion.

Je connus rarement une émotion analogue.

2 commentaires

  1. Cher Camille, Votre texte « Ma petite chenille musicologue » est loin d’être niais, évidemment, et vous le savez bien. Il exprime, au contraire, une tendresse infinie.Et toujours votre jolie plume, subtile, qui ne cherche jamais à se mettre en avant soi-même, chose rare, mais qui préfère donner la place de choix à l’autre.Vous évoquez une homélie qui vous a ému, au point que vous la qualifiez « de plus belle homélie » que vous ayez jamais entendue.J’ignore évidemment à quelle fréquence vous écoutez des homélies et, j’en conviens, celles qu’on propose, sont souvent d’une affligeante médiocrité, sauf là précisément où on lave les pieds des moines ou on se les fait laver, ce qui n’est pas moins décapant pour l’égo.Néanmoins, cette homélie-là, que vous évoquez en particulier, m’intéresserait au plus haut point.En avez-vous le texte ?Merci en tout cas pour tout ce que vous apportez à vos auditeurs autant que lecteurs.Xavier

    Xavier PARENT Avenue Laboulle, 107 Bte 12 4130 – Tilff Tél. 0486/57.33.45

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