Des dictateurs africains

Avec le temps qui passe, on apprend à se défier, dans les dîners, des sujets qui font polémique. Hier, j’ai été pris de cours.
La tablée rigolait bien autour d’un petit Barolo de facture convenable, dans un restaurant que j’évite habituellement tant le patron fait d’efforts à se montrer systématiquement désagréable. Je ne connaissais pas les convives, mais la vieille amie qui m’invitait m’avait prévenu que le destin les avait gratifiés de toutes les qualités dont d’honnêtes hommes peuvent espérer être les dépositaires.
Il y a quelque chose d’étonnant à être entouré d’amis plus âgés. Par exemple, quand les blagues fusent entre septuagénaires, on se surprend à rire de sujets qui ont été bannis par la génération du politiquement correct. La prohibition de l’esprit est passée par là. Et puis, avec le temps, on s’affranchit des principales brides du surmoi, on se moque un peu plus de l’avis des autres. Avoir le nez sur l’échéance, c’est se libérer de certaines geôles sociales.
La conversation était badine, libérale. Il fut, par exemple, question des bites des gambiens, dont la vigueur est (je l’appris) proverbiale. Des dames occidentales font ce long pèlerinage vers l’Afrique de l’Ouest pour aller tâter de la mentule sub-saharienne. C’est à la fois un horrible cliché, une image d’Epinal, mais un sujet qui passionnait les convives. Je suis passé par la Gambie en 1992, j’avais onze ans et mon souvenir des richesses naturelles du pays est assez différent.
Pourquoi ai-je demandé à mon voisin de dessiner sur la nappe en papier une carte de l’Afrique ? Il s’exécuta d’une main souple et même s’il oublia Madagascar et qu’il castra la côte méditerranéenne de la minuscule péninsule tangeroise, les éléments les plus remarquables du continent étaient là.
« Indiquez-moi le Togo ». Et voilà qu’il pointait le Togo. « Et ça c’est quoi ? » « Ca, me dit-il, c’est le Ghana ». Et ainsi de suite. J’étais le Petit Prince et je m’ennivrais d’Afrique.
« Peut-être pourrions-nous lancer un quizz sur les dictateurs africains ? Je vous cite un nom et vous l’associez à son pays ». Mon interlocuteur se rembrunit et fronça les yeux. « Pourquoi ? », ajouta-t-il d’une voix grave. Beckett dans Premier amour a cette phrase formidable : « on m’observa comme si j’avais mangé des bébés juifs ». Je ne me sentis pas autrement.
Surtout, je compris que j’avais commis une indélicatesse et qu’il allait m’en coûter. Que j’allais être humilié et confronté au caractère paternaliste et albumino-centré de ma réflexion. Qu’une blague est – en fait – le dépositaire des remugles les plus obscurs de son subconscient et que quand on la libère, c’est en vérité aux bas-fonds de son esprit qu’on donne la parole.
Avec quelle légitimité un européen blanc peut-il parler des dictateurs africains ? Il est indéniable qu’il y en eut, alors pourquoi s’interdire d’en parler ? Parce qu’un continent qui se prévaut de deux conflits mondiaux au cours du dernier siècle n’a de leçons de bonne gouvernance à donner à personne. C’est William Boyd qui le rappelle à travers l’un de ses personnages dans A good man in Africa.
D’ailleurs, qu’est-ce qu’un dictateur ? Quelqu’un qui a été reconnu responsable d’un génocide et de crimes contre l’humanité par le TPI ? Quelqu’un qui a été élu plus de trois fois à 80% des suffrages ? Un homme coupable de rapines et de viols ? Et qu’en est-il de nos dictatures occidentales, qui ont compris qu’opérer leurs ignominies sous le masque des valeurs morales les affranchit de bien des justifications ?
Hier soir, j’ai blessé deux personnes. Deux hommes blancs qui connaissent bien l’Afrique. Ils ont été blessés par un raccourci. À quel titre l’ont-ils été ? Cela reste opaque. Mais leur colère est réelle. Aussi réelle que la fureur d’une Femen si, dix minutes plus tôt, elle avait entendu le quart de l’une de leurs plaisanteries de garçon de bain Turc.
Un enseignement demeure, sous forme de question : se moquer, est-ce donner la parole à des opinions qui vivent tapies au fond de notre intolérance ? Il y a dans une plaisanterie une telle quantité de raccourcis que blaguer, c’est forcément stigmatiser. Quoi qu’en pensent les vigoureux gambiens.

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s